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Charles LECLERC DE MONTLINOT (1732-1801)

État civil

Charles Leclerc de Montlinot (ou le Clercq) est né en 1732 à Crépy-en-Valois (Oise) probablement au sein d'une famille bourgeoise. Leclerc de La Bruère, né en 1716 à Crépy, éditeur du Mercure de France entre 1744 et 1750, est-il de la même famille? Il publie parfois sous le couvert de l'anonymat, parfois sous un pseudonyme. Abraham Ralecq, colporteur. Marié à une date inconnue, L. meurt en 1801.

Formation

L. fit ses études de théologie vraisemblablement à Paris ; après son doctorat, il prépara une thèse en médecine, si l'on en croit la B.Un. ; cependant, tout en semblant proche des médecins, L. ne mentionne jamais cette qualité. Docteur en théologie, il est nommé chanoine de la Collégiale Saint-Pierre de Lille en 1753 où il est affecté en qualité de bibliothécaire adjoint au chanoine François de Valori de La Pommeraye, aumônier du comte d'Artois. A la suite de polémiques, L. renonce, en 1766, à sa prébende lilloise et s'installe dans la capitale où il se marie.

Carrière

La première partie de sa carrière est celle d'un ecclésiastique lettré. Sans doute grâce à des recommandations, il obtint un canonicat en l'église Saint-Pierre de Lille. Etait-il déjà membre d'une loge maçonnique? Les chanoines Paul et Guy de Valory, l'imprimeur libraire Charles Joseph Panckoucke sont affiliés et cette appartenance aux loges crée des solidarités. L. travaille pour les éditeurs lillois. Il participe à la fondation d'une société littéraire appelée Le Brunin, créée par Charles Joseph Panckoucke et rassemblant surtout des négociants qui formaient l'élément socio-culturel le plus dynamique de Lille. Elle a pour but d'instruire autrui de ce qu'elle connaît, ce qui est une mission très nouvelle, de «recueillir des matières pour l'historien du pays, s'appliquer à tout ce qui peut faire fleurir le commerce et l'agriculture de la province». En 1762, un incident mit fin à ses activités : Panckoucke est condamné à six semaines de prison pour avoir fait l’éloge d’Emile (voir art. « Panckoucke C.J. »). Son équipe gagne Paris. Comme Alexis Mathon, journaliste également, comme Charles Joseph Panckoucke mal à l'aise à Lille, L. gagne Paris en 1766. L. se fait connaître par ses réflexions sur la mendicité ; il est chassé de Paris, exilé par lettre de cachet à Soissons à la demande du commandant de la Flandre qui le qualifie de chanoine honoraire (A.D. Aisne, C. 677). Necker lui confie la direction du Dépôt de mendicité de la généralité de Soissons que le ministre a rénové, profitant de ses relations personnelles avec l'intendant Le Peletier de Morfontaine. Pour réagir contre le statut antérieur des dépôts et contre les véhémentes critiques qu'il soulevait, Necker crée un dépôt modèle à Soissons où «dominerait cet esprit de sagesse et d'humanité qui doit allier le maintien de l'ordre à un sentiment d'indulgence et de commisération». Les trois dépôts de la généralité de Soissons y furent réunis : le travail des détenus rendu obligatoire pour tous, les conditions de vie améliorées sous l'autorité diligente de l'abbé de Montlinot. Necker charge, en 1788, L. de «rechercher les causes de la progression énorme des enfants trouvés dans la généralité de Soissons depuis la loi publiée en 1779. L. rend compte de son enquête en 1790 : Observations sur les enfants trouvés de la généralité de Soissons. L. est associé aux travaux du Comité de mendicité par Larochefoucauld-Liancourt ; il rédige des rapports, il collabore avec Barère à la préparation de la loi du 22 floréal An II (11 mai 1794) relative au Livre de la Bienfaisance nationale. En l'An V, il est nommé chef de bureau des Hôpitaux. Au soir de sa vie, sous le Directoire, le ministre Quinette, député de l'Aisne, nomme L. premier surveillant à l'Ecole vétérinaire d'Alfort (25 oct. 1799).

Situation de fortune

Le chapitre de la Collégiale Saint-Pierre de Lille est un très riche chapitre disposant d'un revenu équivalant au triple de la mense archiépiscopale de Cambrai, presque autant que la mense épiscopale de Paris. Ses prébendes, ses pensions, ses censives éclipsent de loin celles des autres chapitres de la Flandre wallonne. Les progrès de l'agronomie et de la production agricole régionale lui assurent de substantiels profits. Le chapitre compte 181 personnes dont 41 chanoines.

Opinions

L. manifesta des opinions hardies, il réfuta les Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie en 1758, dans une brochure intitulée Justification de plusieurs articles du Dictionnaire encyclopédique qui fut attribuée à Diderot. Il expose en 1762 ses idées philosophiques dans son Discours préliminaire à son Discours portatif d’histoire naturelle, il emprunte ses arguments à Spinoza, à Helvétius, à l'abbé de Prades, à l'Interprétation de la Nature de Diderot. Son ouvrage est attaqué par un capucin lillois, le P. Sylvin et par un chanoine régulier de Cysoing, Louis Wartel dans L'Athéisme dévoilé dans un nouveau discours sur l'étude de l'histoire naturelle. L. s'inspire du style de Voltaire dans son Histoire de la Ville de Lille, il raille les coutumes lilloises, les croyances, les institutions monastiques. Cet ouvrage provoque encore une fois une réplique de Wartel dans ses Observations sur l'Histoire de la Ville de Lille. L. répondit par un pamphlet signé d'un pseudonyme. Le Magistrat fit saisir les exemplaires de cette Histoire déposés chez les libraires Henry et Jacquez, eux aussi voltairiens zélés. La polémique se poursuivit jusqu'en 1766, date à laquelle L. s'installa à Paris et quitta l'habit ecclésiastique. Rendu à l’état laïc ; marié, chassé de Paris L., gagné par les thèses les plus audacieuses des Lumières, consacre alors sa compétence et ses convictions aux problèmes sociaux. Les sujets académiques évoluent en effet : ils tiennent compte des questions sociales et éthiques, surtout après 1777. L’académie de Châlons-sur-Marne qui vient de se former propose, pour son premier concours en 1777, la question des « moyens de détruire la mendicité en France en rendant les mendiants utiles à l’État sans les rendre malheureux ». Ce concours remporte un succès significatif : il suscite 118 mémoires au lieu d’une dizaine habituellement. Parmi les lauréats, figure le libraire Panckoucke et son ami le chanoine honoraire L. L’abbé Malvaux, membre du jury, publie une synthèse des meilleures dissertations. De 1777 à 1779, quatre autres académies et sociétés d’agriculture reprennent ce thème et la société de Soissons couronne de nouveau L. Les dépôts de mendicité, théoriquement réservés aux vagabonds et aux mendiants, reçoivent d’autres catégories de détenus. A Soissons, en 1786, L. compte 32 vagabonds sans asile, 28 vagabonds flétris, quelques 50 fous, des filles pupbliques, des militaires déserteurs, des « mesnages ambulants », 15 pélerins, 256 ouvriers au chômage, 294 journaliers sans emploi, c’est-à-dire « tous ceux qui troublent et inquiètent la sécurité ». Le Mercure de France analyse longuement l’ouvrage dédicacé à Necker. L. proclame son hostilité au système hospitalier. « La question que je vais traiter renferme deux objets : par quels moyens peut-on venir à bout de détruire la Mendicité ? Ma réponse est simple : ne faisons plus d’aumônes et détruisons les hôpitaux. Comment rendre les mendiants utiles sans les rendre malheureux ? N’exigeons plus du pauvre un travail commun au profit des administrations de charité. Soutenons les mains laborieuse de l’indigent et laissons-le jouir d’un air de pur liberté ». Dans le préambule du Mémoire couronné par la Société d’agriculture de Soisson, il reconnaît l’œuvre accomplie par la royauté. « Louis XIV dont la flatterie encensa presque toutes les actions, est en quelques sorte le fondateur de tous les hôpitaux. Il commença par doter celui de Paris et y entassa 3 000 mendiants. Les grandes villes du royaumes voulurent imiter leur maître ».

Activités journalistiques

L. collabore au Journal encyclopédique, – « Essai sur un projet de bibliothèque », 1760 - mais son rôle dans la presse lilloise est plus important. Cette presse essaie de naître depuis 1742 : un essai de création d'une gazette se heurte au monopole de la Gazette de France. En 1746, André Panckoucke envisage d'imiter les périodiques parisiens qui donnent des informations sur le plan littéraire, historique, scientifique sans empiéter sur le domaine de la Gazette : L'Abeille flamande disparaît après dix numéros. Charles Joseph Panckoucke reprend le projet paternel et adresse une demande de privilège à Malesherbes en mars 1759 ; elle est acceptée en octobre et le périodique intitulé Annonces et Affiches pour les Provinces de Flandre et d'Artois est annoncé pour janvier 1761. Il paraît en réalité sous le titre Annonces, Affiches et Avis divers pour les Pays-Bas français (D.P.1 51) ; il couvre les deux provinces de Flandre et d'Artois et se veut pratique, «utile à nos concitoyens». Le contenu s'adresse à un double public commerçant et intellectuel ; pour le lectorat curieux de nouveauté, une partie littéraire a pour mission d'annoncer les oeuvres imprimées dans les Pays-Bas français. Chaque semaine, un extrait de ces nouveautés est reproduit dans les Annonces. Elles donnent donc une triple information économique, sociale, littéraire. Panckoucke fait appel à ses compatriotes qui connaissent les richesses littéraires. Mais le véritable rédacteur est L. aidé de M. Pierre de La Moot, bibliothécaire de Saint-Pierre, d'Aimé Feutry, avocat au Parlement de Flandre, de Pierre Dumoncheau, un médecin. Cette nouvelle expérience journalistique à Lille tourne court. Des raisons de rentabilité ont vraisemblablement joué. Mais la cause de l'échec réside dans l'intervention du procureur général du parlement de Douai, Charles de Calonne, qui déclenche l'opposition de l'intendant Caumartin puis celle de Malesherbes, directeur de la Librairie. Panckoucke avait réussi à se faire parrainer par le prince de Soubise et le duc de Belle-Lisle. L'intendant était favorable à cette création. L., fier des «marques non équivoques de bienveillance et de protection que nous avons reçues de différentes personnes en place», s'engage sans prudence. Il fait connaître dans plusieurs numéros de copieux extraits de Rousseau avec commentaires élogieux ; il adresse des éloges à Voltaire aussi brûlants mais plus discrets. En juin 1762, Calonne prend un arrêt contre l'Emile et signale que les Annonces hebdomadaires de la province qui s'impriment à Lille en ont «fait un éloge ridicule et impertinent». Panckoucke doit se rétracter. Néanmoins, le journal est condamné puisque comme l'ouvrage dont il fait l'éloge, il est «contraire à la religion, aux moeurs et aux principes du gouvernement». M. abandonne ses fonctions et s'installe à Paris.

En nivôse An V (janvier 1797), L. participe à la création de La Clef du cabinet des Souverains aux côtés de Garat, de Fontanes, de Peuchet et Rayneval. Il est chargé des questions d'administration intérieure. Mais son activité semble faible à la rédaction de ce périodique.

Publications diverses

Esprit de la Mothe Le Vayer, s.l., 1763. – dictionnaire portatif d’Histoire naturelle, 1763. – Moyens de rendre les pauvres utiles, 1779, Lille, Discours qui a remporté le prix à la Société royale d'agriculture de Soissons en l'année 1779 sur cette question : «Quels sont les moyens de détruire la mendicité et de rendre les pauvres valides utiles et de les secourir dans la ville de Soissons.». – Sur les moyens de détruire la mendicité en France en rendant les mendiants utiles à l'Etat sans les rendre malheureux, Académie de Châlons, 1780 (le mémoire est conservé aux A.D. de la Marne). – L. collabore à l'Encyclopédie méthodique, éditée par Charles Joseph Panckoucke de 1780 à 1789. Il en a rédigé les articles «dépôt», «mendiants», «mendicité», «galères», «maison de force», «Dépôt de mendicité», t. II, Economie politique et diplomatique, 1786, p. 71-79. – Etat actuel du dépôt de Soissons précédé d'un essai sur la mendicité, par M. de Montlinot dans les académies de Châlons, d'Amiens, de la Société littéraire d'Arras, de celle des Philalèthes de Lille, de celle d'agriculture de Soissons et inspecteur du Dépôt, Soissons, 1789, 70 p. (B.N., R 8048). – A la veille de sa mort, il publie une édition : La Vie et les Aventures de Robinson Crusoé, 1800. L'ancien chanoine rappelle les distractions de son enfance, notamment la lecture de la Bibliothèque bleue et ajoute : «L'imagination des enfants flétrie presque en naissant achevait de se corrompre dans un âge plus avancé, par les pratiques absurdes d'une religion inconcevable ; ainsi les prêtres et le despotisme abrutissaient les habitants des campagnes en leur donnant des idées fausses sur tout ce qui devait les intéresser ; quelques philosophes échappaient dans les villes à cette contagion sacrée, mais le peuple était sans cesse ramené au double joug sous lequel il devait se courber».

Bibliographie

B.Un. ; N.B.G. ; Tucoo-Chala. – Bellanger C. et al., Histoire générale de la presse française, Paris, P.U.F., 1969, t. I. – Duprat C., Le Temps des philanthropes, Paris, C.T.H.S., 1993, t. I. –La Protection sociale sous la Révolution française, Imbert J., Paris, Comité d'Histoire de la Sécurité sociale, 1990. – Thuillier G., «Un observateur des misères sociales, Leclerc de Montlinot», Bulletin d'Histoire de la Sécurité sociale, n° 19, 1989, p. 7-55. – Histoire de Lille, l'ère des révolutions (1715-1851), Trénard L., Privat, Toulouse, 1951.

Auteur(s) de la notice


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