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Gabriel COYER (1707-1782)

État civil

C. est né à Baume-les-Dames le 18 novembre 1707 de Nicolas Coyer, marchand drapier, comptable de cette ville, admis au droit de bourgeoisie le 9 mai 1714, et de Jeanne Landry. Il est mort le 18 juillet 1782 des suites d'un rhume négligé (Essais, p. IV) dans son appartement de l'hôtel de Bouillon, quai Malaquais. Son nom est orthographié incorrectement Cohier dans tous les documents maçonniques le concernant (l'auteur signait toujours Coyer).

Formation

Élève du Collège des Jésuites de Porrentruy de 1715 (classe de grammaire) à 1726 (dernière classe de théologie), il fait son noviciat à Avignon en 1727-1728 et est ordonné prêtre en 1733. Après trois refus, il renonce en 1759 à entrer à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il est reçu à l'Académie de Nancy le 8 mai 1763, à l'Académie de Rome le 14 juin de cette même année et il est élu le 20 mars à la Royal Society de Londres, avec l'appui de Voltaire et de d'Alembert.

Carrière

Tout d'abord régent de collège (classes de grammaire et d'humanités) à Marseille de 1728 à 1733, il enseigne ensuite à la mission de Roanne, au petit collège de Paray-le-Monial, puis devient, en 1735-1736, professeur de physique (2e année de philosophie) au collège de Gray et prédicateur en l'église du collège. Il rompt avec la compagnie de Jésus en 1736 et monte à Paris en 1738 (Essais, p. III). Il y fréquente le chevalier de Ramsay qui compte alors "le faire travailler avec lui et trouver en lui beaucoup de secours". Mais en 1741 le prince de Turenne, fils du duc de Bouillon, ayant besoin d'un précepteur, Ramsay le lui sacrifie "comme un sujet rare pour cet emploi" (Chevallier, p. 198-200). C. bénéficia de l'estime et de la protection du prince jusqu'à ses derniers jours. Il habita avec ses deux domestiques un petit appartement au sein de l'hôtel de Bouillon. "Conseiller politique" du duc de Bouillon (Birn, p. 232), il sera à l'occasion chargé de missions délicates pour le compte de son protecteur (relations avec la direction de la Librairie, avec les presses de Bouillon). Le 28 février 1743, il est nommé aumônier de la cavalerie légère française et étrangère, sur proposition du comte d'Évreux. Il assiste à la bataille de Lawfeld et à la prise de Berg-op-zoom. À partir de 1747, il publie une dizaine de brochures, réunies en 1754 sous le titre de Bagatelles morales, morceaux de satire sociale d'inspiration swiftienne. Les tirages sont importants, le recueil connaît dix éditions et une traduction en allemand; certaines pièces sont traduites en anglais, en italien et en russe (dans la revue démocratique Smes, en 1769). L'une des brochures, L'Année merveilleuse, est adaptée pour la scène par Pierre Rousseau, futur directeur du Journal encyclopédique, et représentée par les Comédiens Italiens Ordinaires du Roi le 18 juillet 1748. Puis ce sont notamment La Noblesse commerçante (1756), qui fait l'objet d'une controverse dans la presse et d'une guerre de brochures, le Discours sur la satyre contre les philosophes (1760), au cœur de la polémique contre la pièce de Palissot, Les Philosophes, et l'Histoire de Jean Sobieski, roi de Pologne (1761) qui lui vaut une espèce de persécution et la protection de Voltaire qui l'accueille à Ferney en septembre 1761. Il parcourt l'Italie en 1763-1764 et la Hollande en 1769 et publie en 1775 un Voyage d'Italie et de Hollande. L'Angleterre, où il se rend en 1765 et en 1777, lui inspire ses Nouvelles Observations sur l'Angleterre (1779).

Situation de fortune

Jeune précepteur, C. reçoit des appointements de 800 £ par an. À la fin de sa vie, compte non tenu du produit de la vente de ses livres, il dispose d'un revenu annuel de plus de 13 000 £, dont une pension royale de 2000 £, accordée en 1768 "à titre de gratification pour ouvrages concernant l'administration", à la suite de la publication de Chinki, pamphlet dirigé contre le système des corporations. Une pension lui avait également été accordée à la charge du Journal encyclopédique, publié à Bouillon (Musée Ducal, p. 22). L'inventaire de ses biens, dressé après son décès, révèle un train de vie confortable : on y trouve une somme de 10 410 £ en deniers comptants, un cabriolet, une cave bien garnie et une bibliothèque de plus de 700 titres.

Opinions

Son itinéraire intellectuel est jalonné par deux ruptures : la première à l'âge de 29 ans, lorsqu'il quitte la compagnie de Jésus par "amour pour la liberté et la paix", "l'intolérance combinée des chefs de ce corps" ayant été "l'un des motifs les plus puissants de sa sortie" (Essais, p. II). La seconde avec la franc-maçonnerie, à l'âge de soixante-douze ans, après avoir prononcé un discours lors de la fête de la Saint Jean d'Hiver 1779, qualifié par l'Assemblée extraordinaire du Conseil des Écharpes blanches de la loge des Amis réunis d'«injurieux à la maçonnerie, indécent pour la circonstance où il a été prononcé, contenant des expressions faites pour être désavouées hautement par la loge des Amis réunis relativement tant à la religion qu'à la maçonnerie». C. peut être rangé dans la cohorte des auteurs mineurs qui, tout au long du XVIIIe siècle, contribuèrent à la propagation des idées nouvelles. L'une de ses brochures, la Lettre au R.P. Berthier sur le matérialisme (1759) fait partie du lot des ouvrages condamnés en même temps que De l'Esprit d'Helvétius et lacérés et brûlés au pied du grand escalier du Palais de Justice. En 1760, il prend la défense des philosophes malmenés sur la scène de la Comédie-Française. Il professe, écrit Malesherbes dans une critique manuscrite de l'Histoire de Sobieski, "un amour désordonné de la liberté républicaine". Il multiplie les attaques contre les ordres religieux et déclare dans son testament ne rien donner à l'Église qui ne lui a rien donné. Dans une lettre à d'Argental, Voltaire dit de lui : "C'est un de nos frères" (3 avril 1761, D 8936), et d'Alembert le qualifie, dans une lettre de soutien à la candidature pour l'élection à la Royal Society de Londres, d' "excellent écrivain" et de "Philosophe très éclairé" (lettre du 24 juin 1765, Archives de la Royal Society). Pour Diderot, toutefois, qui l'a rencontré dans les salons, il n'est que "du miel de Narbonne tourné" (lettre à Sophie Volland du 4 oct. 1767).

Activités journalistiques

C. n'a pas eu, en tant que telles, de réelles activités de journaliste ; il a été un collaborateur occasionnel des journaux de l'époque qui ont publié quelques-unes de ses productions.

L'une des pièces composant les Bagatelles morales, la Lettre à un Grand, a été publiée dans le Mercure de France du mois du juillet 1751, p. 18-30.

Le Journal étranger d'Alexandre Deleyre a donné l'Épître d'Héloïse à Abailard (avril 1757, p. 153-170), traduction en prose assez fidèle de l'héroïde de Pope. C. est crédité, dans la courte introduction, du "talent d'éclairer le peuple sans offenser le gouvernement".

Le Journal encyclopédique a largement rendu compte de l'Histoire de Sobieski et a publié le 15 août 1760 le Discours sur la satyre contre les philosophes (p. 114-148). Grimm écrivait au même moment (C.L., IV, p. 275) : "ce discours a beaucoup réussi, il est d'un homme sage et ferme qui juge sans passion mais qui parle sans détour" et ajouta le 15 octobre 1760 : "c'est l'abbé Coyer qui s'est déclaré auteur du Discours sur la satyre contre les philosophes. Je lui demande pardon, mais je ne l'en aurais pas cru capable" (C.L., IV, 303).

Publications diverses

Découverte de la pierre philosophale, 1er juin 1747, 4 p. – L'Année merveilleuse, s.d., 7 p. – Lettre à une jeune dame nouvellement mariée, 7 août 1749, 8 p. (trad. en anglais et en italien). – Découverte de l'île frivole, s.d., 28 p. (trad. en anglais). – Lettre à un Grand, Mercure de France, juillet 1751. – La Magie démontrée, s.d., 8 p. (trad. en russe). – Bagatelles morales, 1754, 249 p. (trad. en allemand). – Dissertation sur la différence de deux anciennes religions, la grecque et la romaine, 1755, 84 p. – Dissertations pour être lues : la première sur le vieux mot de patrie ; la seconde sur la nature du peuple, 1755, 70 p. (trad. en russe). – La Noblesse commerçante, 1756, 216 p. (trad. en allemand, en russe, en italien, en espagnol). – Développement et défense de la noblesse commerçante, 1757, 152 et 206 p. – Lettre au R.P. Berthier sur le matérialisme, 1759, 51 p. – Discours sur la satyre contre les philosophes, J.E., 15 août 1760. – Histoire de Jean Sobieski, roi de Pologne, 1761, XII-440 ; 386 ; 408 p. (trad. en allemand, en anglais, en russe, en polonais). – Discours prononcé dans l'Académie royale de Nancy, 1763, 40 p. – De la Prédication, 1766, 168 p. – Lettre au Docteur Maty sur les géants Patagons, 1767, 138 p. (trad. en anglais et en allemand). – Chinki, histoire cochinchinoise qui peut servir à d'autres pays, 1768, 96 p. (trad. en allemand et en espagnol). – Plan d'Éducation publique, 1770, XVI, 360 p. – Voyage d'Italie et de Hollande, 1775, 329, 324 p. (trad. en allemand). – Nouvelles observations sur l'Angleterre, 1779, 368 p. (trad. en allemand). – Essai sur la prédication, 1781, 78 p. – Épître d'Héloïse à Abailard (traduction de l'anglais, d'après l'original de Pope), Journal étranger, avril 1757). – Commentaire sur le code criminel d'Angleterre, 1776, XIV-264 ; 255 p. (traduit de l'anglais, d'après l'original de William Blackstone).Recueils : Œuvres, 1764, 2 vol. – Œuvres complètes, 1782-1783, 7 vol., Paris, Duchesne.

Bibliographie

C.L. – A.M. de Baume-les-Dames : GG3 (actes de baptême), BB19 (délibérations municipales), CC14 (comptes municipaux). – A.N. 273 AP (Archives Rohan-Bouillon), M.C. ; LXVIII, 600 - CXV, 876, scellés : 7 13569. – B.N., n.a.fr. 3346-3347. – Archives de la Royal Society de Londres. – Lebreton-Savigny J., Les Idées économiques de l'abbé Coyer, thèse, Poitiers, 1920. – Malibran G., Un Ami de la philosophie, l'abbé Coyer, thèse, Sorbonne, 1952. – Kaplan Jane P., On the Margin of Philosophy, the Abbé Coyer in the French Enlightenment, thèse, Louisiana State U., 1970. – Adams L., Coyer and the Enlightenment, thèse, Londres, 1971, S.V.E.C. 123, 1974. – Cheminade C., L'abbé Coyer : un "philosophe" républicain et réformateur au XVIIIe siècle, thèse, U. de Bordeaux III, 1989. – Coyer X., "De Ramsay aux amis réunis : l'itinéraire maçonnique de l'abbé Coyer", Chronique d'Histoire maçonnique, n° 36, 1986. – Id, "L'Élection de l'abbé Coyer à la Royal Society of London : deux lettres inédites de Voltaire et de d'Alembert", S.V.E.C.. 249, 1987, p. 379-380. – Essais sur la vie et les ouvrages de M. l'abbé Coyer, dans Œuvres complètes, 1782, t.I – Voltaire, Correspondence, d. Besterman. – Birn R., The Journal encyclopédique and the old regime, S.V.E.C. 24, 1963. – Chevallier P., La Première Profanation du temple maçonnique, 1968. – Gordon L.S., "G.F. Coyer et son œuvre en Russie", Revue des études slaves, n° 42, 1963. – Musée Ducal, Le Journal encyclopédique et la Société typographique, Bouillon, 1955.

Auteur(s) de la notice


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