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Anne Marguerite Petit DUNOYER (1663-1719)

État civil

Née le 12 juin 1663 à Nîmes, Anne Marguerite Petit est la fille de Jacques Petit et de Catherine Cotton. Son père appartient à la bourgeoisie protestante de la ville ; sans avoir de «grandes richesses [...] [il] vivoit commodément de son revenu» (Mém., t. I, p. 22-23). Sa mère, originaire de Montpellier, vient d'une famille qui aurait compté parmi ses membres le P. Cotton qui fut confesseur de Henri IV et précepteur du Dauphin (ibid.). Anne Marguerite Petit épouse le 16 mai 1688, à Paris, Guillaume Dunoyer (écrit aussi du Noyer, Du Noyer, Desnoyers), alors capitaine au régiment de Toulouse. De leur mariage naîtront, outre une fille et un fils morts en bas âge, deux filles, Anne, le 17 mars 1689, et Olympe Catherine, le 2 mars 1692 (ibid., t. I, p. 113, 136, 147-148 ; Fabre, p. 5, n. 1). Anne épouse en 1703 le lieutenant Jacob Constantin, puis, devenue veuve, se remariera avec un autre officier, Nicolas de Bizemont. Après la mort de ce dernier, elle entrera en religion et finira ses jours dans la communauté des religieuses de Sainte-Agnès à Paris (Mém., t. III, p. 247 ; Lhuillier, p. 214). Olympe Catherine, dite «Pimpette», épouse en octobre 1709, à Delft, un faux noble mais véritable aventurier, le « baron » ou « comte » de Winterfeld, qui l'abandonnera quelques mois plus tard. Revenue en France après la mort de sa mère, Olympe, qui continue à se faire appeler baronne de Winterfeld, héritera en 1745, d'une tante paternelle, la «seigneurie et prévôté» de Dampmart, en Brie. Elle meurt à la fin de 1769 ou au début de l'année suivante (Mém., t. V, p. 125, 277 ; Lhuillier, p. 211-212). D., qui s'était séparée de son mari en avril 1701 et avait trouvé refuge en Hollande, meurt le jour de la Pentecôte 1719 (Q.N., 1er juin 1719). Guillaume Dunoyer était mort à Paris le 8 septembre 1716, à l'âge de cinquante-huit ans (Q.N., 21 sept. 1716).

Formation

Sa mère étant morte peu de temps après sa naissance, D. est recueillie et élevée par une tante maternelle, Mme Saporta, qui lui donne une éducation soignée, marquée d'un calvinisme fervent. «Ma Tante qui n'avoit jamais eu d'enfans», remarque D. dans ses Mémoires, voulait «faire de moi un petit chef d'oeuvre» : «[J]e passois pour un petit Prodige», capable de réciter des «Vers» et des «Sermons», ou de «parler de Théologie et de Controverses», et «je dois avouer, à ma honte, qu'il n'a tenu qu'à moi d'être quelque chose de bon» (t. I, p. 26-27, 42_44).

Carrière

D. passe son enfance à Nîmes, puis dans la principauté d'Orange où les époux Saporta se réfugient en 1672 à la suite de revers de fortune (Mém., 1.1, p. 25, 34-35). Après la mort de M. Saporta, en 1678, sa femme et sa nièce reviennent habiter à Nîmes, qu'elles quitteront en décembre 1685, fuyant les persécutions des dragons venus occuper la ville à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes (Mém., t. I, p. 201). Elles réussissent à gagner Lyon où elles se séparent : Mme Saporta va se cacher à Paris, chez son frère ; D., déguisée en jeune garçon, passe la frontière, et par Genève, Berne, Francfort, se rend à La Haye où elle arrive en mai 1686 (ibid., 1.1, p. 214 et suiv., 306). Elle y reste six mois, hébergée par un oncle paternel, M. Petit (ibid., 1.1, p. 335). En octobre, désireuse de rejoindre sa tante Saporta, D. s'embarque pour l'Angleterre d'où elle réussit à gagner la France, arrivant à Paris le 22 décembre 1686 après un séjour de près de six semaines à Londres (ibid., t. I, p. 386). Son oncle Cotton, chez qui elle loge, à l'Hôtel de Mantoue, rue Montmartre, la pousse alors à se convertir au catholicisme, et D. essaie de nouveau de quitter la France au cours de l'été 1687 (ibid., t. II, p. 50 et suiv.). Rattrapée à Dieppe alors qu'elle est sur le point de s'embarquer pour l'Angleterre, elle est ramenée à Paris et mise en pension à l'Institut des Nouvelles Catholiques puis au couvent de l'Union Chrétienne, rue Saint-Denis (ibid., t. II, p. 60 et suiv., 125). Elle n'en sort que pour épouser, le 18 mai 1688, en l'église Saint-Laurent, Guillaume Dunoyer, renonçant de ce fait à la foi protestante (ibid., t. II, p. 113). Les deux époux partent à l'automne pour Nîmes afin de rentrer en possession de biens confisqués à D. lors de sa fuite, biens que le roi a accepté de lui restituer à la suite d'une intervention du maréchal de Noailles (ibid., t. II, p. 131-132). Ils résident à Nîmes, puis un temps à Villeneuve-les-Avignon, où M. Dunoyer a obtenu une commission royale. Revenu ensuite à Nîmes, Guillaume Dunoyer est élu premier consul de la ville en décembre 1691. En mai 1693, il sera nommé syndic du diocèse par Mgr Fléchier, puis, en janvier de l'année suivante, il est choisi comme député par « l'Assemblée des Etats [du Languedoc] pour aller porter au roi le cahier de la Province» (ibid., t. II, p. 146-151). Au début de 1694, Guillaume Dunoyer acquiert la charge de grand maître des eaux et forêts du Haut et Bas Languedoc, charge qui l'oblige à résidence à Toulouse, où les deux époux s'installent pendant l'été (ibid., t. II, p. 160). Au bout de quatre ans la charge est revendue avec bénéfice, et les Dunoyer viennent habiter à Paris, rue des Deux-Ecus. Les relations des deux époux se dégradent alors rapidement. A l'origine de querelles de plus en plus fréquentes, la question de l'éducation religieuse à donner aux enfants, mais aussi les mauvaises affaires et les pertes au jeu du mari, et des dépenses et des infidélités que l'un et l'autre se reprocheront dans leurs Mémoires respectifs (ibid., t. II, p. 221, 239-240 ; Mém. de M. D., p. 61 et suiv. ; A, p. 70-79 ; Fabre, p. 10-11).

A la fin du mois d'avril 1701, prétextant la nécessité d'un voyage à Aix pour prendre les eaux, D. quitte Paris en compagnie de ses deux filles, Anne, 12 ans, et Olympe, 9 ans. Elle a en fait décidé de se séparer de son mari et de se réfugier en Hollande, qu'elle gagne en passant par la Savoie, la Suisse et l'Allemagne (Mém., t. II, p. 267 et suiv.). Après avoir un temps songé à immigrer en Angleterre, où elle se rend en 1702, D. revient s'installer en Hollande, à Delft d'abord, où elle se trouve au printemps 1703, puis à La Haye (ibid., t. II, p. 422 ; III, p. 163, 259, 318). Aux difficultés matérielles auxquelles elle doit faire face, à l'hostilité aussi qu'elle rencontre dans certains milieux réfugiés, s'ajoute pour D. le souci d'assurer l'éducation et l'établissement de ses deux filles, une source de nombreux conflits et de nouveaux revers. Anne se marie en 1703, à 15 ans, avec un lieutenant de cavalerie de 44 ans, Jacob Constantin, qui est surtout intéressé par la dot promise, au point même que, celle-ci ne se matérialisant pas, il engage une procédure judiciaire contre D. qui se retrouve détenue trois semaines à La Castelnie (ibid., t. III, p. 195, 247, 404-409). Ce mariage, bientôt brisé, sera à l'origine de nombreuses querelles entre la mère et la fille, et Anne, finalement, au début de 1708, s'enfuit et se réfugie à Paris auprès de son père. Elle retournera par la suite au catholicisme (ibid., t. IV, p. 191, 274, 280). Olympe, la cadette, ne sera guère plus heureuse. A l'automne 1707, D. avait fait la connaissance de Cavalier, le chef camisard exilé, qui venait d'arriver à La Haye. Ce dernier s'éprend d'Olympe, alors âgée de 15 ans, et une promesse de mariage est signée au mois de janvier de l'année suivante (ibid., t. IV, p. 210, 247, 255). La date du mariage est cependant plusieurs fois repoussée, et les rapports s'enveniment bientôt entre D. et son futur gendre qui, sans argent, vit à ses dépens. Celui-ci aurait même, si l'on en croit D., essayé à plusieurs reprises de la faire assassiner pour mieux s'approprier ses biens (ibid., t. IV, p. 340 ; t. V, p. 165, 346, 394). Poursuivi en Hollande comme en Angleterre par ses créanciers, Cavalier est finalement emprisonné pour dettes à La Haye. Il est libéré grâce à l'intervention d'une riche Hollandaise qui l'épouse à sa sortie de prison, en août 1709 (ibid., t. IV, p. 344 et suiv.). Laissée pour compte, Olympe fait la connaissance, quelques mois plus tard, d'un certain «baron de Winterfeld» qu'elle épouse à son tour en octobre 1709, à Delft. C'est à Bruxelles, où elle a suivi les deux époux, que D. découvre la véritable identité de son gendre : il s'agit d'un chevalier d'industrie bruxellois sans fortune ni naissance, Jean Charles de Bavons, intéressé, comme Cavalier, à la dot de la fille et à l'argent de la mère. Après leur avoir soutiré tout ce qu'il peut, il abandonne Olympe, enceinte. Revenue à La Haye en mars 1710, celle-ci accouchera quelques mois plus tard d'une fille (ibid., t. V, p. 125, 277, 315, 393, 421). Par la suite, les amours d'Olympe avec le jeune Voltaire, arrivé à La Haye en juillet 1713, puis avec Guyot de Merville, seront la cause de nouveaux soucis pour D. Dans une vie qui semble n'avoir été qu'une «longue et continuelle adversité» (Q.N., 1er juin 1719), D. avait cependant trouvé un moyen de faire face, et de retourner la situation à son avantage, l'écriture. C'est le «Refuge», elle l'a reconnu, qui la pousse d'abord à «[s']érig[er] en Auteur» (L.H.G., t. V, p. 414), entreprenant dès la fin de 1703, à 40 ans, la rédaction de ses Mémoires, «par vérité, non par vanité, [...] [pour] donner une juste idée [d'elle-même] », et notamment combattre « l'Hidre à plusieurs têtes» de la «calomnie réfugiée» (Mém., t. I, p. 21-22 ; t. III, p. 281, 318 ; t. IV, p. 4, 13). Les controverses, les attaques personnelles continueront malgré tout, renouvelées à la suite de la publication par M. Dunoyer de ses propres Mémoires, et attisées par tous ceux qui ne sont pas épargnés dans les Lettres historiques et galantes et La Quintessence ; certains chercheront même à se venger en faisant représenter en 1713, à Utrecht, par les Comédiens italiens, Le Mariage précipité, une «misérable comédie» (Notice, t. II, p. 693) dans laquelle Olympe apparaît sous les traits d'Etepnip, Cavalier sous ceux de Mitronet, et D. dans le rôle, interprété par Arlequin, de la rédactrice de La Pasquinade, Mme Kurkila, anagramme d'«Alikru[i]k» (bigorneau en hollandais), une référence à sa petite taille qui lui avait valu, parmi d'autres, ce surnom (Entretiens, p. 372-373, 407 ; Fabre, p. 6, 13). Mais, le succès des Lettres historiques et galantes, que D. commence à publier en 1707, celui de ses Mémoires, celui de La Quintessence dont elle reprend la rédaction en 1711, lui apportent aussi aisance, statut et renommée.

Situation de fortune

Au moment de son mariage, M. Dunoyer est «très peu favorisé des biens de la fortune», mais sa femme lui apporte en dot près de 82 000 £ d'argent comptant, auxquels s'ajoutent les «biens en fond» qu'elle possède à Nîmes, et une pension de 900 £ que lui octroie le roi à l'occasion de son mariage (Mém., t. II, p. 131, 251). D. héritera par la suite 40 000 £ de sa tante Saporta, et 50 000 £ en «rentes sur l'Hôtel de Ville » de son oncle Cotton (ibid., t. II, p. 147 ; Mém. de M. D., p. 39). Ces héritages permettent, en 1694, l'achat, pour 90 000 £, de la charge de grand maître des eaux et forêts, qui rapporte 6000 £ d'« apointmens fixes sans compter le casuel» (Mém., t. II, p. 160). La charge est revendue 110 000 £ quatre ans plus tard. Cette fortune qui permet aux Dunoyer de faire «très belle figure» (ibid., t. II, p. 150), va fondre rapidement à partir de 1698, date de leur retour à Paris ; au point qu'en 1701, menacé d'être pris de corps à la requête de ses nombreux créanciers, M. Dunoyer est obligé de se réfugier dans l'Enclos du Temple. Ayant quitté Paris peu de temps avant, D. aurait elle-même laissé près de 26 000 £ de notes dues chez divers marchands. Elle soutiendra par la suite n'être partie qu'avec 70 louis, le minimum pour ne pas éveiller l'attention, mais il semble bien qu'elle ait emporté beaucoup plus, notamment de nombreux bijoux de valeur, et 2000 écus en billets payables au porteur (ibid., t. II, p. 277 ; Mém. de M. D., p. 89 ; A, p. 107). Dans les premières années de son exil, D. sollicite à plusieurs reprises secours et pensions auprès des autorités anglaises et hollandaises (Mém., t. II p. 388, 422 ; t. III, p. 26, 44, 134). Elle affirme, dans ses Mémoires, avoir été plusieurs fois au bord de la misère, ne mangeant en « chambre garnie » que le « pain de l'angoisse». Ainsi à Londres en 1702, ou à La Haye en 1704, où, nous dit-elle, elle survit en portant au «Lombard» ses derniers bijoux et en confectionnant à domicile des coiffes de perruque et des bourses en fil de soie (ibid., t. III, p. 75 ; t. IV, p. 26, 34). Pourtant, deux ans plus tard, au printemps 1706, elle place de l'argent dans le «commerce», et achète une maison à La Haye, sur le Moolenstraat (ibid., t. IV, p. 136). En 1708, elle acquiert une propriété de campagne à Geetbrugge, aujourd'hui Voorburg (ibid., t. IV, p. 282). Selon sa fille aînée Anne, sa fortune cette année-là se monte à «2 000 écus payables au porteur», auxquels s'ajoutent «pour plus de 15 000 livres de diamants», des effets sur la Banque d'Angleterre et la propriété de trois maisons (Mém. de M. D., p. 123). D. avait un sens certain des affaires et, pendant son mariage comme en exil, elle sut à plusieurs reprises se sortir de situations financières difficiles, prenant toujours soin, «en femme prudente, [de se] conserver une poire pour la soif» (A, p. 107). Elle a été cependant aussi, à plusieurs reprises, victime d'escrocs qui jouèrent notamment sur son désir de reconnaissance sociale et sur son souci d'établir ses filles, pour mieux la voler. Sa fortune attire ainsi Cavalier qui lui emprunte 4000 florins et s'approprie la propriété de Geetbrugge en réussissant à la faire mettre à son nom ; pour recouvrer son bien, D. devra lui intenter un procès, qu'elle gagnera (Mém., t. IV, p. 282, 290 ; t. V, p. 390, 430). C'est ensuite Bavons qui, en 1709, lui escroque une grande partie de ses économies, en plus d'empocher la dot d'Olympe, une dot sans doute assez importante puisque la maison de La Haye avait été vendue pour la compléter (ibid., t. V, p. 149, 338, 357). Ses écrits permettent à D. de rétablir et d'assurer sa fortune : «Me croiriez-vous assez bonne pour passer les jours et les nuits [à écrire], si je n'étais aux gages, et très bons, d'un libraire qui a un soin très exact de me payer les bagatelles que je prends la peine d'écrire et lui de débiter» (A, p. 107-108). Ses Mémoires, ses Lettres historiques et galantes, qui sont des succès importants de librairie, la rédaction de La Quintessence, lui procuraient un «revenu [...] assez suffisant pour [la] soutenir avec honneur» ainsi que ses filles. Quant aux pièces de circonstances, aux épîtres dédicatoires, judicieusement choisies et tournées, elles lui rapportaient, selon son propre aveu, des «présents assez considérables pour [la] dédommager des friponneries des escrocs qui [l'avaient] redressée tant de fois» (A, p. 107-108). Un an après sa mort, la Q.N. annonce la vente de ses «maisons», «une grande maison neuve bâtie à la moderne le long du Canal avec un jardin fort joli», à Voorburg, et «six autres maisons fort commodes [qui] rapportent un revenu considérable» (18, 25 mars 1720).

Activités journalistiques

A partir de 1707, D. fait paraître, avec une périodicité irrégulière, les Lettres historiques et galantes, dont 7 tomes seront publiés, «le public [...] en demandant [toujours] avec empressement la continuation» (Q.N., 10 oct. 1718). Un huitième tome, annoncé dans la Q.N. en octobre 1718, ne paraîtra pas en raison de la mort de D. Ces Lettres historiques et galantes échangées entre une « dame de Paris » et son amie résidant en province et à l'étranger, sont non seulement une publication périodique mais aussi en fait déjà un journal, un journal en forme de correspondance, une chronique du «monde tel qu'il est» (t. I, p. 407), les deux amies ne s'écrivant pas pour se communiquer des nouvelles d'elles-mêmes, sinon le peu nécessaire pour justifier la forme choisie et permettre au système narratif de fonctionner, mais pour s'échanger les nouvelles et les histoires qui viennent à leur connaissance, donner la «Carte» des endroits où elles se trouvent et « l'Evangile du Jour » des sociétés qu'elles fréquentent (ibid.,t. I, p. 15 ; Q.N., 7 nov. 1711).

En novembre 1710, est publié à La Haye, chez Etienne Foulque, un mensuel le Nouveau Mercure galant des Cours de l'Europe, qui n'aura que deux numéros et dont Jean-Daniel Candaux a pu localiser un exemplaire à la B.P.U. (D.P.1 988). Q.N. en attribue la rédaction à D. qui a d'ailleurs réutilisé, sans s'en cacher, la plupart des articles contenus dans les deux numéros de ce journal dans les L.H.G., la correspondante de province prenant le parti de «faufiler», d'« insérer [...] quelques fragmens de ce Mercure dans [ses] lettres», afin d'«envoyer ainsi morceau par morceau» ce journal à son amie de Paris qui a exprimé le souhait de le lire (Q.N., Ier juin 1719 ; L.H.G., t. III, p. 380). Chacun des deux numéros de ce Nouveau Mercure galant se présente sous la forme d'une lettre adressée à une «amie de province» par la «comtesse de L... M....», une des rares personnes encore sincères de la Cour de France (L.H.G., t. III, p. 380). A la suite de nouvelles «franches» de Paris, de Versailles et de « plusieurs Cours étrangères et même ennemies », se trouvent, pour se conformer aux « règles que l'on est obligé de suivre dans un Mercure», des «chansons, bouts-rimez, questions et énigmes», ainsi que des «histoires» et anecdotes, certaines tirées de la « chronique scandaleuse », d'autres « assaisonnées du sel satirique dont la liberté du pais [la Hollande] permet l'usage», et destinées plus particulièrement à réveiller «l'appétit du lecteur dégoûté par la froide flatterie» qui règne alors en France (ibid., t. III, p. 385-386, 393 ; t. IV, p. 83). « [D]onné sur celui de Du Frény de Paris », le Nouveau Mercure galant se veut en effet avant tout un «contre-Mercure» qui se donne pour but essentiel de suppléer à la «timidité» de celui publié à Paris en « donnant tous les mois les nouvelles qu[e son rédacteur] supprime» par peur qu'un «excès de sincérité» aille le faire loger à la Bastille (ibid., t. III, p. 380-381, 384 ; Q.N., 1er juin 1719). Dans ce Nouveau Mercure galant, comme dans les L.H.G. ou la Q.N. qu'elle va rédiger par la suite, D. prend le parti de la « sincérité », résolue à « lever les masques » et à montrer « la face cachée des choses » - après tout, «ce n'est pas sans raison que le ciel nous a donné deux oreilles, et il est très dangereux de n'écouter que d'un côté, puisque toutes les choses de la vie ont deux faces» (L.H.G., t. I, p. 42, 277 ; t. II, p. 285 ; t. III, p. 99, 221, 383).

A partir non pas de janvier (D.P.1 1153, p. 1043), mais plus probablement d'avril 1711, D. rédige la Quintessence des Nouvelles, bi-hebdomadaire publié à La Haye depuis 1688. Nicolas Gueudeville, qui a été appelé à la rédaction de la Q.N. à la fin décembre 1710, la rédige en effet au moins jusqu'au numéro 27 du 30 mars de l'année suivante. Dans ce numéro, sans doute le dernier de sa plume, le «vieux misanthrope normand» semble résigné à son renvoi imminent, lançant un dernier appel au «Seigneur Public» pour qu'il achète sa «bagatelle», et rapportant avec amertume les reproches que lui adresse sa «Librairesse», la veuve Uytwerf, exaspérée d'avoir à répondre aux plaintes incessantes des lecteurs : «vous faites trop de vers, vous ne mettez point assez de Nouvelles, vous n'aprenez jamais rien au Lecteur, on ne voit que trop que vous n'avez point de correspondance» (Q.N., Ier janv., 5 févr., 26, 30 mars 1711). Reprenant sans doute dès le numéro suivant la rédaction de la Q.N., et l'assurant sans interruption pendant plus de sept ans, jusqu'à sa mort au printemps 1719, D. va réussir à redonner à ce journal fondé par un autre exilé français, Jean Maximilien Lucas, «toute sa réputation» (Q.N., 4 oct. 1723), et à en faire l'un des journaux les plus importants, les plus influents et les plus lus du début du XVIIIe siècle. Quand D. la rédigeait, les «feuilles» de la Q.N. étaient recherchées avec «avidité», elles «allaient] de main en main, on se les enlevait avec empressement, on les lisait avec empressement, on les lisait d'un air satisfait» (9 oct. 1721). Ce succès, D. le doit à son sens de l'actualité comme à son art de la représenter, de la mettre en scène pour son lecteur, consciente qu'il ne suffit pas au journaliste de «donner» l'information, qu'il lui faut aussi créer les conditions qui vont permettre à cette information d'être transmise, reçue et acceptée comme telle. D'où cette relation particulière et privilégiée qu'elle prend soin d'établir avec son lecteur afin d'assurer la transmission et la réception de l'information, afin aussi d'engager ce lecteur à ses côtés, de le faire participer avec elle à la marche du monde et aux « affaires du temps ». Pour ce faire, elle se met en scène, rédige son journal sous les yeux de son lecteur, s'adresse directement à lui, l'introduit dans le journal, reconstitue pour lui et avec lui l'événement. Elle s'efforce aussi d'adapter l'information à son lecteur, de la rapporter à son niveau et de la rendre compréhensible et vivante, recourant à l'image qui frappe, à l'anecdote qui révèle et touche, au mot qui synthétise, et au besoin choque, pour que ce lecteur puisse véritablement se figurer la nature et la portée de la nouvelle qu'on lui transmet (ibid., 13 avril 1711, 28 mars 1712, 24 sept. 1717). La nouvelle est ainsi souvent, si l'on peut dire, «personnalisée», D. cherchant à faire voir dans ou derrière la nouvelle, «l'élément humain» (Van Dijk, p. 102-103), comme à montrer les répercussions et les conséquences de tel ou tel événement dans la vie quotidienne de chacun. Le souci du lecteur se manifeste également dans l'attention portée à l'organisation et à l'économie interne de chaque livraison, D. s'attachant à «balancer» et à «diversifier» l'information, comme à la répartir avec soin dans son journal, afin à la fois de mieux répondre aux différentes attentes et demandes des lecteurs et de ménager leur intérêt et leur plaisir. Ainsi, après avoir rendu compte de catastrophes naturelles, de guerres ou de persécutions religieuses, nouvelles qui ne peuvent que donner des « tristes idées » à celui qui lit, elle prend par exemple soin de placer, en fermeture du journal, une anecdote ou une « petite chanson », « quelque chose de réjouissant» pour ne pas laisser le lecteur sur une note trop sombre (Q.N., 20 avril 1713, 31 janv. 1715). A ce sens du journalisme comme art de la communication et de la représentation, s'ajoute cette «manière agréable dont [D.] débitoit les nouvelles et les aventures», un «tour», de 1'«esprit», du «style», que lui reconnaissaient ses contemporains, même si certains lui reprochaient aussi sa propension à mêler réalité et fiction, à donner à l'actualité les habits du roman et au roman les apparences de la réalité, ou le fait qu'elle ne dédaigne pas, si cela peut servir aux fins qu'elle se propose, à recourir aux armes et aux attraits du scandale (La Nouvelle République des Lettres, juil. 1708 ; Le Misantrope, 24 août 1711, 1er août 1712 ; Le Censeur, 31 déc. 1714 ; D17, 6227, 6229). Avec D., c'est une nouvelle forme de journalisme qui se fait jour, un journalisme d'expression individuelle, de connivence, d'intervention, qui se développe en marge des pouvoirs et des pratiques institutionnalisées, et qui se veut au plus près de l'actualité, s'efforçant de répondre à l'évolution des curiosités et des goûts du public comme aux nouveaux besoins d'informations, d'une information qui soit à la fois plus diversifiée dans sa nature, plus directe dans sa présentation, et plus libre dans ses objectifs (Gilot et Sgard, p. 285-286). Avec D., c'est aussi une nouvelle génération de journalistes qui apparaît, non plus des «personnes d'étude» (Q.N., 4 oct. 1723), des écrivains momentanément journalistes, mais déjà des hommes et des femmes qui font du journalisme leur profession, et qui, sur le terrain, en écrivant, essaient de découvrir et de définir la nature de leur métier et d'en élaborer la pratique. L'une des premières femmes journalistes. D. a réussi à s'imposer, à devenir une journaliste reconnue, réputée, et redoutée, comme le montre le succès de ses écrits, comme le montre aussi, par exemple, lors de l'épisode Voltaire, l'attitude de l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf qui, sur plainte de D., renvoie aussitôt en France le jeune attaché d'ambassade qui avait été recommandé de Paris. La Q.N., et sa rédactrice, sont des pouvoirs à ménager, et avec lesquels il faut compter.

Publications diverses

Mémoires de Madame Du N*** écrits par elle-même, Cologne, Pierre Marteau, 1709-1710, 5 vol. – Œuvres meslées par Madame Du N***, qui peuvent servir de supplément à ses mémoires, Cologne, Chez les héritiers du défunt, 1711. – L'Histoire de l'abbé de Bucquoy, insérée dans les Lettres historiques et galantes, a sans doute déjà été publiée séparément du vivant de D. B.N., 8° Ln27 3211, en effet conserve une 2e éd. De l'Evénement des plus rares, ou l'Histoire du Sr abbé Cte de Buquoy, singulièrement son évasion du Fort-l'Evêque et de la Bastille, l'allemand à côté, revue et augmentée, s.l., 1719. – Le successeur de D. à la rédaction de la Q.N., la désigne comme la traductrice du t.1 de «l'Atlantis de Manley» (Q.N., 11 juin 1719). Il s'agit du livre de Mary de La Rivière Manley, Secret memoirs and manners of several persons of quality, of both sexes, from the New Atalantis, an island in the Mediterranean, publié pour la première fois à Londres en 1709. Une traduction paraît en 1713, à La Haye, sous le titre, L'Atlantis de Mme Manley, contenant les intrigues politiques et amoureuses d'Angleterre, et les secrets des révolutions depuis 1683 jusqu'à présent (2 vol.). Cette trad. est attribuée également à Jean Rousset de Missy et Henry Scheurleer. – Cior 18, attribue à D. les Sentimens d'une âme pénitente sur le pseaume « Miserere mei Deus » et le retour d'une âme à Dieu sur le pseaume « Benedic anima mea », accompagné de réflexions chrétiennes, Paris, 1698, qui sont attribués également à Dom Pisant.

Bibliographie

D.P.1 823, 988, 1153, CH. ; Cior 18.(Q.N.) La Quintessence des Nouvelles. La Nouvelle République des Lettres. Le Misantrope. Le Censeur ou Caractères des mœurs de La Haye par M. de G***.– Bruzen de La Martinière A., Entretiens des Ombres aux Champs Elysées, Amsterdam, 1722, 4e entretien, «Mre François Rabelais et Mme Du Noier», p. 341-462. – Voltaire, Correspondence, éd. Besterman. – Le Mariage précipité, Utrecht, 1713 (Ars., ms. 8° BL 14457). – (Mém.) Mémoires de Madame Du N***, éd. de réf. : Cologne, 1710-1711, 5 vol. – (L.H.G.) Lettres historiques et galantes, éd. de réf. : Cologne, 1733, 5 vol. – (Mém. de M.D.) Mémoires de M. Du N***, éd. de réf. : Londres, 1757, (t. VII de la rééd. En 9 vol. des L.H.G., chez Nourse et Vaillant). – Argenson marquis d', Notices sur les Œuvres de théâtre, éd. H. Lagrave, S.V.E.C. 42-43, 1966. – Nicolas M., Histoire littéraire de Nîmes et des localitées voisines, Nîmes, 1854, t. H, P- 46-55. – Lhuillier T., «Olympe Dunoyer, dame haute-justicière de Dampmart», Bulletin de la Société archéologique de Seine et Marne, t. X, 1894, P- 205-215. – (A) Arnelle [Mme de Clauzade], avant-propos à l'éd. des Mémoires et lettres galantes de Madame Dunoyer, Paris, 1910. – Fabre M., Voltaire et Pimpette de Nîmes, Nîmes, 1936. – Valkhoff P. et Fransen J., «Voltaire en Hollande», Revue de Hollande, 1915, p. 734-755 ; 1916, p. 1071-1110. – Gilot M. et Sgard J., «Le Journalisme masqué. Personnages et formes personnelles», Le Journalisme d'Ancien Régime, Lyon, 1982, p. 285-313. – Van Dijk S., Traces de femmes : présence féminine dans le journalisme français du XVIIIe siècle, Amsterdam, 1988. – Duby G. et Perrot M., Histoire des femmes en Occident, t. III, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, 1989.

Additif

Bibliographie: La onzième lettre, attribuée à Casimir Freschot, de l’Histoire amoureuse et galante du congrès et de la ville d'Utrecht, en plusieurs lettres, écrites par le domestique d'un des plénipotentiaires à un de ses amis, Liège, J. Le Doux, sd. (1714 ou 1715), est consacrée à Dunoyer et au sixième tome des Lettres historiques et galantes. On trouve une clef de l’ouvrage sous le titre : Véritable clef par laquelle on peut avoir l’intelligence parfaite de l’Histoire amoureuse et badine du congrès et de la ville d'Utrecht, Cologne, P. Marteau, 1715. – Goldwyn, Henriette, « Journalisme polémique à la fin du XVIIsiècle : le cas de Mme Dunoyer », in Colette Nativel (dir.), Femmes savantes, savoirs des femmes. Du crépuscule de la Renaissance à l’aube des Lumières, Actes du colloque de Chantilly, 22-24 septembre 1995, Genève, Droz, 1999, p. 247-256 et « Mme du Noyer : Dissident memorialist of the Huguenot diaspora », in Colette H. Winn et Donna Kuizenga (dir.), Women writers in pre-revolutionary France. Strategies of Emancipation, New York- Londres, Garland Publishing, 1997, p. 117-126. – Nabarra, Alain, « Correspondances réelles, correspondances fictives : les Lettres historiques et galantes de Mme Dunoyer ou la « rocambole » d’un « petit badinage établi d’abord pour le plaisir », in Marie-France Silver et Marie-Laure Girou-Swiderski (dir.), Femmes en toutes lettres. Les Épistolières du XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, p. 7-22. - Brétéché, Marion, « Faire profession de témoignage : les pratiques d’écriture d’Anne-Marguerite Dunoyer (1707-1719) », Les femmes témoins de l’histoire, Études Épistémè, n° 19, 2011, p. 66-85. (Marion BRÉTÉCHÉ)

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