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Jacob VERNES (1728-1791)

État civil

Jacob Vernes est né à Genève le 31 mai 1728. Son père, Jean Georges Vernes (1696-1763), négociant, d'une famille originaire du Vivarais et réfugiée en Suisse à l'époque de la Révocation de l'Edit de Nantes, avait acquis la bourgeoisie de Genève en 1722. Sa mère, Françoise Marguerite Marin (1703-1780), appartenait également à une famille du Refuge huguenot. De ses six frères et sœurs, deux seulement survécurent : l'aîné, Pierre Vernes (1724-1788), continua le négoce paternel ; une sœur cadette, Jeanne Gertrude (1725-1790), devint en 1748 la femme de Samuel Blanchenay, un Vaudois de Morges établi à Londres. V. épousa : a) en date du 8 janvier 1759 (contrat du 3, chez le notaire J.L. Delorme, A.E.G.), Marie Françoise Clarenc, fille de Daniel, de Puylaurens, morte le 14 décembre suivant, à l'âge de 18 ans ; b) en date du 18 mars 1764 (contrat du 5, chez le notaire J.L. Delorme le jeune, A.E.G.), Marianne Simonde, fille de François, citoyen de Genève (dont le frère Gédéon François Simonde fut le père de Sismondi), morte à l'âge de 29 ans le 12 mai 1773 ; c) en date du 8 janvier 1775 (contrat du 23 déc. 1774, chez le notaire C.G. Flournois, A.E.G.), Jeanne Rosalie Fenou, fille de feu Jacques, de Brest, remariée le 19 janvier 1793à Jean Jacques Albrecht, décédée le 27 avril 1808, à l'âge de 58 ans. Outre trois enfants morts jeunes (l'un du premier lit, les deux autres du troisième), V. eut, du second lit, trois enfants : a) François, 1765-1834, romancier et poète, connu sous le nom de « Vernes-de-Luze » ; b) Françoise dite Fanny, 1765-1808, épouse de Jean Jacques André Chauvet ; c) Jeanne Gertrude dite Jenny, 1768-?, épouse de son cousin germain François Frédéric Blanchenay.

V. mourut à Genève le 22 octobre 1791, âgé de soixante-quatre ans, ayant testé le 16 novembre 1790 (A.E.G., Jur. civ., E 15, p. 456-459).

Formation

 Etudes de théologie à l'Académie de Genève ; s'immatricule le 20 mai 1743 {Livre du Recteur, n° 5846) ; soutient des Thèses ethico-theologicae de hominis in praesenti vita exploratione et ad alteram vitam praeparatione, le 24 novembre 1751 (Heyer, n° 385).

 

Carrière

Reçu au saint ministère le 10 mai 1752. Grand Tour en France, aux Pays-Bas et en Angleterre, dès l'automne 1752. Elu pasteur de Céligny (village genevois enclavé dans le Pays de Vaud), le 30 janvier 1761. Candidat (non élu) à la chaire de philosophie de l'Académie, juillet 1762 ; candidat proposé par la Compagnie des Pasteurs, mais non élu à la chaire de théologie de l'Académie, mai 1763 ; envisage une troisième candidature, puis y renonce, octobre 1765. Elu pasteur de Saconnex, le 16 septembre 1768. Elu pasteur en ville, le 11 mai 1770. Déposé à cause de son attitude politique lors de la révolution genevoise de 1782, le 21 novembre 1782. Se réfugie à Neuchâtel, puis dès 1783 à Morges, dans le Pays de Vaud. Préside à l'installation de son condisciple Esaïe Gasc dans l'Eglise française de Constance, avril 1786. Réintégré dans la Compagnie des Pasteurs, 11 décembre 1789. De retour à Genève, début 1790. Fait sa «rentrée» dans la Compagnie, sans reprendre pourtant l'exercice du ministère, 11 juin 1790.

Situation de fortune

 V. avait une certaine fortune personnelle. Son père, par testament du 28 octobre 1761 (A.E.G., Jur. civ., E 14, p. 326­328), l'avait fait héritier des deux cinquièmes de ses biens, lui léguant en outre par préciput 12 000 £ de Genève, trente couteaux, fourchettes et cuillères d'argent et tous ses livres reliés. Dès qu'il fut chargé d'une paroisse, V. toucha de la trésorerie d'Etat un traitement payé par quartier (c'est-à-dire par trimestre) selon les barèmes suivants : de 1761 à 1768, 225 florins de Genève et sept coupes de froment ; de 1769 à 1778, 200 florins et trois coupes et demie de blé ; en 1779, 287 florins 50, en 1780, 325 florins et en 1781, 362 florins 50, toujours avec trois coupes et demie de blé (A.E.G., Finances, 016-17). Le 4 février 1777, V. participa pour 5000 £ à la constitution du capital de la société en commandite Jean Pierre Courlet & Cie (A.E.G., Minutes des notaires Mercier et Dunant, XIII, 287-293). V. laissa une succession d'un double montant de 13 5 000 £ de Genève et de 63 000 £ de France en chiffres ronds (A.E.G., Minutes du not. Jean Binet, LVIII, 172-199).

 

Opinions

Esprit foncièrement libéral, tant en politique qu'en religion, «socinien honteux» mais non pas déiste, V. sentit le besoin de se distancer du « Vicaire savoyard ». D'où ses Lettres sur le christianisme de Mr J.J. Rousseau (Genève, 1763), qui mirent fin à ses bonnes relations avec Jean Jacques et lui valurent quelques épithètes acides («barbouilleur de papier, calomniateur public») dans les Lettres écrites de la montagne. Abusé par son ressentiment, Rousseau attribua alors à V. l'abject Sentiment des citoyens de Voltaire (paru en déc. 1764), ce qui fit dégénérer la brouille en une guerre de lettres et brochures (R, n° 796, 802, 806a, 824, 825). V. voulut avoir le dernier mot en publiant encore un Examen de ce qui concerne le christianisme, la réformation évangélique et les ministres de Genève dans les deux premières lettres de Mr. J.J. Rousseau écrites de la montagne (Genève, 1765). V. s'en prit d'autre part aux athées - et aux philosophes à travers eux - dans sa Confidence philosophique (1771), roman épistolaire qui déchaîna les sarcasmes de la CL. (t. IX, p. 341-342) et dont on a pu dire qu'il était «du Voltaire, du vrai Voltaire à rebours». Dans les querelles politiques genevoises enfin, V. intervint à plusieurs reprises dans un sens «progressiste», notamment en 1780 (R, n° 1684, 1908, 1918). Il avait été attaqué par une brochure anonyme en 1777 (R, n° 1609-1610), il le fut de nouveau en 1780 (R, n° 1881).

Relations épistolaires : V. entretint durant toute sa vie une correspondance assez active, dont trois lots sont aujourd'hui conservés dans des dépôts publics genevois (B.P.U., ms.fr. 296-300 ; B.P.U., ms. suppl. 1036 ; A.E.G., Archives de famille, 1er série, Vernes, 1-11). Ces divers recueils contiennent des lettres de plus de 250 correspondants différents, dont les principaux sont : a) de proches parents de V., notamment ses beaux-frères les pasteurs Jean Jacques Juventin (41 lettres) et Gédéon François Simonde, sa fille Jenny et son neveu puis gendre F.F. Blanchenay ; b) ses compatriotes Pierre Boin, André César Bordier, David Chauvet, l'historien Paul Henri Mallet, le publiciste Jacques Mallet Du Pan, Antoine et Pierre Mouchon, le pasteur Paul Moultou, Daniel Naville, Jacques et Jacques Antoine Odier, le pasteur Antoine Jacques Roustan et le docteur Théodore Tronchin ; c) les Vaudois Benjamin Carrard, d'Orbe, et Henri Alexandre Catt, le familier de Frédéric II ; d) et enfin, si paradoxal que ce soit, Voltaire (79 lettres) et Palissot (59). On connaît en revanche assez peu de lettres écrites par V. lui-même. La B.P.U. en conserve sept adressées à la Compagnie des Pasteurs (ms.fr. 447), trois à Charles Bonnet, trois à H.B. de Saussure, deux aux libraires Barde & Manget, et quelques autres, isolées. On y trouve aussi la copie par Charles Dardier de cinq lettres de V. à Louis Salles, négociant à Nîmes. La Burgerbibliothek de Berne possède deux lettres à Albert de Haller (ms. hist. Helv. XVI 11/51, n° 25-26) et la bibliothèque de l'Institut de France en conserve trois adressées à Pierre Michel Hennin, avec les minutes des réponses (ms. 1280, f° 172-186). Les correspondances de V. avec J.J. Rousseau d'une part, Voltaire d'autre part, ont seules fait l'objet de publications intégrales. La Compagnie des Pasteurs mise à part, V. ne semble pas avoir fait partie d'aucun groupement organisé. Son nom ne figure pas sur les listes des premières loges maçonniques genevoises.

Activités journalistiques

V. a publié à Genève, chez Philibert, de 1755 à 1760, une revue trimestrielle intitulée Choix littéraire, qui forme une collection de 24 vol. in-8°, de 208à 232 p. chacun. V. semble avoir été le rédacteur-éditeur unique de ce périodique qui emprunte beaucoup de morceaux aux écrivains du jour et aux publications contemporaines {l'Encyclopédie, notamment), mais qui contient aussi nombre de pages originales : à côté de ses propres contributions, V. y inséra celles de ses amis d'alors, tels que le Lyonnais Charles Borde, le Neuchâtelois Jean Laurent Garcin, Paul Henri Mallet, J.J. Rousseau, Antoine Jacques Roustan, Gabriel Seigneux de Correvon et Voltaire. Détail et listes dans Unger et D.P.1 210.

Publications diverses

Autres œuvres :

A) publiées, dans l'ordre chronologique : Lettres sur le christianisme de Mr. J.J. Rousseau, « adressées à M. J[acques] L[agisse] par Jacob Vernes», Genève, 1763 (réimpr. Amsterdam, 1764). – Lettre de Mr. le Pasteur Vernes à Mr. J.J. Rousseau, Genève, 2 févr. 1765 (R, n° 802) ; réimpr. dans Lettres relatives aux lettres écrites de la montagne, Paris, 1765 (R, n° 824). – Examen de ce qui concerne le christianisme, la réformation évangélique et les ministres de Genève, dans les deux premières lettres de Mr. J.J. Rousseau écrites de la montagne, par J. Vernes, Genève, 1765. – Confidence philosophique, Londres (pour Genève), 1771 (2e éd., Genève, 1776 ; 3e éd., Genève, 1779 ; 4e éd., Londres, 1788). – Examen de cette question : convient-il de supprimer une partie des sermons qui se prononcent à Genève?, par J. Vernes, Genève, 1775 (R, n° 1457). – Catéchisme à l'usage des jeunes gens qui s'instruisent pour participer à la Sainte-Cène, par J. Vernes, Genève, 1776 ; réimpr. Lausanne, 1776 ; Genève, 1778 ; Genève, 1781 ; éd. remaniée, notamment par la suppression de la section « des erreurs de l'Eglise Romaine touchant la Sainte-Cène» et pourvue d'un nouveau titre : Catéchisme à l'usage des jeunes gens de toutes les communions chrétiennes, par Jacob Vernes, Londres, 1785 ; réimpr. Paris, 1806. ; Abrégé du catéchisme de Mr. le Pasteur Vernes, Genève, 1779. – Lettres écrites de Genève à Monsieur le Marquis de M.... à Versailles sur le pamphlet intitulé Mémoire instructif sur les dissensions actuelles de la République de Genève, 1780 (R, n° 1864). – Les Penseurs, Genève, mai 1780 (en collaboration avec L.S. Anspach ; R, n° 1908). – Le Professeur en pseudologie, ou mémoire à consulter pour l'histoire de la République de Brava, sur les côtes d'Ajan en Afrique, Genève, juin 1780 (R, n° 1918). – Lettre de Monsieur le pasteur Vernes à M.D.L.D.***, Neuchâtel, 20janv. 1783 (R, n° 2586). – Trois sermons prononcés dans l'Eglise protestante de Constance, le 16, le 23 et le 30 d'avril 1786, par Jacob Vernes, Constance, 1786 (R, n° 2838). – Sermons prononcés à Genève, par Mr. le pasteur Vernes, Lausanne, 1790 ; nouvelle éd., augmentée d'un volume et de son Eloge par son fils, Genève-Lausanne, 1792, 2 vol.

B) Attributions incertaines : Courtes réflexions adressées à l'auteur des trois Lettres d'un citoyen à un citoyen, Lyon, 1764 (R, n° 782) ; Courtes réflexions, Genève, déc. 1767 (R, n° 1030). La participation de V. à la rédaction du Triomphe de l'intolérance ou anecdotes de la vie d'Ambroise Borély de J.P. Rabaut Saint-Etienne n'est pas démontrée non plus.

C) Attributions erronées : Senebier (t. III, p. 5 7) attribue à V. des Dialogues sur le christianisme de J.J. Rousseau, 1763, qui semblent n'avoir jamais existé sous ce titre : Haag (t. IX, p. 465) lui attribue en outre un De frigore, Genève, 1762, qui demeure introuvable. Il faut signaler encore que, par suite d'une regrettable confusion de nom, le catalogue de la B.L. attribue à Jacob Vernet trois ouvrages de V. (n° 3, 4 et 13 ci-dessus).

D) Œuvres restées à l'état de manuscrit : «Sermon sur l'impureté», 1752 (copie contemporaine dans la seconde partie du ms. Comp. Past. 274 de la B.P.U.). – «Discours sur l'Histoire de Genève», 1757? (ms. d'Antoine-Jacques Roustan corrigé par V., étudié par Marguerite Maire en 1931, mais disparu depuis lors). – «Histoire de Genève» ou «Abrégé de l'histoire de Genève», 1757-1759? (en collaboration avec A.J. Roustan) (copies anciennes : B.P.U., ms. Rocca 12, ms. suppl. 33, ms. suppl. 1319 ; copie ancienne incomplète : B.P.U., ms.fr. 785). – «Rhetorica sacra», s.d. (copie par L. Peschier : B.P.U., ms. Comp. Past. 273).

Bibliographie

Haag. – (A.E.G.) Archives d'Etat de Genève, registres du Conseil, registres de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, Etat civil, ad dat. – B.P.U., ms. cités. – Senebier J., Histoire littéraire de Genève, Genève, 1786, t. III, p. 56-58. – Desnoiresterres G., Voltaire et la société française au XVIII'' siècle : Voltaire et J.J. Rousseau, Paris, 1874, chap. VII. – Dardier C, Esaïe Gase, Paris, 1876, passim. – Maugras G., Querelles de philosophes, Voltaire et J.J. Rousseau, Paris, 1886, chap. XV. – Dufour-Vernes L., «Lettres de Paul-Henri Mallet à Jacob Vernes, 1750-1761 », Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, 1.1, 1894, P- 428-458. – (R) Rivoire E., «Bibliographie historique de Genève au XVIIIe siècle», Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, t. XXVI-XXVII (1897) et t. XXXV (1935) pour les «Additions et corrections». – Dufour E., Jacob Vernes, 1728-1791, Genève, 1898 (thèse théologie). – Heyer H., Catalogue des thèses de théologie soutenues à l'Académie de Genève pendant les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Genève, 1898. – Rod E., L'Affaire J.J. Rousseau, Genève, 1906, chap. IV et VI. – Galiffe A., Notices généalogiques sur les familles genevoises, 2e éd., Genève, 1908, t. IV, p. 367­370. – Vallette G., Jean-Jacques Rousseau genevois, Genève, Paris, 1911, p. 274-279. – Masson P.M., La Religion de J.J. Rousseau, Paris, 1916,1.1, t. III, p. 160-162. – Chaponnière P., «Un pasteur genevois ami de Voltaire : Jacob Vernes», R.H.L.F., t. XXXVI, 1929, p. 181-210. – Maire M., «Le Discours sur l'histoire de Genève de Jacob Vernes», Revue d'histoire suisse, t. XI, 193LP. 1-43. – Spink J.S., Jean-Jacques Rousseau et Genève, Paris, 1934, p. 148-207. – Voltaire, Correspondence, éd. Besterman (répertoire de la correspondance entre Voltaire et V. : vol. 132, p. 570-571). – Le Livre du recteur de l'Académie de Genève (1559-1878), éd. S. Stelling-Michaud, éd. S. Stelling-Michaud, Genève, 1959­1980. – Rousseau J.J., Correspondance complète, éd. Leigh, 1965 (en cours). – Dizionario critico della letteratura francese, Torino, 1972, t. II, p. 1218-1219. – Candaux J.D., «Les Gazettes helvétiques, inventaire provisoire», dans L'Etude des périodiques anciens, Colloque d'Utrecht, Paris, Nizet, 1973. – Unger J.M., Choix littéraire (1755-1760) : eine Genfer Zeitschrift des 18. Jahrhunderts, Köln, 1986.

Auteur(s) de la notice


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