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Justus VAN EFFEN (1684-1735)

État civil

Justus (Juste) Van Effen est né à Utrecht le 11 février 1684, fils unique d'un second mariage de Melchior Van Effen avec Maria Bom (P). Melchior Van Effen, capitaine réformé d'infanterie dans l'armée des Etats, mourut dès 1706, laissant à une veuve « peu accommodée des biens de la fortune » deux enfants : Juste, «en bon fils», tâche d'aider sa mère et sa jeune sœur à vivre et «tant que sa mère vécut, il partagea avec elle [...] les fruits de son travail» (B.F.). Le 21 avril 1735, il épousa Elisabeth Sophia Andries, parfois nommée Andriessen, mère de ses deux enfants, nés avant mariage. Il mourut à Bois-le-Duc ('s Hertogenbosch) le 18 septembre 1735, à l'âge de cinquante et un ans.

Formation

Indépendamment de l'éducation reçue de son père, homme sage et compréhensif que V. admirait beaucoup et qui contribua essentiellement à sa formation morale, il suit des études classiques à l'Ecole latine où «il fait des progrès rapides» (B.F.), puis à l'Université d'Utrecht (P, p. 257). Latin et grec (« qu'il apprit très bien par devoir ») mais surtout, « par goût », la langue française et « la belle littérature » (B.F.). « Il étoit né pour le sérieux, il avoit des mœurs, beaucoup de force dans le raisonnement et il étoit judicieux critique, mais la fine plaisanterie, le badinage léger lui étoient tout à fait étrangers» (B.F.). Il est membre de la Royal Society en 1715 (élection le 30 nov., admission le 8 déc. : P, p. 64) et docteur en droit de l'Université de Leyde en 1727 (P, p. 258). Nourri de culture classique mais ouvert aux idées modernes, il sera «un Moderne qui croit en la culture européenne de son temps, sans être entêté des manières de son siècle et en aimant ce qui chez les Classiques correspond à son goût et lui offre de l'agrément» (P, p. 56).

Carrière

Le père de Van Effen, malgré les goûts littéraires de son fils, veut en faire un militaire, et V. sera quelque temps cadet (P, p. 55). Mais dès 1707, il est précepteur, d'abord chez une dame huguenote, Mme Bazin de Lunéville (P, p. 72), dont il éduque les deux fils, puis auprès «d'un jeune seigneur des plus qualifiés du pays» (B.F.) à partir de 1709 à La Haye : il s'agit du fils du comte de Wassenaer Van Duivenwoorde, qui mourra à vingt ans. En février 1715, il accompagne le père en Angleterre comme deuxième secrétaire pour un an à l'occasion du couronnement du roi George Ier. En 1714, on lui avait offert une charge (négociable) de secrétaire «der Heerlijkheit Geervliet in den lande Van Putten» (P). A la mort de son élève, V. est engagé auprès d'un autre pupille, le fils du baron Van Welderen ; ils séjournent ensemble à Leyde pendant trois ans à partir du 15 septembre 1716. En 1719, après quelques projets qui échouent (en particulier celui d'un préceptorat en France ou celui de se lancer dans les affaires), il accompagne en Suède le prince Charles Van Hessen-Philippstal ; voyage « qui ne le mena rien qu'à parcourir un pays épuisé et qui gémissoit des victoires de son précédent monarque » (B.F.). En même temps ce déplacement le gênera dans le déroulement de son activité de publiciste ; d'ailleurs il est abandonné par son protecteur et doit retourner à La Haye, «plus pauvre que quand il en était parti» (B.Un.). En 1721, il devient précepteur du fils d'un riche négociant de Batavia, Jacob Martin Huysman (P, p. 258), et cela pour trois ans ; il entre alors à l'Académie de Leyde avec son élève «qu'on avoit dessein d'y faire recevoir avocat» (B.F.) et c'est en même temps que lui qu'il obtiendra son doctorat (P) : le titre de sa thèse est De Poena Furti manifesti. En 1727, il accompagne en Angleterre en qualité de secrétaire son ancien élève, le comte Van Welderen, nommé par les Etats généraux des Provinces unies ambassadeur extraordinaire auprès de leurs Majestés britanniques à l'occasion du couronnement de George II : V. célèbre l'événement par un panégyrique en vers français. En mai 1728, il revient à La Haye, toujours avec Van Welderen. En 1732 il est nommé «inspecteur des Magazins d'Etat» (B.F.) (Kommies by 's lands magazynen van oorlog).

Situation de fortune

D'après la B.F., sa famille est peu fortunée. V. doit sans cesse trouver des protecteurs grâce auxquels il peut voyager. D'autre part il publie constamment (traductions et périodiques) et vit de cette rémunération : les jeunes auteurs du Journal littéraire, ayant «tous du bien par eux-mêmes» et «satisfaits de partager l'honneur qu'en retirerait la Société [...] lui en laissèrent l'utile». La B.F. signale également la gêne que la négligence du libraire du Journal cause «à la situation de Monsieur Van Effen». Enfin deux charges officielles l'aideront à vivre.

Opinions

Dispute avec Camusat, qui avait dans le t. II de la B.F. traité avec mépris Cartier de Saint-Philip en le raillant de ne guère puiser son érudition que dans La Bagatelle ou Le Misanthrope. V. «qui auroit pu sans conséquence paraître insensible à cette insulte » publie, inutilement, une lettre au journaliste (Lettre à l'auteur de la Bibliothèque française, 26 oct. 1723). La querelle rejaillit à propos d'une «inattention passablement étourdie» de V. (traduction de Hirudo par Hirondelle dans Le Mentor), faute que souligne ironiquement Camusat ; V. essaie de répondre dans la Quintessence des Nouvelles (Réplique à la Réponse de l'auteur de la Bibliothèque française, 4 janv. 1724) : il a de son côté la raison, mais «M. Camusat eut du sien les rieurs». D'autre part, V. prend fougueusement la défense de ses amis : en 1730, pour Monsieur *** (Maty, ministre de l'Eglise wallonne à La Haye) attaqué par Monsieur DLC *** (La Chapelle), il écrit deux Lettres qu'il intitule Essai sur la manière de traiter la controverse ; en 1731, il défend son médecin, le docteur Pingré «injustement opprimé par une cabale envieuse» (celle du docteur Massuet, P, p. 258), par l'article 6 de la seconde partie du t. XV de la B.F., en mettant «dans un grand jour les sophismes, la mauvaise foi et la calomnie dont on avait usé contre Mr. P *** » (cette lettre est sa dernière production française). II est considéré comme «excellent journaliste» qui, outre qu'il possède «le savoir, l'érudition, la science, l'esprit, le discernement, et même la clarté et la délicatesse de style», a également («qualité essentielle») le mérite d'être «honnête homme».

Activités journalistiques

V. pendant son deuxième préceptorat cède au «désir de la Gloire qui étoit en lui la passion dominante» (B.F.). Il «essaye le goût du Public par un ouvrage périodique», premier journal sur le continent «dans le goût du fameux Spectateur anglois qui commençoit alors à faire beaucoup de bruit» : plutôt que du Mercure galant de La Haye (1710­1713), que F. Moureau tend à attribuer à V. (D.P.1 239), il s'agit ici du Misanthrope (1711-1712) : cette première adaptation en français du Spectator de Steele et Addison fut remarquée et contribua à répandre en Europe un nouveau journalisme (voir D.P.1 958 et James L. Schoor, éd. du Misanthrope, S.V.E.C. 248, 1986) ; c'est le véritable début de l'activité de V. comme publiciste. Le Misanthrope paraît sans nom d'auteur du 19 mai 1711 au 26 décembre 1712 (89 numéros).

En 1713, Thomas Johnson, le «libraire anglais» qui avait publié à La Haye le Misanthrope lance le Journal littéraire (DP. 1 759). V. fait partie de la première équipe de rédaction : de tous les jeunes écrivains qui y collaborent, il est « l'un des plus assidues au travail» ; il y a eu «la principale part, et [...] il a même continué seul pendant quelque temps» (B.F.). Il fut effectivement le principal rédacteur de la revue, en collaboration peut-être avec Alexandre, après le départ de 's Gravesande et de P. Marchand en 1717 (voir H. Bots, D.P.1 759) ; mais le journal prend du retard et en 1722, V. abandonne le Journal trop peu rentable et dont l'impression tarde trop.

Il collabore, de janvier 1715 à 1719 aux Nouvelles littéraires de Du Sauzet ; il était même sur le point de se charger de la rubrique des «nouvelles littéraires» proprement dites, lorsque s'offre à lui le prétexte d'un voyage en Suède (D.P.1 1039) ; les Nouvelles littéraires, «qui ayant commencé par feuilles tous les samedis depuis le 5 janvier 1715 et fini le 27 mai 1719, dévoient reparaître tous les 3 mois sous la forme de journaux ordinaires » (B.F.), s'interrompent en juin 1720. A la même époque, du 5 mai 1718 au 13 avril 1719, V. a publié La Bagatelle ou Discours ironiques, «où l'on prête des sophismes ingénieux au vice et à l'extravagance, pour en faire mieux sentir le ridicule» (D.P.1 140), quart de feuille qui paraît le lundi et le jeudi (98 numéros). II se lance également, en 1719, dans un Journal historique, politique, critique et galant qui se limite à deux parties (janv.-févr. et mars-avril) et présente, pour la première fois dans les périodiques de V., une partie politique (D.P.1 75 7). En même temps il collabore peut-être à L'Europe savante pour des comptes rendus d'ouvrages anglais (Belozubov, p. 80-81) et au Courrier politique et galant (D.P.1 316). Son voyage en Suède mit fin à de multiples engagements qu'il n'était peut-être plus en mesure de remplir.

En 1723 il reprend son activité de journaliste et publie Le Mentor moderne ou Discours sur les mœurs du siècle, «traduit de l'Anglois du Guardian de Mrs Addison, Steele, et autres Auteurs du Spectateur», adaptation très libre du périodique anglais (D.P.1 909). La même année, il participe au Courrier de Potin (D.P.1 251). Le Nouveau Spectateur françois imité de Marivaux, paraîtra tous les quinze jours de décembre 1723 au printemps 1725 (28 feuilles en tout, dont quatre employées à l'examen des ouvrages de Houdard de La Motte) ; il est en quasi-totalité de la plume de V. Il est probable enfin qu'il a participé à l'Histoire littéraire de l'Europe publiée de janvier 1726à décembre 1727 (James L. Schorr, Justus Van Effen and the Enlightenment, p. 172-175).

En 1726, il a ajouté la Relation du Voyage de l'Auteur en Suède à la réédition du Misanthrope. En 1731, il s'occupe d'un périodique en sa propre langue, De Hollandsche spectator (à partir du 20 août), à raison d'une demi-feuille par semaine le lundi, puis grâce au concours de nombreux correspondants, de deux feuilles par semaine, le lundi et le vendredi jusqu'au 8 août 1735. La B.Un. signale encore de lui une participation à la Bibliothèque française de Du Sauzet sans préciser la date (ni le sujet ou l'étendue de cette contribution).

Publications diverses

A ajouter aux périodiques et traductions cités ci-dessus : Parallèle ou Dissertation sur Homère et sur Chapelain (écrit probablement aux environs de 1707 ou peu après) insérés dans les différentes éditions du Chef-d'œuvre d'un inconnu de Thémiseul de Saint-Hyacinthe et imprimé séparément à La Haye en 1714. – Les Petits maîtres, comédie en 5 actes et en prose, Amsterdam, 1719 (1er ouvrage paru avec ses initiales et seul dédié à quelqu'un, le marquis de Beretti-Laudi). – La Critique des Petits-Maîtres, 1719. – Essai sur la manière de traiter la controverse, Utrecht, 1730 (déjà cité à paragr. 5, mais publié séparément).

Il a également publié de nombreuses traductions : Robinson Crusoe (1720-1721), Le Conte du Tonneau (1721), Les Pensées libres sur la religion, l'Eglise et le Bonheur de la Nation (1722), Le Mentor moderne (trad, du Guardian, 1723, 29 essais non traduits), puis à Leyde où il a quelques loisirs malgré son préceptorat, L'Histoire métallique des dix-sept provinces des Pays-Bas (trad, du hollandais de Gérard Van Loon) : la traduction est limitée à deux volumes seulement, par suite d'un désaccord avec les libraires pour qui V. travaillait, et la parution n'aura lieu qu'en 1732.

Bibliographie

B.Un. (B.F.) «Eloge historique de J. van Effen», Bibliothèque française, t. XXV, 1737. – (P) Pienaar W.J.B., English influences in Dutch literature and Justus Van Effen as inter­mediary, Cambridge U.P., 1929. – Verwer P.A., Leven van Justus Van Effen (notice biographique en tête de l'éd. de 1756 du Hollandsche Spectator, 2e éd., Amsterdam, t. VI). – Bisschop W., Justus van Effen geschetst in zijn leven en werken, Utrecht, 1859. – Zuydam W., Justus van Effen, een bijdrage tot de kennis van zijn karakter en zijn denkbeelden, Gouda, 1922. – Belozubov L., L'Europe savante (1718-1720), Paris, Nizet, 1968. – Documentatieblad werkgroep 18e eeuw, 18 févr. 1986, numéro spécial sur le Journal littéraire, éd. H. Bots et J.de Vet. – Schorr J.L., Justus van Effen and the Enlightenment, thèse, Ann Arbor, 1981. – Id., The Life and works of Justus van Effen, Laramie, Wyoming, 1982. – Graeber W., Moralistik und Zeitschriftenliteratur im frühen 18. Jahrhundert : Van Effens und Marivaux ' Beitrag zur Entwick­lung des frühaufklärerischen Menschenbildes, Frankfurt-am-Main, 1986. – Buijnsters P.]., Justus van Effen ( 1684-1735) : leven en werk, Utrecht, 1992.

Additif

Activités journalistiques: Dans le Nouveau Spectateur français de 1724, on trouve quatre « lettres d’un homme âgé » (n° 25, 26, 27, 28), inspirées de la lettre d’une « dame âgée » du Spectateur français de Marivaux, mais présentant un caractère très personnel, peut-être autobiographique. Voir sur ce journal le livre d’Alexis Lévrier, Les Journaux de Marivaux et le monde des « spectateurs », PUPS, 2007, p. 370 et suiv.) . Van Effen a donné une nouvelle version de ces lettres dans les Réflexions de M. de T*** sur les égarements de sa jeunesse (Nyon, 1729, éd. par J. Sgard, Desjonquères, 2001). La révision opérée par Van Effen ne transforme pas les quatre lettres du Nouveau Spectateur français en une nouvelle galante, et elles rendent plus indécis encore le statut de ce bref récit. Ce statut était déjà incertain dans la revue : les lettres, très longues pour un Spectateur, se succédaient sans interruption et constituaient la plus longue délégation de parole consentie par le rédacteur de la revue ; placées dans les derniers numéros de la revue, elles semblaient déjà lui échapper. Dans la version ultime, on attendrait une nouvelle, mais on se trouve devant une sorte d’autobiographie fictive, insérée dans une méditation morale.

L’impression qu’on a affaire à une vie entière, à la vie d’un homme d’âge, est trompeuse. Entre la naissance de T***, qui doit se situer vers 1684, et l’époque où il est censé envoyer ses lettres au Spectateur, donc en 1724, quarante ans se sont écoulés ; on est loin des soixante-quatorze ans de la vieille dame de Marivaux. T*** entre à l’Université à dix-huit ans, il passera dix ans dans sa solitude avant de retrouver la santé et d’écrire ; sa vie active s’est en réalité limitée à dix ans, le temps d’une éducation sentimentale ; et soudain, il s’est retrouvé vieux. Évoquer une vie entière en moins de cent pages était de toute façon difficile.

Il s’agit bien pourtant d’une vie particulière, riche de détails très concrets, vivants, et qui peuvent donner l’impression de souvenirs réels : les bagarres dans la cour de l’école, les amours adolescentes, les années de servitude avec les « couleuvres » qu’il faut avaler quand on est pauvre, les assauts de délicatesse et de jalousie avec une jeune épouse, tout cela sonne juste. Tout cela peut donner l’impression, pour peu que l’on connaisse un peu la vie de Justus van Effen, d’une autobiographie à peine déguisée. Van Effen est né, lui aussi, en 1684 ; on sait qu’il a été reconnaissant envers son père de l’éducation sévère qu’il a reçue ; on sait qu’il a fait des études brillantes et que, selon les termes mêmes de son « Éloge historique », le « désir de gloire » fut longtemps sa « passion dominante ». Il a dû s’employer pour subvenir aux besoins de sa mère et de sa soeur, il a connu des situations de grande pauvreté, il a dépendu de ses protecteurs, il a été le plus souvent précepteur, il a voyagé en Angleterre, en Suède. Mais il est vrai aussi qu’on ne sait rien de son adolescence, qu’il ne s’est marié que très tard, pour légitimer ses deux enfants ; on sait enfin qu’il n’est jamais allé en France. De sa vie, que personne ne pouvait reconnaître dans son œuvre, il n’a gardé qu’un petit nombre d’épisodes, exemplaires en mal comme en bien ; il a tiré de sa vie quelques thèmes, il l’a utilisée comme un matériau. (J.S.).

Auteur(s) de la notice


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