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Pierre VAILLANT (1688?-1761)

État civil

Tout ce que l'on sait de la vie de Pierre Vaillant provient des Archives de la Bastille, Ars., ms. 11032, 11033 et 11034 ; ils contiennent les papiers saisis lors de son arrestation en 1728 ainsi que des notes prises lors de ses interrogatoires successifs, et un certain nombre de pièces annexes. Dans une note d'interrogatoire datée tardivement (et sans doute faussement) de 1756 (ms. 11032), il est désigné comme suit : «Pierre Vaillant prêtre du Diocèse de Troyes natif de Mery sur Oise, âgé à présent de 64 ans, dit le Prophète Elie suivant plusieurs convulsionnaires et convulsionnistes qui ont formé une secte sous le nom des Elyziens ou Vaillantistes». Une note du lieutenant de police Hérault datée du 22 décembre 1734 dit : «c'est un grand homme âgé de 45 ans, le cou long, le teint blanc, les yeux bleus, menu de taille, les cheveux tirant sur le blond, fils d'un aubergiste, près de Troyes, affectant beaucoup de douceur dans le langage, mais très vif lorsqu'on le contredit» (Ravaisson, p. 391). Enfin une note de Berryer à d'Argenson en date du 20 octobre 1756 le dit âgé de 68 ans (Ravaisson, p. 392). Il serait donc né vers 1688. Il est mort au château de Vincennes, d'une attaque d'apoplexie, le 20 février 1761, et fut enterré sous le nom de «comte d'Ipssum» (procès-verbal d'inventaire du 20 février 1761). Il avait un frère, le P. Vaillant, de l'abbaye de Beauvais, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, ardent janséniste lui aussi ; il avait également une sœur, Denise Vaillant, mariée et mère d'un garçon ; présentés comme ses héritiers lors de trois visites à la Bastille, en 1750, 1752 et 1753, l'une et l'autre s'inquiètent de leurs titres de propriété (ms. 11032).

Formation

V. dut recevoir l'ordination à Troyes des mains de l’evêque J.B. Bossuet, appelant notoire. Il rétracte publiquement sa signature du Formulaire en 1724 (N.E., 22 nov 1734, p. 197). Il semble avoir subi fortement, à cette époque, l'influence de l'abbé Duguet ; parmi les manuscrits saisis lors de son arrestation en 1728, on trouve plusieurs copies de commentaires de la Bible par «Mr. l'Ab. D.G. », qui semblent bien venir du célèbre théologien janséniste ; Duguet avait résidé à plusieurs reprises à Troyes.

Carrière

Dans les pièces saisies lors de son arrestation le 21 juillet 1728, on trouve copie d'une longue lettre adressée à la princesse de Conti, veuve de Louis Armand de Bourbon-Condé (mort en 1727) ; V. écrit en particulier : «il y aura bientôt trois ans que j'ay eu l'honneur de trouver accès auprès de Votre Altesse». En 1725, il aurait été chargé par la princesse de négocier sa réconciliation avec le prince et, «grâce à la Providence», il y serait parvenu. Frappé de cette marque d'élection, il croit avoir trouvé dans la princesse de Conti une nouvelle Esther, chargée de conduire le combat contre les Jésuites, «des loups enragés et des Iyons furieux qui ne cherchent qu'à nous dévorer». Le 21 août 1728, il demandera à Hérault la permission d'écrire à la princesse de Conti, ainsi qu'à la duchesse d'Orléans, à Mme de Richelieu et au duc de Châtillon ; mais aucun de ces protecteurs supposés ne semble être intervenu en sa faveur.

« Cet ecclésiastique a joué un grand rôle dans le Parti dès avant l'année 1725. Il étoit chargé de la Procuration de l'Evêque de Senez. Il a été l'agent de M. de Montpellier» (ms. 11032, n. de 1756). Parmi les documents joints, on trouve effectivement une procuration de l'évêque Soanen à V., datée du 10 septembre 1725. V. semble avoir joué à cette époque un rôle d'agent des évêques jansénistes (Soanen, Bossuet, Colbert de Croissy). Il résidait alors à Troyes. Au début de 1728, il réside à Paris dans le quartier Saint-Médard, comme nombre de collaborateurs des Nouvelles ecclésiastiques. Son adresse est tantôt «à la communauté de Saint Hilaire, à la montagne Sainte Geneviève», tantôt «chez Monsieur Prudhomme, maître praticien rue du Temple», tantôt «chez Monsieur Moyneri, marguillier de St Médard, rue Neuve Ste Geneviève», chez qui il est arrêté. Condamné, comme auteur des Nouvelles ecclésiastiques, à trois ans de prison, il tente d'échapper à son sort en dénonçant au lieutenant Hérault les principaux auteurs des N.B. Il est relâché en juin 1731, avec notification de bannissement hors du royaume (N.E., 21 juin 1731. p. 121, et note d'interrogatoire de 1756). Il entre alors en clandestinité et reparaît en 1734 pour prophétiser au cimetière Saint-Médard : «Il en étoit le prophète, il couroit à Saint Médard, il se trouvoit aux assemblées des convulsionnaires, il étoit figuriste et annonçoit à tous que le prophète Elie étoit dans ce monde, ce qui donna occasion à des convulsionnaires de dire que l'abbé Vaillant étoit lui même le prophète Elie, ou du moins son précurseur immédiat [...]. L'abbé Vaillant, témoin de cette opinion, devint enthousiaste et conçut le dessein d'aller à Metz pour prêcher la Synagogue. Il partit de Paris au mois de mars 1734 avec une trentaine d'ecclésiastiques pour remplir, disait-il, sa mission. Les Juifs, après l'avoir entendu, se mocquèrent de lui et de ses compagnons » (note d'interrogatoire de 1756). L'affaire fit du bruit, et Barbier la résume sur le mode ironique dans son journal en décembre 1734. A cette époque, V. semble avoir rompu tous ses liens avec l'équipe des N.E. Le ms. 11032 contient une lettre de Mme Duguet-Mol, parente de l'abbé Duguet et personnage important du Parti, qui dénonce ses activités. La seconde arrestation de V. en mai 1734 et son incarcération à la Bastille ne soulèvent en fait que peu d'échos. Les N.E. se contentent de quelques lignes : «On apprend que quelques personnes malheureusement séduites et livrées à l'illusion, se sont répandues en diverses provinces pour y débiter qu'Elie est venu, que cet Elie est M. Vaillant (prêtre appelant, né de nos jours dans le milieu de la France), lequel est actuellement à la Bastille pour la deuxième fois, qu'il sortira de sa prison par miracle, qu'il sera mis à mort, etc.» (6 oct. 1734, p. 172). Une lettre de l'évêque de Montpellier du 10 novembre 1734 condamne définitivement les « rêveries » et les « extravagances » du dernier «figuriste» (N.E., 22 nov. 1734, p. 67). En octobre 1736, les vaillantistes se rassemblent une dernière fois pour prier devant la Bastille (ms. 11032, documents joints). En mai 1738, puis le 26 janvier 1739, V. signe une rétractation en forme, mais en vain (ibid.). Une dernière protestation parue sous sa plume dans les N.E. en 1739 (p. 67) ne recevra aucun écho. Il passera le reste de sa vie en prison. Les dossiers de la Bastille donnent une idée de sa vie de reclus : il écrit des commentaires de la Bible, une «prière pour les captifs», des dialogues entre un père et ses enfants, un «Mémoire pour demander la manifestation du prophète Elie et le rappel des Juifs » ; il demande un autel de marbre avec ornements (ms. 11033) ; il prêche les officiers de la Bastille en 1743 ; il fait scandale à la messe en septembre 1753. Il est soumis, à sa demande, à un nouvel interrogatoire le 25 mai 1756 et se dit malade. On lui rend tous ses effets le 15 octobre et on le transfère à Vincennes le 25 octobre.

Situation de fortune

Les requêtes de sa sœur et de son neveu montrent qu'il n'était pas sans fortune. Cependant, au moment de son arrestation, il avait accumulé de lourdes dettes dont il fait état dans une lettre au cardinal Fleury datée du 21 août 1728 : il se serait abandonné aux «désirs déréglés d'un cœur corrompu» et aurait vécu un certain temps dans le désordre. Dans les lettres saisies au moment de son arrestation, on en trouve plusieurs d'un créancier nommé «Huguenot» (ms. 11032, lettres, 13 mai et 7 juil. 1728).

Opinions

Avec Augustin Causse, dit le «Père Augustin», V. est le représentant le plus connu du mouvement figuriste. Persuadé que Dieu s'exprime dans le monde par symboles, figures et paraboles, il en vient à se sentir un acteur de l'Histoire sacrée. En 1725, il voit dans la réussite de sa mission auprès de la princesse de Conti une marque d'élection. Dans une lettre du 24 septembre 1728, il dit attendre un miracle qui le désigne ouvertement comme témoin de la vérité ; et le lendemain, il dénonce au commissaire Hérault tous ses confrères, avec la certitude affirmée de représenter le Christ sur terre et de susciter des martyrs. En 1734, il se découvre précurseur d'Elie et nouvel Elisée, d'où le nom d'« élysiens » donné parfois aux vaillantistes. Sa prédication, qui avait rencontré jusqu'alors un certain succès, tombe dès lors dans le ridicule. Après avoir joué pendant quelque temps le rôle de théologien du jansénisme radical, V. illustre les débordements du mouvement convulsionnaire et perd tous les appuis aristocratiques dont il avait joui de 1725 à 1731 (voir Maire).

Activités journalistiques

V. fit partie de la première fournée d'arrestations de 1728, au moment où Hérault tâchait de mettre la main sur les auteurs des Nouvelles ecclésiastiques. Lors de son arrestation, le 21 juillet 1728, on trouva chez lui une liasse de dix copies manuscrites des N.E., réunies dans le ms. 11032 et datées du 28 janvier au 6 mars 1728. La dernière de ces copies (du 6 mars 1728) représente visiblement un brouillon corrigé en vue de l'impression. V. fit certainement partie de la première équipe de rédaction des N.E., à la fin de 172 7. Dans la longue lettre de dénonciation qu'il rédige le 25 septembre 1728 à l'intention du lieutenant de police Hérault, il mentionne les lieux de publication de la gazette : «parce que vous êtes pleinement convaincu que les Nouvelles se font en Sorbonne ou à St. Magloire ou au Collège de Reims, ou à la Communauté de St Hilaire». Or lui-même résidait à la Communauté Saint Hilaire en juillet 1728 (lettre de C.B. Michelin, 11 juil. 1728, ms. 11032). V. mentionne en outre les principaux collaborateurs des N.E. :

«Voicy par ordre la liste des personnes que l'on vous a dénoncés pour être les autheurs etc. 1° Mr Boursier [Philippe Boursier]. 2° M. Foniclon. 3° le R.P. Vigier. 4° M. d'Etemal [Jean-Baptiste d'Etemare]. 5° Mr. Fernanville [Pierre-Simon Chaperou de Fernanville]. 6° Mr. Boucher [Philippe Boucher]. 7° Mr. Duguet de St. Etienne [Jacques-Joseph Duguet, natif de Montbrison]. 8° M. Basin. 9° Mr. des Essarts le Jeune [Marc-Antoine Desessarts]. 10° Mr. Fourqueveau Qan-Baptiste de Pavie de Fourquevaux]. 11° M. de Liège. 12° M. Joubert [François Joubert] etc. De tous ceux qui sont icy nommés, si vous en réservez les 3 premiers, il n'y en a point qui ne soit très bien avec l'Autheur, ou qui ne contribuent à l'impression des Nouv. Eccl. par les mémoires qu'ils fournissent».

On notera que V. ne nomme pas «l'Autheur» des N.E., soit que Hérault se réserve le cas, soit que l'un et l'autre ignorent son identité : c'est seulement à la fin de 1728 que Fontaine de La Roche prendra réellement la tête de la rédaction. Toujours est-il que sur les dix noms cités, il y en a six ou sept dont la présence dans l'équipe de rédaction des N.E. est attestée en 1728 et trois au moins qui furent réellement arrêtés (Boucher, Joubert, Desessarts) ; pour les nommer tous en septembre 1728, il fallait être singulièrement instruit des conditions d'élaboration du journal. Les dissensions internes de l'équipe semblent avoir joué un rôle dans cette étrange dénonciation : peut-être V. a-t-il été écarté de la rédaction dès mars 1728 ; en mettant à l'épreuve, comme il le dit, la «charité des frères», il paraît bien exercer une vengeance. La lettre de dénonciation de V. est en tout cas le document le plus complet et le plus fiable dont nous disposions sur la structure de l'équipe des N.E. en 1728 et sur ses lieux de publication.

Publications diverses

V. n'a rien publié, et toute son œuvre inédite paraît tenir dans les liasses de manuscrits 11033 et 11034 de la Bastille ; encore y trouve-t-on plus de copies que d'originaux. On peut sans doute lui attribuer les trois premiers cahiers du ms. 11033 : «Extraits des mémoires secrets de la conduite de M. le Cardinal de Noailles auprès du St Père et de Louis XIV au sujet de la Constitution Unigenitus», «Mémoire pour demander la manifestation du Prophète Elie et le rappel des Juifs», «Commentaire de Saint Marc», dialogues entre un père et ses enfants rédigés «depuis le 31 may 748. jusqu'au 30 mars 749». Le ms. 11034 contient un bréviaire de méditations journalières, des brouillons de sermons et un «Extrait des Divines Ecritures sur l'enlèvement et le retour du Prophète Elie » qui pourraient être de lui.

Bibliographie

Archives de la Bastille, Ars., ms. 11032, 11033, 11034. (N.E.) Nouvelles ecclésiastiques, années 1728, 1731, 1734, 1739. – Ravaisson, t. XIV. – Barbier, Chronique de la Régence, éd. Charpentier, t. II, Paris, 1858, p. 527. – Maire CL., Les Convulsionnaires de Saint-Médard : miracles, convulsions et prophéties au XVIIIe siècle, Paris, Archives Gallimard-Juillard. 1985, p. 137-138.

Auteur(s) de la notice


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