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Dieudonné THIEBAULT (1733-1807)

État civil

Dieudonné Thiébaut, ou, suivant l'orthographe traditionnelle, Thiébault, naquit au hameau de Rue, « près La Roche » (acte de décès), dans le bailliage de Remiremont, le 26 décembre 1733, et il fut baptisé le même jour dans l'église de sa paroisse, Rupt-sur-Moselle (A.D. Vosges, reg. par., GG, année 1733). Il était le «fils légitime d'Estienne Thiébaut et de Marie Antoine», mariés à Vagney le 31 janvier 1729. Marié lui-même vers 1764, il eut pour fils Paul Charles François Adrien (le baron Thiébault), né à Berlin le 14 décembre 1769, qui participa à la plupart des campagnes ou tâches de pacification entreprises par les armées françaises entre 1792 et 1815 et fut nommé en 1808 général de division, en 1818 lieutenant général du corps royal de l'état-major. Ce fils et lui exceptés, «toute [la] famille» de T. «fut empoisonnée» accidentellement en 1783 (Souvenirs, t. II, p. 121, note du baron Thiébault). Il mourut à Versailles le 5 décembre 1807, «veuf de Nicole Louise Dozie» (A.D. Yvelines, état civil de Versailles, déc. 1807, n° 98).

Formation

« Le goût de l'étude se manifesta chez lui dès sa plus tendre enfance ; mais [...] ce ne fut qu'à la suite de longues instances qu'il obtint des leçons de latinité du curé de la paroisse [...]. Au bout de trois ans d'un travail continué avec autant de persévérance que de dispositions, il se présenta au collège des Jésuites de Colmar, et fut reçu en seconde». Les deux années suivantes, il fit sa logique et sa philosophie au collège de Dijon. Pressé par ses maîtres d'entrer dans leur ordre, il s'y décida enfin par des considérations relatives à sa famille et à sa «position» et «fit son noviciat à Nancy», mais ne put jamais «supporter l'étude de la théologie» (B.N.C.). Reçu par Frédéric II le 18 mars 1765, il fut nommé le soir même «dans la classe des belles-lettres» de l'Académie de Berlin (Souvenirs, t. I, p. 29) et reçu le mois suivant (t. II, p. 71, 255). A la fin de 1776, les Académies de Lyon et de Châlons-sur-Marne «l'admirent dans leur sein» (B.N.C.).

Carrière

T. enseigna le latin, de la sixième à la seconde, dans les collèges jésuites de Nancy, Chaumont, Châlons-sur-Marne et Bar-le-Duc (B.N.C. ; B.Un.). Après la mort de son père (B.Un.) «ne trouvant plus dans cet ordre», alors menacé, «les avantages sur lesquels il avait compté», il quitta la Compagnie, «fit son droit par bénéfice d'âge» (B.N.C.) pour «devenir avocat à Colmar», mais se décida bientôt à tenter à Paris la carrière des lettres et travailla au Dictionnaire de l'élocution française «imprimé sous le nom d'un M. Demandre» (B.N.C). Recommandé à Frédéric II par d'Alembert, d'Olivet et J.A. Cérutti, il fut choisi comme professeur de grammaire générale à l'école militaire de Berlin, où il arriva le 16 mars 1765 (t. I, p. 21). Mis à part un voyage de cinq mois pendant lequel, entre octobre 1776 et le milieu de mars 1777, il séjourna à Lyon, puis à Paris (t. I, p. 57, 246-247 ; t. II, p. 178, 273), il demeura en Prusse jusqu'à la fin de 1784, date à laquelle il s'installa de nouveau en France (t. II, p. 55, 115, 299). Le roi l'avait chargé d'une délicate fonction, celle de corriger et de lire à l'Académie ses communications (t. I, p. 42 et suiv., 261). Dès son retour à Paris, il rédigea différents projets, l'un sur la formation d'une compagnie d'assurance mutuelle contre les incendies, qui ne fut mis en application qu'après la Révolution, un autre sur la réorganisation de la Librairie, qui lui valut d'être aussitôt nommé chef des bureaux par le directeur, Vidaud de La Tour. En 1786, il fut aussi garde des archives et inventaires du garde-meuble de la couronne, et contrôleur de l'Hôtel, où il résidait, rue Saint-Florentin (A.R., 1786, p. 557). Vers la fin de l'année, il s'installa rue Neuve des Petits Champs, tout en demeurant, provisoirement, garde des archives et inventaires (A.R., 1787, p. 555). En 1791, succédant à Mesmy, il fut le dernier directeur de la Librairie et soutint «plus d'un an encore, avec autant de modération que de fermeté» un «édifice [qui] s'écroulait de toutes parts» (B.N.C). Lorsqu'on supprima le garde-meuble du roi, il fut chargé d'assurer sa liquidation et vers la fin de 1792 il devint inspecteur des rôles à Epinal (les archives révolutionnaires de la ville témoignent de sa présence) ; mais « cette place [ayant été] encore supprimée», il fut envoyé à Tournay, comme commissaire pour la réunion du Tournaisis à la France. Arrivé à la fin de janvier 1793, il en repartit deux mois plus tard, lorsque la Belgique dut être évacuée, et il est probable qu'il remplit l'année suivante des fonctions dans la Librairie, car il reste de lui un «Mémoire sur les bibliothèques nationales et la littérature républicaine» (B.N., n.a.fr. 2836), daté de l'an II «A la formation du Directoire [oct.-nov. 1795], il fut nommé chef de son secrétariat» (B.N.C.), puis président de l'Ecole centrale de la rue Saint-Antoine, et enfin, par décret du 25 thermidor de l'an XII - 13 août 1804 (Duhaut, Le Lycée de Versailles, 1803-1815, Versailles, Aubert, 1908), il devint proviseur du lycée de Versailles, où il mourut.

Situation de fortune

A Berlin, la situation de T. était solidement assurée ; à son traitement de professeur à l'école militaire s'ajoutait (t. I, p. 29) une pension d'académicien (fixée à 200 reichsthalers, c'est-à-dire un peu plus de 700 £). En France, à la veille de la Révolution, il n'avait «plus de vœux à former», car, sous-directeur de la Librairie et président du comité de censure, il venait d'obtenir pour 50 ans le privilège d'un journal qui devait être seul autorisé à « parler des travaux des assemblées provinciales et nationales» (B.N.C.). Pendant quelques années, il souffrit matériellement de l'écroulement de l'An­cien Régime, mais ne demeura jamais longtemps au chômage.

Opinions

En Prusse, T. fut apprécié par toute la famille royale, et notamment par le prince Henri et la princesse Ulrique, reine de Suède, à la demande de laquelle il composa les Adieux du duc de Bourgogne et de l'abbé de Fénelon qui, dit-on, eurent une grande influence sur la «révolution» de 1772-1773. Il fréquenta assidûment tous les membres les plus connus de la «colonie» française (t. II, p. 22), ainsi que les ministres plénipotentiaires, particulièrement le duc de Guiñes qui «donna son nom» à son fils (t. II, p. 50) et l'ambassadeur de Russie, le prince Dolgorouki. Il y connut le marquis d'Argens, à l'égard duquel il manifeste une sympathie amusée (t. II, p. 374-405), Grimm (t. I, p. 371), l'abbé Raynal (t. II, p. 12-18) et Dom Pernety (t. II, p. 298-303), pour lesquels il n'est pas tendre ; Helvétius (t. II, p. 131-133) et Algarotti (t. II, p. 419), qui le déçurent ; il vécut «plus politiquement que confidemment» avec Toussaint (t. II, p. 290), Formey et Prémontval, mais noua de solides amitiés avec le mathématicien Lagrange, «philosophe toujours égal, toujours sage et tolérant» (t. II, p. 268-269), et surtout avec Bitaubé, en faveur duquel il intervint sous la Terreur (t. II, p. 293-294, 323, 326). Au sujet de son hostilité à l'égard de Formey et de Thibault de Laveaux, voir ces noms. Admirateur de Jean Jacques Rousseau, capable de rendre justice sans flagornerie à la fois à Frédéric II et à Voltaire, «les deux plus beaux génies du siècle» (t. II, p. 333), mais vivement hostile aux «faux philosophes», qui ont tant «nui au genre humain» (t. II, p. 27) et assez prudent pour hésiter à insérer dans le Journal littéraire un «extrait» de l'Histoire philosophique des deux Indes (t. II, p. 12), il se déclare «décidément ennemi de tout esprit de parti » et semble prêt à tenir une balance égale entre les chrétiens les plus sourcilleux d'orthodoxie et «les anti-chrétiens » (t. II, p. 293). Au lendemain de la Déclaration des droits de l'homme, la France lui parut «la proie de tigres altérés de sang » : « la démence, substituée à la philosophie » (t. II, p. 294). En 1793, à Tournay, d'après Mme de Genlis qui l'y a connu et reçu, «il déplorait et détestait tout ce qui se passait en France de contraire à la raison et à l'humanité » (Mémoires, éd. F. Barrière, Paris, F. Didot, 1857, p. 281).

Activités journalistiques

6. Journal littéraire dédié au Roi par une Société d'académiciens, 1772-1776, Berlin, G.J. Decker, 24 t. en 21 vol. in-12 (D.P.1 761). «Ceux qui y travaillaient régulièrement étaient De Castillon père et fils [Jean et Frédéric de Castillon], Toussaint et moi, qui en avais eu la première idée et fait le prospectus ; Sulzer, Mérian, Beaussobre [Louis de Beausobre] et quelques autres avaient aussi promis de s'en occuper, mais ils tinrent assez mal leur parole ; aussi abandonnâmes-nous cette entreprise après le vingt-quatrième volume [un volume par trimestre]» (Souvenirs, t. II, p. 11-12). D'après la B.N.C., outre la préface, « le journal contient trente morceaux de D.T. ; les plus saillants sont les analyses de la théorie des beaux-arts, par M. Sécher ; du système social, Londres, 1773 ; de l'essai sur l'art dramatique, Amsterdam, 1773 ; de la vie d'Apollonios, par Ch. Blount, et de l'histoire des troubadours». Voir aussi Cior 18.

Journal de l'instruction publique (en collaboration avec Jean-Alexis Borrelly), Paris, 1793, 18 feuilles, 3 vol. in-8°. Suivant la B.N.C., T. aurait aussi collaboré au Vengeur.

Publications diverses

Avant de partir pour la Prusse, T. publia à Paris l'Apologie des jeunes ex-jésuites qui ont signé le serment, prescrit par arrêt du 6 février 1764, 1764, in-12, 75 p., puis, d'après la B.Un. et la B.N.C., trois Lettres critiques sur Paris (janv. 1765). – Pendant son séjour à Berlin, il fit imprimer un Nouveau Plan d'éducation publique (B.N.C.). – Les Adieux du duc de Bourgogne et de l'abbé de Fénelon [son précepteur] ou Dialogue sur les différentes sortes de gouvernements (l'éd. in-8° de 332 p., Stockholm et Paris, impr. de Prault, 1788, serait une réimpression). – Essai sur le style, à l'usage de l'Ecole royale des jeunes gentilshommes, Berlin, impr. de G.J. Decker, 1774, in-12, XXX-359 p. (2e éd. en 2 vol. in-8°, Paris, Lavilette, 1801, sous le titre de Traité du style). – D'autre part, 13 morceaux de lui figureraient dans les Mémoires de l'Académie de Berlin : «son discours de réception ; un discours sur les avantages des académies ; deux mémoires sur la question de savoir si les poètes ont précédé les prosateurs ; cinq mémoires complétant l'analyse critique de la grammaire de Beauzée ; un mémoire sur la prononciation ; un sur la science des mots et des choses ; des observations sur la grammaire et les langues ; et son discours De l'usage considéré comme maître absolu des langues», qui précéda de trois ans celui que sur le même sujet Marmontel lut, en 178 7, à l'Académie française » (B.N.C.). – Après son retour en France il publia successivement : un Mémoire sur la liberté de la presse suivi de quelques autres mémoires concernant la librairie, s.l., 1789, in-8°, 124 p. – De l'enseignement dans les écoles centrales, Strasbourg, F.G. Levrault, an V, in-8°, 53 p. – Traité sur l'esprit public, ibid., an VI, in-8°, 403 p. – Lettre circulaire adressée aux membres de l'Institut national [...] pour présenter sa candidature à un siège vacant (s.l.n.d. ; signée : Paris, le 1er messidor, an IX). – Principes de lecture et de prononciation à l'usage des écoles primaires, Paris, Genêts, 1802, in-8°, XVI-220 p. Grammaire philosophique, ou la Métaphysique, la logique et la grammaire réunies en un seul corps de doctrine, Paris, an XI (1802), 2 vol. in-12. – Enfin son œuvre maîtresse, Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, ou Frédéric le Grand, sa famille, sa cour, son gouvernement, son académie, ses écoles et ses amis littérateurs et philosophes, Paris, F. Buisson, an XII (1804), 5 vol. in-8° ; 2e éd., an XIII (1805) ; 3e éd., «revue par A.H. Dampmartin» et désavouée par son fils, 1813 ; 4e éd., «publiée par son fils, le baron Thiébault», 1827 ; 5e éd., par F. Barrière, 1860.

Bibliographie

8. B.Un. ; Cior 18 ; B.N.C., t. XIX, p. 443-447. – T., Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, Paris, F. Didot, 1860. – Louis L., Le Département des Vosges, Epinal, 1889, t. IV.

Auteur(s) de la notice


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