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Antoine de SERRES DE LA TOUR (1740?-?)

État civil

Né vraisemblablement vers 1740, Antoine Joseph de Serres de La Tour (prénommé Alphonse par le Cat.B.N. et dont le nom s'orthographie aussi Des[s]erres de La Tour) est mort dans les dernières années du XVIIIe siècle ou les premières du XIXe. Il a été marié (M.S.). Il est père de plusieurs enfants qu'il laisse, comme leur mère, dans l'indigence.

Carrière

II appartient à une «bonne famille» mais sans fortune et a été élevé dans « un monde brillant » (B). Il embrasse d'abord une carrière militaire : il est officier du régiment de Picardie (M.S. ; B ; P). Au cours de la décennie 1760, il commence une carrière littéraire à Paris, en publiant des ouvrages moraux relatifs à l'éducation, au bonheur et au plaisir. En 1770, il quitte Paris, abandonne son épouse et s'enfuit à Londres avec la «jeune et jolie» femme de M. Guerrier de Bezance, maître des requêtes qui, en mars 1783, sera nommé premier président de la Cour des aides de Clermont-Ferrand (M.S. ; Mettra), et dont il a été le secrétaire (B). Il fut secrétaire de M. de Bezance dont la femme est sa parente. « C'est à cette anecdote qu'on est redevable probablement de la naissance du Courier de l'Europe», remarquent les M.S.: sans ressources, en effet, mais non sans talent (les mémorialistes contemporains le présentent comme un véritable homme de lettres),

S. décide de vivre de sa plume (et d'en faire vivre «sa conquête») et se lance principalement dans une activité journalistique qui convient à un pays où règne « la liberté de la presse» (Courier de l'Europe, n° 1, Adresse au public). Il s'établit à Brompton, faubourg de Londres, non loin de chez Swinton, dans une petite maison entourée d'un peu de terre, qu'il transforme en une agréable retraite (B). Si on l'en croit (Appel), il vit pendant treize ans «dans une parfaite indépendance», mais la perd en 1784 à la suite de revers liés au sort du Courier de l'Europe (CE.). Pendant trois ans, il soutient ces revers «avec dignité» (ibid.) tout en essayant de poursuivre un travail journalistique. Vers la fin de 1787, il entre en relation avec Calonne, réfugié à Londres, et se trouve mêlé à une négociation assez ténébreuse. Selon l'Appel au bon sens, pièce justificative qu'il publie en janvier 1789, c'est par l'intermédiaire de son imprimeur, Thomas Spilsbury (que l'ancien ministre emploie aussi), et dès octobre 1787 qu'il se lie avec Calonne : celui-ci lui communique sa correspondance politique et S. en nourrit la feuille périodique qu'il édite alors. Mais, le 20 décembre 1787, paraît dans le Morning post l'annonce de la publication prochaine par les La Motte d'un Mémoire «qui dévoilerait des mystères intéressants pour plusieurs personnages en France » (la reine et le cardinal de Rohan) et auquel seraient jointes «plusieurs pièces importantes». Calonne se serait déclaré prêt à tout faire pour empêcher une telle publication et, dès le 21 décembre, aurait chargé S. de traiter avec les La Motte une affaire qu'il jugeait «vraiment importante». S. avoue s'être laissé séduire par «l'idée de servir la Reine» et aussi par «l'espoir des récompenses». Il transmet les prétentions des La Motte (1600 £ en échange desquelles les papiers seraient livrés et les mémoires brûlés) et Calonne promet de verser la somme. Mais les papiers se révèlent n'être que des copies. Calonne cependant tient à les acquérir et suggère un nouveau marché (paiement comptant des dettes des La Motte et versement d'une rente viagère). En même temps, il souhaite voir les lettres «liées», les matériaux des mémoires assemblés et c'est S. qui se livre à cette compilation (il assure avoir seulement mis de l'ordre et n'avoir rien dénaturé) que parachève une séance de corrections sous la dictée de Calonne lui-même. DansL’Appel au bon sens, S. reproche à l'ancien ministre de lui avoir caché les désaveux successifs qu'il avait reçus de Versailles. Ce ne serait en effet qu'au terme de cette mise en forme que Calonne aurait annoncé au journaliste que le roi et la reine n'avaient que mépris pour de tels mémoires et qu'il s'agissait de les rendre aux La Motte ! Ainsi S., avec qui Calonne rompt le 20 octobre 1788, se voit et juge compromis (les mémoires sont écrits de sa main), cependant qu'il perce et dénonce le calcul de l'ambitieux homme d'Etat : intimider la reine afin d'être rappelé au ministère, ou, en cas d'échec, se venger en mettant les La Motte en état de publier leurs mémoires. S'appuyant sur des documents inédits - les papiers de Calonne conservés au Public Record Office -, Lacour-Gayet donne une version des faits sensiblement différente. L'initiative serait venue des La Motte qui, cherchant un agent de liaison, se seraient adressés à S., après avoir sollicité Theveneau de Morande, et c'est S. qui aurait offert ses services à l'ancien ministre, lui laissant entendre que les La Motte étaient prêts à abandonner leur projet de publication et à détruire les pièces compromettantes contre «un dédommagement convenable». Calonne aurait accédé à cette proposition tout en cherchant à obtenir des instructions de la reine. Un premier désaveu royal l'aurait conduit à demander à S., à la fin de février 1788, d'arrêter toute négociation. Mais, en avril, celui-ci serait revenu à la charge, donnant maintes précisions sur les mémoires et papiers. De sorte que Calonne, en dépit de l'ordre royal, aurait cru bon de prévenir toute publication et aurait offert, contre la livraison des pièces, de verser une rente viagère aux La Motte. Ceux-ci auraient alors tergiversé et profité de ce laps de temps pour mettre au point, avec l'aide du journaliste, leur texte dont Calonne aurait pris enfin connaissance le 7 juillet. Calonne aurait jugé un travail de révision nécessaire avant d'envoyer le Mémoire à la reine (d'où la séance de corrections sous sa dictée). Mais un nouveau désaveu royal, parvenu le 19 juillet, l'aurait incité à demander une nouvelle fois à S. de cesser toute négociation. Il aurait été alors l'objet d'une sorte d'entreprise de chantage de la part des La Motte - tout cela s'achevant le 20 octobre par une rupture définitive de Calonne avec les La Motte comme avec S. Par-delà les différences que présentent les deux versions, il est évident que S., plongé dans une situation financière difficile, a mesuré tout le parti qu'il pouvait tirer personnellement de la négociation et qu'il s'est conduit, quoi qu'il puisse dire, en intrigant habile. L'épisode semble bien caractéristique des mœurs qui régnaient dans le milieu journalistique des Français à Londres, familiers de l'espionnage, du chantage et de la fabrication de libelles. A la mi-novembre, S. engage contre Calonne un procès qui ne sera d'ailleurs jamais jugé. Calonne rédige un Exposé des faits, les La Motte publientL’Address to the public où ils énoncent les motifs de retard de la publication de leurs mémoires, et S. lance, en janvier 1789, son Appel au bon sens. Selon la Lettre à Monsieur de Calonne (Paris, 1790, p. 2), il aurait, avant de quitter l'Angleterre, pris congé de son «adversaire» et les deux hommes se seraient accordés un pardon réciproque. Cela n'empêchera pas le journaliste de s'élever vivement contre l'ancien ministre prêchant la nécessité d'une contre-révolution. En 1790, S. est en France, mais on perd ensuite sa trace.

Situation de fortune

A son arrivée en Angleterre, il connaît la misère. Son amante «fournit longtemps» du travail de ses mains aux besoins du ménage (B). Propriétaire d'un tiers du Courier de l'Europe, les deux autres tiers appartenant à Swinton (P), il retire du journal un «superbe revenu» (B). Il assure avoir gagné «pendant nombre d'années» 1000 à 1200 £ sterling avec sa plume (Appel). Selon Brissot, il retire aussi un profit non négligeable d'une «recette empirique» qui a grande vogue : «les dragées de la Mecque» qu'il compose lui-même à peu de frais. Mais sa tendance naturelle à la dissipation et son imprévoyance l'entraînent dans des dépenses excessives. Rédacteur du CE., il s'établit à Brompton, faubourg de Londres, non loin de chez Swinton. A partir de 1784, alors qu'il a quitté la rédaction du CE., il connaît une «situation gênée » (B) et a de lourdes dettes liées à ses activités journalistiques qu'il poursuit cependant. Aussi a-t-il dû entrer avec empressement dans la négociation La Motte-Calonne. Dans Y Appel au bon sens, il rapporte l'aspect financier de l'affaire en ce qui le concerne. Avant même que Calonne ne lui donne les «pleins pouvoirs» en décembre 1787, il aurait touché une traite de 60 £ sterling «en acompte» des opérations littéraires qu'il avait avec lui. En octobre, il demande à Calonne «deux mille écus à titre de prêt» pour liquider les frais de son entreprise littéraire. Calonne les lui accorde « avec grâce», mais ensuite lui fait signer auprès de son banquier, Charles Herries, des billets à ordre. Après le 21 décembre, dans le cadre précis de la négociation, Calonne lui promet d'abord 5000, puis 2500 £ sterling. Fort de cette promesse, S., qui, pendant sept mois, ne reçoit en fait que 1200 £ tournois, contracte un certain nombre de dettes. Vers juillet-août, il demande 300 £ sterling qui lui permettraient d'arranger ses affaires. Calonne promet, mais se dérobe au paiement et, finalement, ne lui donne que 50 £ sterling. Lorsqu'il fait le compte définitif de l'opération, S. déclare que «de tant de belles promesses, il ne [lui] reste que trois cent cinquante livres sterling de dettes». Selon les papiers de Calonne (L), les relations financières entre les deux hommes auraient été les suivantes : Calonne aurait versé à S. 120 £ sterling en décembre 1787 et 250 en avril 1788. Fin juillet, S. aurait demandé une avance de 800 £ garanties par des hypothèques, mais n'aurait alors reçu que 50 £. Le 15 août, il aurait sollicité 50 £ sterling et Calonne, pour s'en débarrasser, lui en aurait accordé 100. En octobre, sur une nouvelle demande, il aurait encore reçu 80 £ sterling. Enfin, le 20 octobre, Calonne aurait refusé 600 £ sterling réclamées, mais aurait offert d'abandonner ses créances. Durant cette période, alors qu'il n'a pas d'ouvrage suivi, S. affirme « gagner sur le pied de deux mille écus à traduire pour les libraires» (Appel) (cf. S., Londres et ses environs, 1788).

Opinions

Il se déclare partisan de l'indépendance et de l'affranchissement des peuples, qu'il s'agisse de l'Amérique ou de la France révolutionnaire. Dans le premier numéro du Journal de l'Europe (31 juil. 1789), il se vante d'avoir aidé à répandre et «naturaliser» en France les principes de la constitution anglaise. Il est un fervent admirateur de Voltaire. D'après Brissot, il est comme rédacteur du Courier de l'Europe «plus dévoué à la France qu'à l'Angleterre » et penche « plus vers le parti ministériel que vers celui de l'opposition» (Â ; P).

Activités journalistiques

En 1776, il imagine le plan du Courier de l'Europe, le fait adopter par de riches particuliers, dont Swinton, et se charge de la rédaction en ce qui concerne l'importante partie relative à l'Angleterre (M.S.). Il a comme sous-rédacteur pendant plusieurs années un nommé Perkins MacMahon (Appel), prêtre défroqué, Irlandais d'origine né en France, qui fut d'ailleurs mêlé à la rédaction des Mémoires de la comtesse de La Motte Valois (L). Le correspondant en France, jusqu'en août 1780, est Boyer, ancien violon auprès du duc de Guines ambassadeur d'Angleterre (M.S.). De février à novembre 1783, il a comme « second » Brissot qui, avant d'entreprendre le Licée de Londres,assure la partie « Variétés » du CE. (articles d'ordre littéraire et politique).

Le Courier de l'Europe (28 juin 1776 - 28 déc. 1792, Londres, in-folio puis in - 4° : D.P.1 268) est bien accueilli, «généralement répandu», apprécié tant par «les amateurs de la politique» que par «les gens de lettres» (M.S.) et comptera jusqu'à 6000 abonnés en 1780 (P), bien que l'article relatif à la France soit jugé «des plus médiocres, souvent arriéré, quelquefois faux et presque toujours incorrect» (M.S.). Cependant le CE. connaît un sort assez tumultueux (CH.) : admis à être distribué en France sur le consentement de Vergennes (l'intérêt du gouvernement français en période de guerre est de connaître précisément les événements d'Angleterre), pouvant être temporairement proscrit (il l'est, par ex., du 16 juillet au 31 octobre 1776), il est, à la suite de l'embargo prononcé par le gouvernement anglais, réimprimé à Boulogne-sur-mer à partir du n° 2 5 du 2 7 mars 1778. Du printemps 1778 au printemps 1779, ce fut Brisssot qui eut la charge de le réimprimer ; un Espagnol, Sala Delunel, lui succédera. A la fin de 1783, S. abandonne la rédaction du CE. Il y aurait été amené par Swinton, «fatigué» des «caprices» d'un journaliste «insouciant» (B). Selon Theveneau de Morande qui le remplaça, il aurait négligé son travail «au point de perdre près de cinq mille souscripteurs» (P). En fait, il faut tenir compte notamment de la fin des hostilités anglo-françaises commencées en juin 1778 et qui avaient favorisé la diffusion du périodique. S. lance alors une nouvelle feuille, la Gazette britannique des finances et du commerce, se proposant d'ailleurs de dépasser les limites du titre (Mettra). Les premiers numéros présentent un grand nombre de fautes typographiques - explicable dans la mesure où les ouvriers ignorent la langue sur laquelle ils travaillent, mais le 4e numéro est «déjà beaucoup plus correct» (ibid.).

Cependant, au début de 1787, S. entreprend un autre périodique, Le Déjeuné (D.P.1 338), qu'il mène au moins jusqu'au 3e volume, lequel contient les procédures du Parlement contre les La Motte (Appel). Le comte de Vergennes, puis, après la mort de celui-ci, M. de Montmorin se montrent favorables et donnent au rédacteur l'espoir de voir sa feuille circuler en France. Mais une ligue se forme de «journalistes privilégiés» qui empêche l'entrée deL’Asile en France. De sorte que le seul débit en Angleterre ne compense pas les frais. A partir d'octobre, S. aurait profité de la correspondance politique de Calonne et celui-ci se serait même emparé de la feuille, se livrant à des polémiques notamment contre l'archevêque de Sens, au point que S. aurait eu le désagréable sentiment de n'être plus qu'une sorte de sous-éditeur. Les souscripteurs se seraient alors dégoûtés et retirés. Le périodique étant à la veille de tomber, Calonne aurait refusé d'apporter son soutien. Sans doute S. y a-t-il renoncé au commencement de 1788. Avec la Révolution, il connaît une nouvelle activité journalistique :

Courrier de Londres. S. semble y avoir participé, en compagnie de Theveneau de Morande, avant 1792 (D.P.1 278).

Journal de l'Europe. Dédié à l'Assemblée Nationale (31 juil. 1789-?), «Pamphlet périodique publié à Londres, tous les vendredis, à 6 heures du soir, par J. de Buffe, n° 7, Gerrard Street, Soho» : dans son Adresse au Public, S. sollicite la bienveillance et la protection des «représentants» de la nation contre « les cabales du troupeau privilégié » qui, depuis cinq ans, a réussi à l'écarter.

Le Gazetin, ouvrage périodique par l'ancien rédacteur du Courier de l'Europe, s.I., 1er uin 1790 – 1er mars 1791, in-40.

Publications diverses

Voir Cior 18, n° 60131-60139. Ne pas oublier la collaboration de S. aux Mémoires justificatifs de la comtesse de Valois de La Motte. Ajouter : Détection or a scourge for Calonne (Calonne démasqué ou les étrivières pour Calonne), début 1789 (L).

Bibliographie

F.L. ; Ersch, t. III ; G.H., p. 38-42. – (Appel) S., Appel au bon sens, dans lequel M. de la Tour soumet à ce juge infaillible les détails de sa conduite relativement à une affaire qui fait quelque bruit dans le monde, publié par M. Kearsley, n° 46, Fleet Street, in-8°. M.S., t. III, p. 170 (6 avril 1767), t. XV, p. 73 (3 mars 1780), p. 258-259 (11 août 1780), p. 265 (16 août 1780), t. XXII, p. 121-122 (6 mars 1783), t. XXV, p. 133 (27 févr. 1784). – Mettra, Correspondance secrète, politique et littéraire, Londres, 1787-1790, t. X, p. 70 (15 juil. 1780), t. XII, p. 146 (14 nov. 1781), t. XIII, p. 263 (15 sept. 1782), t. XV, p. 413 (11 févr. 1784), t. XVI, p. 244 (12 juil. 1784) et p. 262 (18 juin 1784). – (L) Lacour-Gayet R., Calonne : financier, réformateur, contre-révolutionnaire, 1734-1802, Paris, Hachette, 1963, chap. XII, p. 239-274 (ms. Privy Council : série 1, liasses 122-133 et Foreign Office : série 95, liasses 630-633). – (B) Brissot J.P., Mémoires de Brissot sur ses contemporains et la Révolution française, Paris, Ladvocat, 1830-1832, 4 vol. (notamment t. II, p. 160-174). – (P) Proschwitz G. et M. von, Beaumarchais et le Courier de l'Europe : documents inédits ou peu connus, S.V.E.C. 273-274, 1990.

Auteur(s) de la notice


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