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Thémiseul de SAINT-HYACINTHE (1684-1746)

État civil

Hyacinthe Cordonnier de Belair est né le 26 septembre 1684 à Orléans, fils de Jean Jacques Cordonnier, sieur de Belair, et d'Anne Mathé, son épouse (A.M. d'Orléans, état civil, par. Saint-Victor, reg. 1989, f° 37). Connu dans sa jeunesse sous son nom patronymique de Hyacinthe de Belair, il s'est fait appeler ensuite M. de Thémiseul, puis, à partir de 1714 environ, Paul de Saint-Hyacinthe (voir lettre de La Monnoye à S. du 2 janv. 1715, publiée dans Intermédiaire des chercheurs et des curieux, n° 206, 10 août 1905). Il a épousé le 12 août 1722, à La Haye, Suzanne de Marconnay (1700-1742), d'une famille huguenote du Poitou réfugiée en Hollande, fille de Samuel Philémon de Marconnay, lieutenant-colonel au service du roi d'Angleterre et d'Anne Le Cerf (A.M. La Haye, fichier des mariages). Ils ont eu cinq enfants dont trois ont survécu à leurs parents. S. a eu également un fils naturel qui est né, a vécu et est mort en Hollande (A.M. La Haye, état civil). S. est mort en Hollande, à Teteringen, faubourg de Bréda, le 29 juin 1746 (A.M. Bréda, notaire Cornélius Wierix, n° 980, f° 124 et 125).

Formation

Etudes au collège de l'Oratoire à Troyes : 1695-1702 (B.V. Troyes, ms. 357).

Carrière

Officier au service de Louis XIV pendant la guerre de Succession d'Espagne, il a été capturé à la bataille de Blenheim-Hochstaedt (1704). Prisonnier sur parole en Hollande de 1704à 1706, il y prend son premier contact avec l'érudition et l'audace intellectuelle hollandaises.

De 1706 à 1710, séjour à Troyes dans une société provinciale cultivée. De 1711 à 1716, il vit en Hollande et publie ses premières œuvres. De 1716à 1719, séjours à Paris où il fréquente les milieux littéraires et de pensée libre. De 1720 à 1722, retour en Hollande pour une période assez aventureuse qui se clôt par son mariage. De 1723à 1731, installation en Angleterre, à Worcester, puis à Londres, coupée de voyages d'affaires en Hollande. De 1731 à 1740, il vit à Paris. Ses dernières années (1741-1746) se passent en Hollande.

Situation de fortune

A plusieurs reprises, S. semble avoir vécu (fort mal d'ailleurs) de sa seule plume. Dans certaines périodes d'autres ressources apparaissent dont S. vient à bout avec une fatalité et une maladresse déconcertantes. En 1721 il est mêlé à des affaires d'argent assez importantes, sans qu'on voie l'origine des sommes en cause (prêt à Charlotte de Rogissard, de 645 florins : La Haye, Arch. judiciaires, justice civile, reg. 185, du 22 mai au 16 oct. 1726). A partir de 1722, d'une part sa femme et sa belle-sœur (qui vit chez eux) ont une pension en Angleterre, probablement la pension des réfugiés protestants, d'autre part intervient un héritage que sa femme tient d'un oncle maternel. S. fait un emprunt sur celui-ci, de 5000 florins (Middelburg, Arch. de l'Etat en Zélande, Cour du Franc de l'Ecluse, reg. d'actes d'hypothèques n° 841, f° 115, emprunt du 16 avril 1726). Toutes ces sommes disparaissent en quelques années. Vers 1728-1730, à Londres, S. aux abois semble s'être lancé dans la librairie : échec et faillite (voir lettre d'L Vaillant à P. Marchand, Londres, vers 1729, B.U. Leyde, March. 2). Pas d'indications pour la période française (1731-1740) où la famille semble avoir vécu dans l'aisance, en partie dans la clientèle et l'hôtel des Labrousse de Verteillac. Les années 1741-1746 le montrent sombrant peu à peu dans une véritable misère : la métairie de Zélande venue de l'oncle de sa femme est inondée au cours des opérations de la guerre de Succession d'Autriche (voir lettre de S. à Lévesque de Burigny, 11 oct. 1745, B.V. Besançon, ms. 607, f° 45-46). A sa mort il ne laisse même pas de quoi régler les frais d'obsèques (A.M. Bréda, ms. cité, f° 125).

Opinions

Très tôt S. affirme ce qui est le centre de sa pensée : le droit et le devoir de l'homme de se référer à sa seule raison pour déterminer ce qu'il doit croire et faire. Il applique cette exigence rationnelle au domaine littéraire, où il est pour les Modernes, à la science politique, où son apport «éclairé» n'est pas négligeable, à la morale hédoniste et à la métaphysique. Dans ce domaine, l'évolution de S. est curieuse : fils d'une famille traditionnellement catholique, il est passé par une phase d'épicurisme mondain, puis de déisme vague, traversé de tentations athées, et, peu à peu, en restant fidèle à sa méthode rationnelle il a étoffé son déisme de tout un aspect positif qui, chez lui, est essentiel et même d'une chaleur de sentiment véritablement religieux, tout en demeurant nettement à l'extérieur de toute église. Appartenances et contacts : ils se répartissent entre deux pôles, cosmopolitisme et centre français affirmé. Intellectuellement, S. n'est pas un réfugié et son apport, enrichi, certes, de ses expériences étrangères, s'inscrit nettement dans l'évolution française de la première moitié du XVIIIe siècle. S. a été marqué par ses contacts avec les milieux de pensée libre de la Régence (Palais-Royal, Temple) et les cercles déistes connus en Angleterre par l'intermédiaire de P. Desmaizeaux (lettres de S. à Desmaizeaux, B.L., add. mss 4284, f° 138-164), par la Royal Society où il a été élu le 21 octobre 1728. Il a été probablement franc-maçon. Il a fréquenté, pendant les périodes françaises les salons de Mmes de Lambert, de Tencin et de Verteillac, le café Gradot, peut-être la Cour de Sceaux. Il a été mêlé à l'effort de diffusion des manuscrits antireligieux (voir lettre de S. à Desmaizeaux, Paris, 23 oct. 1737, B.L., add. mss 4284, f° 161-162 ; R. Mortier, «A propos de la source de l'Addition aux Pensées philosophiques de Diderot», R.H.L.F., 1967, p. 609-612). S. a connu Fontenelle et La Motte ; il a été très lié avec Lévesque de Burigny (voir notamment : B.V. Besançon, ms. 607, f° 27-46), en rapports avec Montesquieu (voir R. Shackleton, Montesquieu, Oxford U.P., 1961), en contact avec plusieurs membres de l'Entresol, en froid avec l'abbé Prévost (lettre de F. Bruys à Desmaizeaux, La Haye, 15 juil. 1731, B.L., add. mss 4281, f° 357) et aedes disputes retentissantes avec Voltaire.

Activités journalistiques

S. a été journaliste essentiellement par quatre réalisations : deux en collaboration avec une équipe, le Journal littéraire (J.L.) et L'Europe savante (E.S.) et deux dont il est seul responsable, les Mémoires littéraires et Le Fantasque. S. a fait partie dès l'origine et à titre, semble-t-il, d'animateur principal (voir Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, Amsterdam, J. Desbordes, 1716, p. 515) de la première société du J.L. qui a publié celui-ci tous les deux mois, de mai-juin 1713 à la fin de 1715 (voir E.S., t. 1, 1er part., préface, p. 10). La société comprenait aussi 's Gravesande, Prosper Marchand (voir lettre de S. à P. Marchand, 6 août 1713, B.U. Leyde, March. 2), Sallengre, Van Effen, un jeune ministre nommé Alexandre et le libraire Johnson qui assurait l'édition. Les membres se réunissaient une fois par semaine pour se répartir les ouvrages à étudier et critiquer les articles soumis (J.L., 1729, t. XIII, 1erpart., p. 3 et suiv. et Correspondance du Journal littéraire, B.U. Leyde, March. 1).

S. a été aussi l'élément créateur et directeur de la Société qui rédigeait Y E.S. (voir lettre de Sallengre à Desmaizeaux, 2 févr. 1720, B.L., add. mss 4287). Celle-ci comprenait les trois frères Lévesque (Burigny, Pouilly, Champeaux), le P. Le Courayer, Claude Du Magnou. Parmi les 18 volumes qui ont paru à La Haye chez Rogissard de 1718 à 1720, S. semble avoir été le principal responsable des premiers et a été rem­placé dans le courant de 1719 par Lévesque de Burigny (voir Dacier, Eloge de M. de Burigny, dans Histoire de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, t. XLVII, Paris, 1809). Sur YE.S. en général, voir L. Belozubov, L'Europe savante, Paris, Nizet, 1968 ; J. Varloot, «L'Europe savante comme reflet de la Régence», dans La Régence, Paris, A. Colin, 1970 ; D.P.1 426. Un mémoire manuscrit établi par Lévesque de Burigny (Maz., A 15447) donne une liste des articles et comptes rendus rédigés par S. : la préface (E.S., 1.1, p. III-XIX). – c.r. d'une éd. de Plutarque (janv. 1718,1.1, p. 164-179). – sur la Bibliothèque anglaise, févr. 1718, art. 6, t. I, p. 317-329. – sur Denyse, avril 1718, art. 5, t. II, p. 257-274. – sur deux dissertations critiques de Martin, mai 1718, art. 3, t. III, p. 44-110. – sur Lafitau, mai 1719, art. 5, t. IX, p. 134-148. – sur une éd. de Mellin de Saint-Gelais, t. XI, p. 163-190. – art. «dans lequel on examine la raison qui rend, selon M. l'abbé Dubos, la tragédie de Bérénice peu intéressante», t. XII, p. 38-49. – sur le Traité de l'autorité des papes de Burigny, t. XII, p. 192-230. – En collaboration avec Lévesque de Burigny, examen de deux écrits de Dacier, t. IV, p. 283-293 (liste transmise par P.F. Burger).

Les Mémoires littéraires (La Haye, Le Vier, 1716) sont traditionnellement considérés comme un périodique quoique n'en ait jamais paru que le premier volume, réédité en 1740 sous le titre de Matanasiana ou Mémoires littéraires, historiques et critiques du docteur Matanasius, La Haye, Veuve de Ch. Le Vier (D.P.1 897). L'édition de 1716 avait d'abord été confiée aux libraires Van Lom, Alberts et Gosse et quelques exemplaires portent cette indication. La plupart des articles de cette livraison sont de S. lui-même et représentent la période la plus critique de son évolution intellectuelle.

S. a publié en 1745 chez Du Sauzet les 20 numéros d'une éphémère petite feuille hebdomadaire, Le Fantasque, du 24 mai au 4 octobre 1745 (D.P.1 441). Sur l'attribution, voir les lettres de S. à Lévesque de Burigny de cette période, notamment B.V. Laon, 19 CA 117. Dans Le Fantasque, S. a publié des textes sur ses relations littéraires, notamment avec Montesquieu, Fénelon, Saint-Aulaire, Mme de Lambert, etc. et quelques articles de lui se référant surtout à des problèmes de morale sociale. Il semble avoir donné également quelques articles à la Bibliothèque raisonnée (voir B. Lagarrigue, Un temple de la culture européenne, Nimègue, 1993. p. 37).

Publications diverses

Cior 18, n° 58357-58379. Le Journal des savants, 24 avril 1713, p. 272, attribue à S. l'édition et la biographie de Le Bossu, Traité du poème épique, « sixième édition augmentée de remarques, d'un discours préliminaire [...] et d'un abrégé historique de la vie de l'auteur», à La Haye, chez Henri Scheurleer, marchand libraire, 1714, 2 vol. (renseignement communiqué par P.F. Burger). La réputation de S. repose toutefois sur Le Chef d'oeuvre d'un inconnu (La Haye, 1714), qui connut plus de 10 éditions au XVIIIe siècle (Duranton, p. 21).

Bibliographie

Leschevin P.X., Notice sur la Vie et les Ouvrages de M. de Saint-Hyacinthe, en tête de son éd. du Chef-d'œuvre d'un inconnu, Paris, Impr. bibliographique, 1807. – Horsley P.M., «Thémiseul de Saint-Hyacinthe, 1684-1746», Comparative literature studies, t. IV, 1942, p. 6-13. – Carayol E., Thémiseul de Saint-Hyacinthe (1684-1746), S.V.E.C. 221, 1984. – Duranton H., préface de l'édition du Chef d'œuvre d'un inconnu, éd. du C.N.R.S., «Lire le XVIIIe siècle», 1991.

Additif

Carrière: Après avoir en vain essayé d’obtenir la protection du roi de Prusse en 1743 (Carayol, 1984, p. 171), Saint-Hyacinthe a fait un effort pour obtenir celle du Prince d’Orange, alors stathouder de Frise, de Groningue et de la Geldre. En août 1745 il lui envoie un manuscrit assez volumineux défendant les droits du Prince au marquisat de la ville de Veere, que les États de Zélande lui avaient pris en 1732. Jusqu’en 1736 cette affaire avait donné naissance à de nombreux pamphlets (voir STCN; Knuttel, Catalogus). Cette défense était en forme d’“une lettre à un pensionnaire de quelque ville de Hollande à qui on rend compte d’une conversation tenue dans une auberge de Londres entre quatre personnes dont deux sont Zélandais et un Anglais”. Ceci et d’autres détails se trouvent dans une lettre écrite à Ginneken le 11 février 1746 à un intime du stathouder. Saint-Hyacinthe lui demande de lui renvoyer son texte. Il en a besoin pour un livre sur “les principes du gouvernement” qu’il est en train d’écrire. Il explique pourquoi il a choisi comme interlocuteur un Anglais qui aime la vérité et la dit “sans détour et avec toute la vivacité qui la rend sensible”, y compris les Bless my et des Damn y... . Il n’exclut pas qu’on ait jeté son manuscrit au feu, car dans une réponse à son envoi, on lui a dit que le prince et sa femme “y condamnaient deux choses comme n’étant qu’une plaisanterie basse et une raillerie insipide”. Référence: La Haye, Koninklijk Huisarchief, A29, 173.23. (K.V.S.)

Auteur(s) de la notice


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