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Jean Jacques RUTLIDGE (1742-1794)

État civil

Jean Jacques Rutlidge (et non James) est né à Dunkerque le 5 août 1742 (A.M. Dunkerque) de Walter Rutlidge et de Marguerite Lefebvre Dessalhumière, native de Dunkerque. Son père, armateur dunkerquois d'origine irlandaise, né à Saint-Germain-en-Laye (?) avait été nationalisé français lors de l'acquisition d'une terre en Champagne ; son aide au prétendant jacobite Charles Edouard Stuart (il arma un vaisseau à ses frais) lui avait valu le titre de baronet en 1745 ; en conséquence, R. portera celui de chevalier. Walter Rutlidge épouse, le 1er mai 1741 (?), Marguerite Lefebvre, qui meurt vers 1745 ; il se remarie en 1746 (?) et met son fils en pension ; il meurt au début de 1779. R. s'est marié à Lille vers 1769 ; sa femme meurt à la fin de 1779 ; ils n'ont pas eu, semble-t-il, de descendance. Contrairement aux suppositions de Las Vergnas, de Walter (chap. IV) ou Alger (D.N.B., 2e suppl.), R. n'est pas mort en prison sous la Terreur. Arrêté comme Anglais le 11 octobre 1793 après la contre-révolution de Toulon et malade, il fait intervenir Lesueur (3 brumaire, A.N., F7 47758) puis Boucher de Saint-Sauveur (23 brumaire : Déclaration au sujet d'une dénonciation, B.N., 40 903). Dans les Annonces, affiches et avis divers du 16 germinal an II (5 avril 1794, n° 460, p. 6984) pour les dates des 10 et 11 germinal (30-31 mars 1794), la rubrique nécrologique précise : «James Rutledge, homme de lettres, rue Martin». R. est donc mort libre, dans sa 52e année. Son nom est orthographié Rutlidge dans les actes officiels, mais on trouve aussi Rutledge ou Rutlige. Pseudonymes : Rutofle de Lode, K.S. Wexb, Docteur Stearne ; initiales : M.L.C.J.R.G.A. (Monsieur le Chevalier James Rutlidge, Gentilhomme Anglais).

Formation

La marâtre de R. ne s'entend pas avec son beau-fils. A six ans, en 1748, il entre comme interne au collège des Jésuites de Dunkerque ; il y reste dix ans sans même sortir pour les vacances ; il faut, en 1758, que le supérieur demande à Walter Rutlidge de reprendre son fils. Contrairement aux affirmations de Joseph Pain, censeur sous la Restauration (cf. Catalogue de Soleinne, n° 2131 et 3199), R. connaissait donc fort bien le français (cf. «Lettre de R. à M.M.», Œuvres diverses, Yverdon, t. II, p. 203). En 1760, à l'âge de dix-huit ans, il entre au régiment de cavalerie franco-irlandais du duc de Fitz-James ; mais l'unité est dissoute en 1763.

Carrière

Il entreprend en 1763 un voyage de « formation », se rend de Lille en Italie (1764), est de retour à Lille en 1769. En 1775, il se rend à Paris pour «affaire». En juin-novembre 1777, il publie à Yverdon en Suisse. Peut-être a-t-il fait plusieurs voyages à Londres (en 1770, 1776, 1777, 1789?), mais selon la CL., ses Essais politiques entre autres ont été publiés «à Londres, c'est-à-dire Genève» (févr. 1778, t. XII, p. 63). En 1785-1786, il publie à Lausanne ; en 1790, à Genève.

Situation de fortune

Il vit de sa plume et contracte des dettes sur l'espérance de biens venant de sa mère ; d'où son premier procès en 1770.

Opinions

En 1770, il entre en contestation avec Walter Rutlidge au sujet de l'héritage de sa mère. En 1774, pour aider le père de sa femme à réaliser des biens, il s'adresse au notaire parisien Déhérain ; il s'installe à Paris pour mieux suivre cette affaire. Il propose à Turgot puis à Sartines quelques projets concernant la marine. Pour se débarrasser de ses instances et surtout pour le punir des Essais politiques où il avait comparé les systèmes politiques de la France et de l'Angleterre, Sartines le fait arrêter le 10 avril 1777 puis relâcher à la fin du mois en lui promettant une mission (Mettra, 3 mai 1777, t. IV, p. 345). En février 1782, le notaire Déhérain acquiert la terre du beau-père de R., qui perd son procès, est condamné aux dépens et inculpé pour défaut de paiement (F.V. Mulot, Journal intime, 8 févr. 1782 ; M.S., 15 févr., 15 oct. 1782). R. est emprisonné à la Force le 3 septembre ; il est libéré en février 1783 sur l'intervention de d'Esprémesnil (lettre de R. à d'Esprémesnil, 10 févr. 1789 ; réponse de d'Esprémesnil, 11 févr. 1789, avec rappel des faits à l'occasion d'une brouille). En juin 1778, R., qui se croyait aussi économiste, avait entrepris une campagne d'information sur la liberté de la boulangerie (Le Babillard, t. II). Garin, de la communauté des boulangers, lui demande un manifeste, et R. présente au Parlement, le 19 février 1789, un Mémoire pour la communauté des maîtres-boulangers de la ville et des faubourgs de Paris (Mettra, lettre 1 des 6-8 mars 1789, t. II, p. 336 : «ouvrage du verbiageur chevalier de Rutlidge, qui s'efforce toujours d'être caustique»). «Il se vendit énormément malgré la police» (E. Boursin, Dictionnaire de la Révolution française, Paris, 1893). Necker, agacé, fait arrêter R. le 2 novembre 1789 sous l'inculpation d'« aristocrate accapareur » ; il est incarcéré au Châtelet ; Marat le fait libérer «faute de preuves» (Walter, chap. IV ; L'Ami du Peuple, 1er juil. 1790). R. a été initié en 1776 à la loge maçonnique parisienne «l'Irlandaise du Soleil Levant», loge créée en 1775 et affiliée au Grand-Orient la même année (A. Le Bihan, Francs-Maçons parisiens du Grand-Orient de France, Paris, 1966 ; compléments communiqués par la Commission d'histoire du Grand-Orient de France). Il est membre, en 1790, de la Société des amis des droits de l'homme et contribue à sa scission en décembre 1791. Le Creuset,journal animé et presque uniquement rédigé par R., est l'organe du club des Cordeliers de janvier à août 1791.

Il a été lié à Le Tourneur, qu'il assiste pour sa traduction de Shakespeare (CL., juil. 1776, t. XI, p. 298-299 et oct. 1777, t. XII, p. 7 ; de R., Lettre à MM. de l'Académie, p. 5 et Observations, p. 40, c.r. dans M.S., t. X, 1er janv. 1777 ; M.G. Cushing, Pierre Le Tourneur, New York, 1908, p. 209-210). Il s'est lié à Mercier lors de la querelle de celui-ci avec les Comédiens Français en 1776-1777 (cf. la comédie de R., Les Comédiens ou Le Foyer, 1777 ; Le Babillard, 1778 ; Le Calypso, t. II, n° XXVI). Il fut en relations avec d'Esprémesnil, Aubert de Vitry (cf. de ce dernier J.J. Rousseau à l'Assemblée Nationale, 1789, p. 231), Fabre d'Eglantine (D.N.B. ; Mathiez, La Révolution et les étrangers, Paris, 1918, chap. VIII et IX), Marat, Hébert, Delessert (Gazette nationale, 19 févr. 1792).

Activités journalistiques

Le Babillard, Paris, J.F. Bastien, puis chez Lacombe, puis chez l'auteur (n° du 15 mai 1778), 1778-1779, 4 vol. in-8° : l'ouvrage paraît à raison de deux feuilles tous les dix jours (prospectus), puis d'une feuille tous les cinq jours (prospectus du t. IV) ; « le chevalier R., seul et unique auteur du Babillard jusqu'à ce jour, se propose d'y travailler avec assiduité» (n° 1, p. 3) ; le journal est imité du Tatler.

Calypso, ou les Babillards, par une société de gens du monde et de gens de lettres, Paris, Regnault, 1784-1785, 3 vol. in-8° ; paraît tous les lundis ; articles de sept rédacteurs supposés, chacun signant d'une des lettres du titre, en réalité de R. seul. R. y copie des passages de son Babillard (cf. Calypso, t. II, p. 180. n° I et XXVI, lundi 25 oct. 1784).

Le Creuset, ouvrage politique et critique, par James Rutledge [sic], 3 janv. -8 août 1791, Paris, 3 vol. in-8° ; voir Lavisse, Histoire de la France contemporaine, 1.1, Paris, 1920, chap. IV, 3e part., p. 287.

Publications diverses

Théâtre :

Thamar, tragédie tirée de l'Ecriture Sainte, «par Monsieur L.C.R., officier irlandais», Bruxelles, Abbeville, Paris, 1769 (Brenner, n° 10788 ; B.L., 11738 m 34 ; Ars., fonds Rondel, Rf. 131 412). – Le Bureau d'esprit, comédie en 5 actes en prose, Liège, 1776, in-12 ; Londres, 1777, in-8° (Brenner, n° 10785 ; voir lettre de d'Alembert à Voltaire du 23 nov. 1776, D20417 ; Mettra, 30 nov. 1776, t. IV ; CL., oct. 1776, t. XI, p. 362). – Les Comédiens ou le Foyer, comédie en un acte en prose, 5 janvier 2440 [sic], in-8° (Brenner, n° 10786 ; CL., t. XI, p. 361 ; Mettra, t. IV, p. 180). Il faut rendre cette comédie à R., qui l'avoue lui-même dans la préface du Train de Paris (p. 7-8), et la retirer à Mercier, qui ne la fait pas figurer dans la liste de ses œuvres (Ars., ms. 15078, 2 c, et ms. 15081, 1, théâtre). – Le Départ des matelots, opéra-comique, musique de Rigel, texte perdu ; à la différence des précédentes, cette pièce en un acte a été représentée (Théâtre des Italiens, 23 nov. 1778), sans succès (M.S., 24 nov. 1778 ; CL., t. XII, p. 193). – Le Train de Paris ou les Bourgeois du temps, comédie en un acte en prose ; présentée à la Comédie-Française, mais la lecture n'a pas lieu en comité (arch. de la Comédie-Française), la pièce est représentée aux Italiens le 17 septembre 1779 et connaît, en dépit de ce que dit la CL. (juin 1778, t. XII, p. 121 et sept. 1779, p. 315), un petit succès (voir Brenner, n° 10789 ; Mercure de France, 25 sept. 1779 et 2 oct. 1779, p. 44). Elle connut quatre représentations en septembre-octobre (Brenner, The Théâtre Italien, its repertory, 1716-1793, Berkeley, 1961).

Romans :

La Quinzaine anglaise à Paris, ou l'Art de s'y ruiner en peu de temps, ouvrage posthume du Dr Stearne, traduit de l'anglais par un observateur, Londres, 1776, in-12 ; trad. anglaise, allemande, suédoise, polonaise ; rééd. en 1777, 1782, 1798 ; succès attesté par la CL. (nov. 1776, t. XI, p. 386). – Premier et second voyage de Mylord de * à Paris, contenant la Quinzaine anglaise et le Retour de Mylord dans cette capitale après sa majorité, «par le ch. R...», Yverdon, 1777, 3 vol. in-12 (cf. CL., avril 1779, t. XII, p. 236). – Le Vice et la faiblesse, ou Mémoires de deux provinciales, par l'auteur de la Quinzaine anglaise, Lausanne, Paris, 1785, 2 vol. in-12. – Les Confessions d'un Anglais, ou Mémoires de Sir Charles Simpson, rédigés sur le manuscrit original par l'auteur de la Quinzaine anglaise, Lausanne, Paris, 1786, 2 t. en 1 vol. in-12. – Le Valet de chambre financier, ou Mémoires de M. Provence, supplément à la Quinzaine anglaise, Londres, Paris, 1788, in-12. – Alphonsine ou les Dangers du grand monde, par l'auteur de la Quinzaine anglaise, Londres, Paris, 1789, 2 t. en 1 vol. in-12. Mémoires de Julie de *, Paris, 1790,in-8°, attribué à R. par Alfred Franklin.

Pamphlets :

Mémoire au Roi, pour le C[heva]lier Rutledge, B[aro]net ; imprimé en 1787 et publié en 1790, Paris, Rozé, 1790, in-40, VIII+30 p. – Mémoire pour la communauté des maîtres-boulangers de la ville et faubourgs de Paris, présenté au Roi, le 19 février 1789, in-40, 16 p. – Second Mémoire pour les maîtres-boulangers, lu au Bureau des subsistances de l'Assemblée Nationale, par le chevalier Rutledge, Paris, impr. de Baudoin, s.d., in-40, 48 p. – Paris aujourd'hui, ou Idées diverses d'un citoyen du Tiers-Etat, signé K.S. Wexb, aux Etats Généraux, 1789, in-8°, 48 p. – L'Astuce dévoilée, ou Origine des maux de la France, perdue par les manœuvres du ministre Necker, par M. Rutofle de Lode, s.L, 1790, in-8°. – Dénonciation sommaire faite au Comité des recherches de l'Assemblée Nationale contre M. Necker, ses complices, fauteurs et adhérens [sic], par James Rutledge, Paris, Rozé, 1790, in-8°. – Procès fait au chevalier Rutledge [...] avec les pièces justificatives et sa correspondance avec M. Necker, Paris, Rozé, s.d., in-8°. – Projet de législation des subsistances, composé pour M. Necker, Paris, impr. de Rozé, 1790, in-8°. – Sommaire d'une discussion importante, Paris, Mayer, s.d. (au sujet de la Banque territoriale, à Lyon). Rappel des assignats à leur véritable origine, IER sept. 1790, Paris, impr. de Lefort, in-40, 3 2 P- – Réclamation de la loi, s.l.n.d., in-8°, 8 p. (contre la détention de Poupart de Beaubourg). – Vie privée et ministérielle de M. Necker, directeur général des finances, par un citoyen, Genève, Pellet, 1790, in-8°. – Opinion sur la réponse imprimée au nom de De Lamarche, Paris, s.d., in-8° (de Lamarche était directeur général de la fabrication des assignats). – Amusement du despotisme ministériel, ou Mémoire d'un prisonnier de douze années et sept mois, rédigé par J. Rutlidge, Paris, impr. du Creuset, 1791, in-8°. – Aux législateurs, 26 oct. 1791, s.L, in-8°, 4 p. (nouvelle défense de Poupart de Beaubourg). – Le Naboth français, ou les Grands coupables dévoilés, Paris, l'an IER de la République française, in-40.

Autres œuvres :

An account of the character and manners of the French, London, 1770 ; traduit (et adapté) en français en 1776 sous le titre : Essai sur le caractère et les mœurs des Français comparées [sic] à celles des Anglais, Londres, 1776, in-12. – Le Retour du philosophe ou le Village abandonné, poème imité de l'anglois du Dr Gooldsmith [sic], par le chevalier R***, Bruxelles, De Boubers, 1772, in-8°. – Observations à Messieurs de l'Académie française, s.L, août 1776, in-8° (sur Voltaire et sur Shakespeare) ; et Lettre à MM. de l'Académie. Essais politiques sur l'état actuel de quelques puissances, par M.R.C.B., Londres, 1777, in-8°. – Œuvres diverses (premières poésies, fables, etc), Yverdon, Société littéraire, 1777, in-8° (la B.N. ne possède que le t. I ; les 2 tomes se trouvent à Ars., 8° N F 8451). Eloge de Montesquieu, Londres, J. de Boff, 1786, in-8°. Lettre à M. d'Eprémesnil, Paris, 10 févr. 1789, in-8°. Nouvelle théorie astronomique pour servir à la détermination des longitudes, Londres, J. de Boff, 1788,in-40. – Instructions relatives aux affaires du temps, composées pour le Roi, par les ordres d'une Grande Princesse, Turin, impr. du Roi de Sardaigne, 1790, in-8°.

Bibliographie

F.L. ; D.N.B. – Mettra, Correspondance secrète. Courrier de l'Europe, juin, oct., nov. 1776 ; lettre de R. dans le n° du 23 juil. 1782. – Voltaire, Correspondence, éd. Besterman. L'Année littéraire, t. V, p. 76, lettre VIII ; t. VI, p. 77, lettre IX. – Mercure de France, mars 1777, p. 85 ; 25 sept, et 2 oct. 1779. – Aubert de Vitry F.J.P., /./. Rousseau à l'Assemblée nationale, 1789. – Deschiens F.J., Collection de matériaux pour l'histoire de la Révolution, Paris, 1829. – Alger J.G., The Edinburgh review, t. CLXVIII, juin 1888. – Id., Englishmen in the French Revolution, Londres, 1889. – Tuetey A., Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris, Paris, 1890-1914, t. IX. – Tourneux M., Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, 1890-1913, n° 25209, p. 555. – Lefranc J., chronique du Temps (partiale et erronée), 4 juil. 1931. – Las Vergnas R., Le Chevalier Rutlidge, «gentilhomme anglais», Paris, 1932 ; c.r. par Mornet, R.H.L.F., 1932, p. 467-468. – Walter G., Marat, Paris, 1933. – Peyronnet P., «J.J. Rutlidge», Revue d'histoire du théâtre, 1992, n° 4, p. 330-359.

Auteur(s) de la notice


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