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Pierre ROUSSEAU (1716-1785)

État civil

Pierre Rousseau est né à Toulouse le 19 août 1716, de Philippe Rousseau, maître ès arts ; baptisé le 23 août avec pour parrain Pierre Gilis maître pâtissier, pour marraine Guillemette de Froy (Troy ?), épouse de Jean Dumeny maître boutonnier, et pour officiant le vicaire Sartor ( ?) (A.M. Toulouse, GG 293, par. Saint-Etienne, f° 39 r°). Il épouse, le 30 septembre 1755, Ludovica F.J.C. Weissenbruch (6 oct. 1736 - 14 mars 1806), fille du premier conseiller du prince Henri de Nassau-Saarbrücken (A.W., I, 15). Ils n'eurent pas d'enfant. Mais Charles Auguste Weissenbruch, beau-frère du journaliste, fit partie de la famille dès 1757. R. en fit son héritier et le directeur des journaux de Bouillon (A.E.A. 1776 A, Procuration générale de R. à C.A. Weissenbruch, 22 mars 1776). II mourut à Paris le 10 novembre 1785 (N.B.G. ; le 11 selon G).

Formation

Sa scolarité fut prise en charge par les Jésuites ; il entama des études de chirurgie qu'il abandonna pour une carrière ecclésiastique qu'il abandonna pour le droit. Enfin, on le retrouve à Paris en 1740 (F).

Carrière

Son orientation professionnelle reste longtemps incertaine : il s'embauche comme clerc ou commis (F). Puis il tente une carrière d'auteur comique : de 1744 (La Coquette sans le savoir, représenté à la Foire Saint-Germain ; Brenner, n° 10715) à 1754 (année de l'Esprit du jour). En 1755, il se tourne vers la littérature romanesque : à Paris, il publie Les Faux Pas. Entre-temps, il participe à la rédaction des Affiches de Paris (F, p. 16-17) : premier contact avec le journalisme pour lequel il va abandonner les belles-lettres définitivement. Dans l'été 1755, il devient correspondant et agent littéraire de l'électeur palatin résident à Mannheim, Charles Théodore, et reçoit le titre de conseiller aulique. Un autre prince, Guillaume Henri de Nassau-Saarbrücken, l'honore de son estime, en l'invitant à sa cour peu après et en lui conférant le titre de fermier général de ses domaines (Malebranche, p. 50). Ses tribulations ne prennent pas fin pour autant. Décidé à entreprendre une carrière journalistique dans la ligne de pensée des «Lumières» françaises, il cherche à s'installer à Liège. Malgré l'accord du duc de Bavière, Jean Théodore, «cardinal, évêque et prince de Liège» (dédicace du J.E., 1er janv. 1756), et le soutien du premier ministre tout-puissant, le comte Horion, la parution du J.E. provoque une puissante opposition (FK), qui réussit à obtenir la révocation du journal le 6 septembre 1759. L'Eglise eut un grand rôle dans cette affaire, en particulier le nonce de Cologne (Halkin, 1930 et 1932). Contraint de quitter Liège, R. cherche à s'installer à Bruxelles, où, selon le même schéma qu'à Liège, malgré l'appui des autorités temporelles, le comte de Cobenzl et le prince de Kaunitz (de Boom), la demande de privilège fut écartée. R. trouve refuge à Bouillon où règne le duc Charles Godefroy de La Tour d'Auvergne, et où il acquiert le soutien du comte de Velbrûck (Froidcourt ; Biographie nationale belge, t. XXVII, col. 523-531). Le journal reparaît le 1er janvier 1760 (privilège accordé par La Tour d'Auvergne à R., B.V. Sedan). «L'île flottante» de R. (lettre de Voltaire, 27 août 1760, D9171) se fixa à Bouillon définitivement. L'affaire prospéra rapidement.

Situation de fortune

En effet, malgré des débuts incertains et des déboires de parcours, R. ne manqua jamais d'argent. Les bourgmestres et conseillers de Liège soutinrent le départ du J.E. d'une somme de cent florins (F, p. 33). En décembre 1756, le conseil de Liège lui paya 40 écus pour une souscription annuelle de quatre exemplaires (qu'il dénonça sous la pression de l'Eglise le 4 janvier 1758 : A.E.L., Registre aux Recès de Messieurs les Bourgmestres). Cobenzl soutenait R. financièrement (lettre, 16 sept. 1758 où R. accuse réception du « montant de la lettre de change » envoyée de la part du comte de Kaunitz, secrétairerie d'Etat et de Guerre, A.G.R., Correspondance de Cobenzl, ms. 11209, 1057). Dès sa parution, le J.E. comptait 1200 souscripteurs (Charlier, p. 32) et ce nombre ne cessera de s'accroître, sa diffusion devenant largement européenne (A.W., dossier VII, lettres 5, 9, 18 ; dossier X, lettre 2 ; dossier II, lettres 5, 15). En septembre 1759, à la suite de la révocation du privilège accordé par Jean Théodore, Desroches de Tours, Français réfugié à Liège, avançait de l'argent à R. pour son installation à Bruxelles (Malebranche, p. 59-60). Il reçut, officieusement, des subsides du ministre Cobenzl, 100 pistoles en septembre 1760 (lettre, 15 sept. 1760, A.G.R., Le). La fortune de R. devint rapidement «brillante» (G) ; on parlait de 80 000 francs par an pour le seul bénéfice gagné avec le J.E., la Gazette salutaire et le Journal politique. Il compléta son entreprise journalistique par la fondation de la Société typographique de Bouillon, établie dans «les maisons de la rue du Moulin» (G), achetées 4800 £ (A.W., dossier V, 1). Au produit net des journaux et de l'imprimerie, il ajouta la rente d'un fonds sur le prince de Guéménée (G). Mairobert parle de R. comme d'un «manufacturier littéraire très estimé et très riche», capable d'épargner, tous frais de gestion et d'exploitation décomptés, « vingt mille net au point d'être aujourd'hui en marché d'une terre de cent quatre-vingt mille livres [...] qu'il compte payer argent comptant» (M.S., 18 juin 1769, t. XIX, p. 103-104). En juillet 1770, il fut en mesure d'avancer 24 000 £ à la Société typographique (A.E.A., Reliefs et transport, p. 337). En juillet 1771, il est établi que le J.E. à lui seul rapportait 40 000 francs à R. (Clément, p. 24). N'oublions pas l'affaire des Suppléments à l'Encyclopédie dont chaque volume rapportait 15 000 £ à Robinet qui sur cette somme payait les auteurs des articles «trente livres, argent de France, par feuilles de composition» (Carra). En 1781, R. «occupait à Paris une très confortable position grâce à l'esprit de conduite et à l'entente des affaires dont il était éminemment doué » (Souvenirs et causeries du président Boyer, cité dans B.H.C., p. 64).

Opinions

Voltaire a souvent assuré R. de son appui, le félicitant de lui fournir un périodique aussi intéressant, mais ne pousse pas plus loin son « zèle très vif et très sincère » à son égard (26 mars 1763, Du 132), malgré les occasions qu'il avait de rendre des services importants au journaliste en difficulté. C'est que si, de fait, R. ne se plaça jamais dans le camp adverse aux «philosophes», «cet ami des philosophes et des Encyclopédistes était profondément religieux et respectueux de la Foi» (Froidcourt, p. 177). Sur son respect religieux, voir sa lettre du 10 janvier 1761 à J.J. Fabry (B.U.L., ms., Papiers de Fabry, vol. 1, n° 40) ou encore au comte de Cobenzl du 8 février 1761 (A.G.R., secrétairerie d'Etat et de la Guerre n° 1209, Correspondance du comte de Cobenzl, f° 323 et suiv.). Le titre de son journal, qui a passé pour un défi aux yeux de certains hommes d'Eglise, annonçait aussi un programme. Les docteurs en théologie de l'Université de Louvain furent tout à fait conscients de l'orientation partisane du journal : ils accusent cet « admirateur perpétuel» des philosophes français (voir leur Lettre [...] au sujet du J.E., s.l., 1759, fonds Capitaine, n° 10235) de s'entêter «à faire avoir une haute idée de plusieurs auteurs qui ne font qu'inspirer le libertinage et l'irréligion et qu'à faire goûter à ses lecteurs les principes d'un Dictionnaire encyclopédique et d'un livre de l'Esprit, trop fameux aujourd'hui pour ignorer les maximes abominables qu'ils débitent et qui ne tendent à rien moins qu'à la ruine de la Religion, de la Morale et de l'Etat» (Consultation adressée en réponse aux curés de Liège par la Sacrée Faculté de Louvain le 3 juin 1759, A.E.L., fonds Ghisels. n° 573). En réalité, R. n'adhère pas tant à l'idéologie des Diderot, d'Alembert, Helvétius et consorts qu'il ne les félicite « d'avoir jeté dans les esprits les germes des Sciences » (son Préliminaire de la Réponse des auteurs du J.E. à la lettre de MM. les Docteurs [...] de Louvain, A.E.L., fonds Ghisels, liasse 26, n°573 et J.E., 1er oct. 1759). Il réaffirme son rattachement aux «membres éclairés» de l'Encyclopédie, le 1er avril 1769 : «Nos presses consacrées au progrès des sciences, à l'amour de la vertu, à l'avancement de la vraie philosophie, ne refuseront que les ouvrages qui leur seraient contraires». Il réserve sa plus belle plume à la louange de l'Encyclopédie : «Nous avons loué cet ouvrage avec une espèce d'enthousiasme ; nous en convenons et n'en rougissons pas » (J.E., 15 févr. 1760). Il n'est pas question pour lui d'envisager comme un problème le rapport entre foi et science, de poser un lien entre connaissance scientifique et matérialisme. La condition de journaliste implique une certaine quiétude théorique, comme l'avait compris de son côté Marmontel, autre rédacteur «philosophe».

Activités journalistiques

A partir du témoignage de Garrigues de Froment, J. Schlobach a prouvé que R. avait rédigé les Affiches de Paris de Boudet (D.P.1 48) en 1751 (C.L.M., p. 6-7). R. aurait par la suite gardé de bonnes relations avec les Affiches de province (D.P.1 57) auxquelles il emprunte de nombreux passages dans sa «Correspondance de Mannheim», nouvelles à la main rédigées de 1754 à 1756 (C.L.M., p. 10). R. semble avoir rédigé « seul les vingt-huit premières livraisons » du J.E. (Capitaine, p. 50 n.). Ensuite, il eut pour collaborateurs Prévost de La Caussade, auteur d'un projet destiné à « abréger et rectifier les Mémoires de Mme de Maintenon» (lettre de Voltaire, 28 nov. 1756, D7065), l'abbé Claude Yvon (1741-1791) (voir K.H., ms. G 16-A 287, n° 3-6), auquel il doit vite renoncer (FK, p. 41, n. 3), puis les frères Jean (1718-1799) et Jean Louis Castilhon (1720-1793) qui s'installèrent à leur compte sur les ruines du Journal de Trévoux (lettre de R. à Mérian, 10 mars 1777, A.W., dossier X, lettre II). Il y en eut aussi d'autres comme J.B. Robinet (1735-1820), Deleyre, J.L. Carra (1743-1793), envoyé par Voltaire, Méhégan de 1757 à 1763. (Sur ce personnel, voir Q., t. II, p. 78­79 et t. VIII, p. 85-86, et Malebranche, p. 60). Il est difficile, sinon impossible, d'attribuer les articles du J.E. à tel ou tel journaliste : les signatures manquent. On trouvera beaucoup d'informations sur la composition du J.E. dans la correspondance de R. avec Formey (Staatsbibliothek Berlin, Nachlass Formey, «Rousseau, Pierre», lettres, 16 oct. 1755-23 oct. 1779).

Au début de 1761, R. est seul à Bouillon et s'en plaint dans une lettre à Mercier de Saint-Léger datée du 3 mai : «Je n'ai encore personne ici pour partager mon travail et il m'est impossible de m'en tirer tout seul [...]. Je cherche encore un collaborateur» (B.V. Sedan). Jusqu'en 1768, il ne considère pas comme de véritables auteurs du journal les simples correspondants ; sa société « se borne à trois collaborateurs unis par l'amour des Lettres» (J.E., 15 août 1766, p. 3). Les trois auteurs sont R. lui-même, J.L. Castilhon et J. Castilhon : «C'est nous seuls, c'est-à-dire trois Toulousains, liés par les nœuds respectables de l'amitié» (J.E., 15 juin 1765, p. 124). Même quand le journal se fut agrandi, les collaborateurs furent moins nombreux qu'on ne l'a dit ; en 1774 R. écrivait : «Sans compter MM. Morand, le chevalier de Méhégan, et Deschamps [correspondant à Londres] qui sont morts, il existe 18 littérateurs qui peuvent prendre le titre d'Anciens Auteurs du Journal Encyclopédique» (J.E., 15 mai 1774, p. 133). [Paragraphe rédigé par P. Matthieu.]

R. obtint également un privilège pour le Journal de jurisprudence (1763 ; D.P.1 648), qu'il rédigea avec J.L. Castilhon (voir ce nom).

Publications diverses

Liste des œuvres de R. dans Cior 18, n° 57446-54476. – Charlier G. et Mortier R., Le Journal encyclopédique (1756-1793), Bruxelles, Paris, 1952. – Froidcourt G. de, «P. Rousseau et le Journal encyclopédique, à Liège», La Vie wallonne, t. XXVII, 1953, p. 161-194 et 261-301, avec bibliographie. – Birn R.F., Pierre Rousseau and the philosophes of Bouillon, S.V.E.C. 29, 1964 : bibliographie, p. 203-212.

Bibliographie

B.H.C. – (A.E.A) Archives de l'Etat d'Arlon. – (A.E.L.) Archives de l'Etat de Liège. – (A.G.R.) Archives générales du Royaume, Bruxelles. – (A.W.) Archives Weissenbruch, Bouillon. – (B.U.L.) B.U. de Liège. – (K.H.) Koninklijk Huisarchief, collection autographe de la correspondance Rousseau-Rey, 1757-1774, ms. G 16-A 287, La Haye. (J.E.) Journal encyclopédique : réimpr. de l'éd. de Liège, Bouillon, 1756-1793, 304 vol. in-12 (en 76 vol. in-40), Genève. – (F) Garrigues de Froment, Eloge historique du J.E. et de P. Rousseau son imprimeur, Paris, 1760. – Malebranche P.B., Le Microscope bibliographique, Amsterdam, 1770. – Carra J.L., Le Faux Philosophe démasqué ou Mémoires du Sr Carra, collaborateur aux Suppléments de la grande Encyclopédie de Paris, contre le Sr Robinet, Bouillon, 1772. – Mellinet, notice sur le Journal encyclopédique, dans L'Esprit des journaux, mai 1817, t. II, p. 245-247. – (G) Grundwald F.E., Courte notice sur la typographie bouillonnaise. Bouillon, 1825 ; réimpr. dans G. Charlier et R. Mortier, Le Journal encyclopédique (1756-1793), Bruxelles, 1952, p. 68-72. – Capitaine U., Recherches historiques et bibliographiques sur les journaux et les écrits périodiques liégeois, Liège, 1850. – (FK) Francotte H. et Küntziger J., Essai historique sur la propagande des encyclopé­distes français dans la principauté de Liège, dans Mémoires couronnés [...] de l'Académie Royale de Belgique, Bruxelles, 1880, t. XXX. – «Une page d'histoire», Revue britannique, 1er mars 1883. – «Pierre Rousseau», Biographie toulousaine, Paris, 1823, p. 332-334 ; réimpr. dans Revue des Pyrénées, 1900, p. 323-326. – Belin J.P., Le Commerce des livres prohibés à Paris de 1750 à 1789, Paris, 1913. – Boumal L., Une ville wallonne. Bouillon, à la fin du XVIIIe siècle, Liège, Wallonia, 1914. – Halkin L.E., «Contribution à l'histoire du Journal encyclopédique, d'après les archives diplomatiques du Saint-Siège», Bulletin de l'Institut historique belge de Rome,

t. X, 1930, p. 225-245. – Id., «Note sur P. Rousseau», ibid., t. XII, 1932, p. 121-126. – Boom G. de, Les Ministres plénipotentiaires dans les Pays-Bas autrichiens, Bruxelles, 1932. – Cahen L., «La Librairie parisienne et la diffusion du livre français à la fin du XVIIIe siècle», Revue de synthèse, t. XVII, 1939, p. 166. – Couvreur A., La Pharmacie et la thérapeutique au XVIIIe siècle vues à travers le Journal encyclopédique de Pierre Rousseau, Paris, Vigot, 1953. – Yans M., «L'imprimerie du Journal encyclopédique de P. Rousseau», La Vie wallonne, t. XXVIII, 1954, p. 276-278. – Clément F., Le Journal encyclopédique et la société typographique. Exposition en hommage à P. Rousseau (1716-1785), et C.A. de Weissenbruch (1744-1826), Bouillon. Musée ducal, 1955. – id., «Rousseau et l'édition des suppléments de l'Encyclopédie», Revue des sciences humaines, fasc. 86, avril-juin 1957, p. 137-142. – Comoth R., « Le Journal encyclopédique et le < mirage > russe au XVIIIe siècle», La Vie Wallonne, t. LVI, 1982, p. 241-252. – Delval J.P., «Homme ou animal? L'orang-outan dans le Journal encyclopédique de Pierre Rousseau». Revue belge de philosophie et d'histoire, t. LX, 1982, p. 305-311. – Wagner J., «Le rôle du Journal encyclopédique dans la diffusion de la culture», S.V.E.C. 193, 1980, p. 1802-1812. – Id., «Pierre Rousseau à Liège», dans Livres et Lumières au pays de Liège, Liège, 1980. – Id., Lecture et société dans le « Journal encyclopédique » de P. Rousseau (1756-1785), thèse, Clermont-Ferrand, 1985. – (C.L.M.) Schlobach J. (éd.), Correspondance littéraire de Mannheim (1754-1756), Paris, Genève, 1992.

Auteur(s) de la notice


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