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Pierre Joseph André ROUBAUD (1730?-1792)

État civil

Frère du précédent, né à Avignon. La date de sa naissance, fixée par les biographes au mois de juin 1730 (le 28, selon certains), ne peut être confirmée à la lumière des reg. par. de Saint-Pierre et de Notre-Dame la Principale. Des enfants Roubaud, ces registres, en effet, mentionnent les dates de naissance de Pierre Antoine Joseph (28 mai 1723), d'un autre Pierre Antoine Joseph (27 févr. 1726)- sans doute le premier est-il décédé en bas âge -, d'Antoine Joseph Thomas (21 déc. 1727), d'Antoine Charles Joseph (18 oct. 1729), de Jeanne Marie (8 nov. 1731), de Joseph Marie (cf. notice précédente), de Pierre Ignace (28 nov. 1739), de Marie Catherine (21 nov. 1741). On relève seulement les prénoms de Pierre Joseph André à l'occasion du baptême de Pierre Ignace présenté comme un frère d'âge tendre (la marraine est une soeur, également d'âge tendre) (A.D.V.). R. meurt à Paris en novembre 1792 (B), paroisse Saint-Sulpice (A.D.V.).

Formation

Comme son frère Joseph Marie, il est inscrit à l'université d'Avignon (B.Un.), profitant de la «belle éducation» à laquelle le père a tout sacrifié (Ars.). Il donne tôt des marques d'un esprit supérieur. En 1786, il reçoit pour ses Nouveaux synonymes français (Paris, 1785, 4 vol. in-8°) le prix d'utilité de l'Académie française (en même temps que P.L. Lacretelle pour son Discours sur le préjugé des peines infamantes, 1784) choix qui a paru «très mal fait et tout à fait ridicule» aux dires des M.S.

Carrière

Il embrasse l'état ecclésiastique moins par vocation que par nécessité. Il se rend de bonne heure à Paris (aux environs de sa vingtième année, Dictionnaire de l'économie politique), débute dans la carrière des lettres par des recherches grammaticales dont on a, dit-il dans la Préface des Nouveaux synonymes français (t. I, p. XXXVI), «daigné recueillir les premiers essais» (de ces essais, il ne reste pas trace). Cependant il se détourne de cette voie pour s'occuper, peut-être dans l'espoir d'un travail plus rémunérateur, d'une «science nouvelle» pour lui (ibid.) : l'économie. Il se lie, en effet, avec les « économistes » dont il partage et défend la doctrine dans différents ouvrages comme dans les nombreux articles qu'il rédige et insère dans les publications périodiques favorables à la physiocratie. Il se livre à l'ardeur et l'intrépidité de son esprit, n'hésitant pas à avancer des critiques vives et audacieuses. «L'objet en est hardi», lit-on dans la CL. (15 nov. 1769) à propos d'un ouvrage qu'il fait paraître en 1769 sur le commerce des grains (Représentations aux magistrats), «il faut que l'auteur ait renoncé bien formellement à tout bénéfice». Ses talents réels et ses opinions hasardées lui valurent d'être, selon les circonstances, ou consulté ou repoussé par le gouvernement. Durant le ministère Turgot, il est présenté comme un des «conseillers» et «subalternes de confiance » de Turgot dans un des manuscrits qui courent contre le ministre : Catalogue des livres nouveaux qui se trouvent chez l'abbé Roubaud, secrétaire perpétuel de la franche loge économiste, sous la protection de M. Turgot, le très-vénérable grand-maître (M.S.). En avril 1776, il songe à quitter la rédaction de la Gazette d'agriculture pour deux motifs : les «prétendus mauvais effets » qu'on impute « sourdement et calomnieusement» à son travail et un épuisement physique «absolu». Il exécute sa résolution en mai, s'éloigne de Paris pour s'installer et se soigner à Villejuif chez la comtesse d'Argenten (Ars., f° 38-39). C'est là qu'il reçoit l'ordre du roi, daté du 6 août 1776 et selon lequel il doit se retirer à Sainte-Sévère en Berry (f° 32) ; par le même ordre, l'abbé Baudeau est, lui aussi, exilé. D'après Amelot (f° 16), R. ne mérite aucun ménagement, car il a « plusieurs fois » inséré dans sa Gazette « des articles très reprehensibles» («la chaleur de sa tête» est bien connue) et a fait courir une lettre anonyme où le censeur de la Gazette, l'abbé Aubert, se trouve menacé d'écrits hostiles publiés à l'étranger. En fait (cf. Mémoire, f° 38-39), c'est Joseph Marie qui, succédant à son frère et excédé par des censures jugées injustifiées, a composé cette lettre menaçante. Protestant de son long dévouement au bien public et de sa totale innocence (depuis sa retraite à Villejuif, il est sans relation avec Paris et son frère et, jamais, il n'a eu le projet d'aller composer des libelles contre le gouvernement dans des pays étrangers), rappelant qu'il a écrit «toujours autorisé», R. avance l'état de sa santé déplorable et de son dénuement pour demander à tout le moins d'être exilé à Saint-Vigor des Monts, près de Vire, en Normandie, où il compte trouver quelque aide (f° 38-39, 44-45). Un nouvel ordre du roi en date du 17 août et notifié le 29 le relègue à Saint-Vigor (f° 52-54). R. part dans la nuit du 4 au 5 septembre, arrive le 8 et, dans une lettre du 9 (f° 73-74), ne cache pas tous les torts que lui cause cet exil. En novembre, Necker, pourtant «fort maltraité par le parti économiste», sollicite et obtient la levée de la lettre de cachet (M.S.). Sans abandonner totalement la réflexion économiste, R. revient alors à ses premiers goûts, reprend ses études de grammaire et publie, en 1785, l'ouvrage des Nouveaux synonymes qui reste son plus beau titre de gloire. Dans la Préface (p. XXXVI), il se dit «malade», «accablé de souffrance » et « ne jouissant qu'à peine d'une certaine liberté d'esprit dans des moments de calme aussi rares que courts». Au début de la Révolution, il entreprend la défense des droits du Saint-Siège sur Avignon (Questions politiques sur Avignon et sur le Comtat) - ce qui était assurément faire preuve de courage. Il meurt dans l'obscurité.

Situation de fortune

Issu d'une famille nombreuse et peu aisée, il n'a voulu devoir qu'à sa plume ses moyens d'existence et n'a jamais connu qu'une fortune médiocre. Peut-être aurait-il pu jouir de plus grandes ressources s'il avait su montrer un caractère plus souple et un esprit moins intrépide. En 1776 (Ars., f° 38-39), il se représente dans un état total de dénuement, ne subsistant que « par l'assistance de quelques amis généreux ». Son seul espoir de salut - un salut qu'il juge mérité par son «zèle laborieux» poussé jusqu'à la destruction de soi - est d'obtenir une pension de 4000 f sur « la douaire d'Aubrac » dont le titre reviendrait à l'abbé Baudeau ; il en fait encore la demande le 30 juillet 1776 (f° 26-27). C'est son absence de ressources qu'il met en avant pour justifier en partie son impuissance à se conformer à l'ordre royal du 7 août ; et, tandis qu'il exprime le souhait d'être relégué à Saint-Vigor, il demande les moyens de s'y rendre et d'y subsister (f° 38­39). Maurepas ne se déclare pas opposé à lui accorder un secours : «Je pense que M. le Contrôleur général pourrait le traiter comme l'abbé Baudeau [...] il n'y aurait pas de mal que l'on sût dans le public la façon dont on les traite » (f0 46). En attendant, R. emprunte 100 louis à ses amis pour assurer ses frais de soins, de route et de séjour - une dette que le gouvernement, selon les mots de la comtesse d'Argenton (f° 64-65), devrait le mettre en état d'acquitter. Un Mémoire (f° 71-72) fait d'ailleurs état des «promesses réitérées» qui ont été faites sur ce point à R. «par les dépositaires successifs de l'autorité qui l'on fait travailler sans relâche depuis dix ans». A son retour d'exil, R. reçoit enfin une pension de 3000 francs sur les économats, qu'il perdra avec la Révolution. Signalons qu'un Eloge de Saint-Louis lui vaut une gratification de 1200 francs (B). Par ailleurs, à la suite de son ouvrage sur Avignon et le Comtat, il reçoit du pape, par l'intermédiaire du nonce Lugnani. l'offre d'une bourse de 100 louis et d'une tabatière en or ; mais, s'il accepte celle-ci, il refuse celle-là (ibid.). En raison de la date de sa mort, il ne saurait avoir été le bénéficiaire de la somme de 2000 £ (Ersch) dans le cadre des secours que la Convention nationale accorda aux gens de lettres par décret du 3 janvier 1795.

Opinions

Homme d'une vaste érudition (aussi bien en matière d'économie que de grammaire), d'une honnêteté scrupuleuse, d'une humeur fière et indépendante, d'un esprit vif et ferme. Tout animé par l'amour du bien de l'Etat et de l'humanité (en 1776, il avoue avoir «ruiné» sa santé «dans des travaux forcés et opiniâtres pour le bien public» et avoir «sacrifié» sa vie à la France, alors qu'il est «né sujet d'une puissance étrangère», Ars., f° 38-39), il devient un adepte sincère de la physiocratie et se lie avec les chefs des nouveaux économistes : Dupont de Nemours, Quesnay, l'abbé Baudeau, le marquis de Mirabeau. « Coryphée» (M.S.) zélé et passionné de l'école que d'aucuns qualifient d'«absurde» (CL.), il n'hésite pas à polémiquer et invectiver. C'est ainsi qu'avec les Récréations économiques (1770), il réfute - en faisant «le plaisant» (CL.) - les spirituels Dialogues sur le commerce des bleds (1770) de l'abbé Galiani lequel se plaisait à parler de «Ribaud» et à lui souhaiter Bicêtre (Correspondance inédite). Il attaque aussi notamment Linguet (cf. Journal de l'agriculture, n° 89 et 94) qui lui réplique dans trois Lettres de son Journal de politique et de littérature (n° 3, 15 nov. 1774 ; n° 5, 5 déc. 1774). Dans le Mercure de France (oct. 1769,2e part., p. 133), il insère une réponse à Voltaire qui lui a écrit personnellement le 1 juillet 1769 à l'occasion des Représentations aux magistrats. Dans la Préface des Nouveaux synonymes françois (p. XIX-XX), il fait état de ses discussions familières avec Court de Gébelin, l'auteur du Monde primitif, dont il se présente comme le disciple. Par ailleurs, la comtesse d'Argenton, la comtesse de Froulay, le vicomte et la vicomtesse d'Aubusson sont ses «liaisons intimes» (Ars., f° 44-45).

Activités journalistiques

C'est à Jacques Accarias de Sérionne - et non à R. - que doit être attribuée la rédaction du Journal de commerce (puis Journal de commerce et d'agriculture), janv. 1759 - déc. 1762, Bruxelles, Van den Berghen, 20 vol. in-12 (voir art. «Accarias de Sérionne» et D.P.1 643).

L'activité journalistique de R. renvoie aux différents organes de presse de l'école physiocratique, R. y révélant d'ailleurs le tempérament d'un authentique journaliste.

Journal de l'agriculture, du commerce et des finances, juil. 1765 - déc. 1774, Paris, Knapen, puis Bureau royal de correspondance, 48 vol. in-12 (D.P.1 650) ; R. y travaille avec son frère Joseph Marie dès sa fondation. Mais, après novembre 1766, le journal, tout en gardant le même titre, est livré aux partisans du système mercantile et devient comme une annexe de la Gazette de commerce dirigée par de Grâce et rédigée par l'abbé Yvon (S). Ce n'est qu'en juin 1770 (cf. Avis liminaire annonçant un changement de rédaction) (W) que, passant entre les mains de R., il s'ouvre de nouveau à l'expression et à la défense des idées libérales, accordant une large place à la réfutation des ouvrages anti-économistes (S). Néanmoins, après la chute de Choiseul (23 déc. 1770), R. est contraint d'émousser ses critiques et de dissimuler ses opinions pour ne pas voir sa publication interdite (W) ; il la maintient ainsi jusqu'à la fin de 1774. De janvier 1772 à décembre 1774, figure sur le frontispice des volumes la mention «Par M. l'abbé Roubaud».

Ephémérides du citoyen, nov. 1765 - nov. 1772, 69 t. in-12 (D.P.1 377) ; ce n'est qu'en 1767 que les économistes en prennent possession. Le sous-titre (Chronique de l'esprit national) change alors (il devient Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques), de même que le format et la périodicité (d'hebdomadaire, elle devient mensuelle). R. commence sa collaboration en mai 1768 avec un article intitulé «De la recherche de l'industrie», réponse à l'Essai analytique de Graslin. Il signe G. ou R. En 1770, la publication se fait irrégulière, se trouve retardée, mais cette défaillance est compensée par le retour du Journal d'agriculture à la doctrine libérale sous l'impulsion de R. A la fin de 1774, Baudeau fonde les Nouvelles Ephémérides économiques (déc. 1774 -mars 1788, 10 vol. ; D.P.1 1028) qu'il réunit au Journal d'agriculture, les frais de la fusion étant assurés par Turgot qui apporte en outre son appui moral à l'entreprise (S).

Gazette d'agriculture, commerce, arts et finances (parue antérieurement sous les titres successifs de Gazette du commerce et Gazette du commerce, de l'agriculture et des finances, avril 1763 - déc. 1783, Paris, 21 vol. in-40 ; D.P.1 555) ; R. en assure la rédaction au moins en 1776 jusqu'en avril (Ars.. f° 38-39). C'est son frère Joseph Marie qui, en mai, lui succède dans cette fonction. Les M.S. de 1776 présentant R. comme le rédacteur de cette Gazette.

Journal de l'agriculture, du commerce, des arts et des finances, janv. 1778- déc. 1783, Paris, 24 vol. in-12 ; R. y collabore à partir de 1779 lorsqu'Ameilhon change l'orientation du Journal pour en faire une « bibliothèque » à l'adresse de « ceux qui voudraient faire une étude sérieuse de la science économique et politique» (Avis, janv. 1780).

Publications diverses

7. Cior 18, n° 54194-54202. L'Eloge de Saint-Louis et les Questions politiques sur Avignon et sur le Comtat ne semblent pas avoir été imprimés.

Bibliographie

8. F.L. 1769 ; Ersch, t. III, p. 183 ; B.Un. ; Feller-Weiss ; N.B.G. ; B.H.C., p. 65, 70 ; D.L.F. — Archives de la Bastille, Ars., ms. 12448, f° 14-77. — (A.D.V.) A.D. Vaucluse ; reg. par. Saint-Pierre et Notre-Dame de la Principale ; D 119. — (B) Barjavel C.F.H., Dictionnaire historique, biographique et bibliographique du département de Vaucluse, Carpentras, 1841, t. II, p. 359-360. — Correspondance inédite de l'abbé Ferdinand Galiani, Paris, Treuttel et Wùrtz, 1818, t. I, p. 78 (28 avril 1770), p. 86 (5 mai 1770), p. 105 (26 mai 1770), p. 137 (21 juil. 1770), p. 145 (27 juil. 1770). — CL., t. IV, p. 127 (15 juil. 1759). t. VIII, p. 373 (15 nov. 1769). t. IX, p. 83 (1 juil. 1770), t. XIV, p. 444 (sept. 1786). — Dictionnaire de l'économie politique, éd. C. Coquelin et Guillaumin, Paris, Guillaumin, 1853, t. II, p. 553. — M.S., 18 mars 1770 (t. XIX), 31 déc. 1774 (t. VII), 19 mai et 11 nov. 1775 (t. VIII), 3 juin, 13 août et 27 nov. 1776 (t. IX), 5 août et 7 nov. 1786 (t. XXXII-XXXIII). — (S) Schelle G., Du Pont de Nemours et l'école physiocratique, Paris, Guillaumin, 1888. – (W) Weulersse G., Le Mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770, Paris, Alcan, 1910, réimpr. Mouton 1968. – Id., La Physiocratie sous les ministères de Turgot et Necker 1774-1781, Paris, P.U.F., 1950. — Id., La Physiocratie à la fin du règne de Louis XV (1770-1774), Paris, P.U.F., 1959.

Auteur(s) de la notice


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