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Jean RODERIQUE (1696-1756)

État civil

Jean Ignace Roderique est né à Malmédy le 3 novembre 1696, dans une famille en vue. Son père, Jean Roderique, orfèvre et horloger, avait épousé Anne Marie Mayer ; il fut en 1715 maire de Malmédy. Jean Ignace eut au moins une sœur dont le fils, Anton Gaspar Jacquemotte (voir ce nom), fut son successeur à la tête de la Gazette de Cologne. Le 10 mars 1731, il épousa à Cologne en l'église Saint-Pierre Sybilla Katharina Topsius, veuve Poner, dont il eut un fils mort jeune. R. reporta son affection sur son neveu. Il mourut le 4 avril 1756 et fut inhumé chez les Clarisses de Cologne.

Formation

Il entra le 8 mai 1714 comme novice chez les Jésuites de Trêves. Etudes de théologie à Cologne (1722-1724) et à Munster (1724).

Carrière

II devint en 1718 répétiteur pour les petites classes au collège jésuite d'Aix-la-Chapelle ; en 1720, il travailla à Neuss au collège Josephinum où il enseignait dans la Troisième Classe (Syntaxe) ; en 1721-1722, enseignement du grec au collège d'Osnabruck. Après ses études de théologie, il se rendit à Cologne comme secrétaire de Johann Georg von Eckhardt, ancien historiographe de la cour de Hanovre et collaborateur de Leibniz, installé depuis sa conversion au catholicisme dans la Maison des Jésuites de Cologne (févr. 1724). Eckhardt se rendit bientôt à Wurzbourg où l'évêque Christoph Franz von Hutten lui confia des travaux historiques. Le 11 décembre 1725, R. fut nommé à Wurzbourg premier professeur pour l'algèbre, l'analyse et la géographie. Deux semaines auparavant, le 27 novembre 1725, il avait quitté l'ordre des Jésuites, sans avoir été ordonné définitivement. Officiellement, on parla de raisons de santé ; d'autres sources suggèrent une affaire de mœurs. Il travailla en étroite liaison avec Eckhardt et trempa dans le scandale scientifique connu sous le nom des «pierres fausses de Wurzbourg» (Würzburger Lügensteine ; Jahn), entreprise de fabrication de fossiles qui égara les contemporains et, au premier chef, Johann Bartholomaus Beringer, paléontologue et médecin personnel de l'évêque de Wurzbourg (printemps 1726), qui en publia une Lithographiae Wirceburgensis [...] spécimen primum (1726). R. fut encore mêlé à un conflit d'historiens à propos des abbayes de Stavelot et de Malmédy, qui se termina devant la justice (voir la réplique de Martène, Imperialis stabulensis, Cologne, 1730). L'évêque von Hutten disparut en 1729, et son protecteur Eckhardt en février de l'année suivante. Friedrich Karl von Schonborn, nouvel évêque, ne jugea pas utile de continuer à R. la confiance que lui témoignait son prédécesseur dans ses recherches d'histoire régionale ; l'ex-jésuite se rendit à Cologne au début de 1730, puis séjourna à Malmédy au cours de l'automne où une maladie le tint cloué quelque temps, au milieu des remous suscités par l'affaire des Abbayes signalée plus haut. Le 15 avril 1731, il acquit pour vingt thalers le droit de bourgeoisie à Cologne. Le 19 septembre 1732, il fut nommé professeur d'histoire à l'Université de Cologne, et le 13 décembre de la même année, on lui accorda, au vu de ses travaux, le baccalauréat ès arts, la licence et le magistère. Il mena des recherches sur l'histoire médiévale de Cologne, dont le résultat resta en grande partie manuscrit (prospectus de 1732 pour des Lectionis Historiae quam in alma Universitate Coloniensis J.R. meditatur primae lineae). A la faculté des arts, il enseignait l'histoire allemande et l'histoire générale, à propos de laquelle il publia un manuel en 1734. Charles de Lorraine, gouverneur des Pays-Bas autrichien et frère de l'empereur François, le nomma conseiller secret.

Situation de fortune

A Wurzbourg, R. gagnait 400 thalers par an ; son salaire de professeur à Cologne était de 100 thalers seulement. Les revenus tirés de la Gazette de Cologne furent considérables. Il acheta à Cologne une maison sise Glockenstrasse 1, numérotée 4602 au moment de l'occupation française. Il recevait dans son salon la société la plus choisie, diplomates et négociants. R. acheta en 1755 la propriété dite du Pont-Neuf à Malmédy. C'est là que son neveu fit construire une chapelle où reposent les parents du journaliste. La Chapelle Roderique bénéficia d'une fondation de 1200 thalers (1759).

Opinions

Outre ses querelles scientifiques, R., journaliste remuant et intrigant, suscita de solides inimitiés. Il soutint la politique impériale et manifesta un ultramontanisme sans faille. Son opposition à la politique prussienne le fit honorer d'un poème satirique du grand Frédéric qui le traita dans ses vers de «fripier de nouvelles, Singe de l'Arétin, grand faiseur de libelles » (Poésies diverses ; voir aussi la lettre à Frédéric II de Heinrich von Podewils, 1er juil. 1741, et celle de Frédéric au comte Schmettau, 3 sept. 1743). En avril 1741, Frédéric chargea son représentant von Rhode de faire donner une correction à l'imprudent journaliste ; il réitéra cette recommandation en juin 1749 à la suite d'un article de la Gazette (20 mai). Au contraire, R. entretint les meilleurs rapports avec les ambassadeurs impériaux à Cologne, von Kufstein et von Bossart, ainsi qu'avec le nonce Spinola. Pendant plusieurs années, il correspondait presque quotidiennement avec le duc Charles de Lorraine, gouverneur des Pays-Bas autrichiens, et avec le représentant impérial à Cologne, le comte Karl von Cobenzl (A.G.R.). Menacé par le Conseil de Cologne de se faire taper sur les doigts, R. contrefaisait, à l'occasion, un très provisoire respect pour la Prusse et ses résidents (lettre de R. au Conseil de Cologne, 30 mars 1753). A l'égard de la France du cardinal de Fleury, R. est très sévère, suivant intimement les méandres de la politique autrichienne jusqu'au renversement des alliances en 1756.

Activités journalistiques

Gazette de Cologne, 1734-1756 (D.P.1 506). R. en fut le créateur. Il en sollicita la «Concession» le 15 juin 1734 auprès du Conseil de Cologne, soulignant qu'il voulait faire concurrence à la presse du Refuge hollandais, que Cologne était bien située au centre de l'Europe pour recevoir et diffuser et que la Gazetteaccroîtrait la renommée de la ville impériale. Il se mettait aussi dans la mouvance des gazettes allemandes et latines (exemp. à Paris, A.N., Bibliothèque : Y, t. II, p. 14) qu'avait produites Cologne. Naturellement, il s'engageait à ne rien imprimer qui fût contraire aux intérêts de la ville et promettait 17 exemplaires gratuits au Conseil (H.A.S.). Le 19 juin 1734, le comte von Kufstein, ambassadeur de l'Empereur, écrivait à Vienne que R. entretenait une correspondance secrète avec Paris (H.H.S.). En 1735, le privilège impérial lui fut accordé, ce qui le libéra de la censure colonaise (privilège de Charles VI, 4 juin 173 5) : il dut fournir six exemplaires de chaque numéro à la chancellerie impériale. Le privilège fut renouvelé par l'empereur François en 1746. Le journal était imprimé sur papier fin des postes italiennes. L'abonnement annuel était, selon le résident prussien, de 24 à 30 ducats. R. faisait aussi office de nouvelliste à la main en revendant des informations qui arrivaient à leurs destinataires une poste avant l'imprimé ; il agit ainsi de 1739 à 1741 pour 100 ou 150 gulden par an et, à ce propos, fut en concurrence avec les libraires de Francfort, Andrea et Hort. Dans une lettre du 30 mars 1753, R. avouait ne plus participer à la rédaction «depuis plusieurs années», il avançait sa maladie et son âge. Il céda la propriété du titre à son neveu et héritier Anton Gaspar Jacquemotte, qui ajouta à son nom celui de «de Roderique» et dirigea le journal de 1756 à sa mort le 3 janvier 1764.

Correspondance des savants, Cologne, 1743, 2 vol. (J. Kirchner, Bibliographie der Zeitschriften des deutschen Sprachge­bietes bis 1900, Stuttgart, 1969, n° 138) ; cf. Annalen des historischen Vereins für den Niederrhein, t. XXXVI, p. 39. Un exemplaire à Weimar (Landesbibliothek). Journal savant créé par R. et qui n'eut apparemment pas de succès.

En 1752, Jeffreys le désigne comme auteur de la Gazette d'Avignon : «Rhodorigues [sic] has been often thresh'd for his Gazette which makes him now more cautious » (B.L., add. mss 35630, f° 13). Cependant la nouvelle série de la gazette ou Courrier d'Avignon (fin 1749, début 1750) résulte d'une collaboration de Morénas et d'Alexandre Giroud récemment réconciliés (R. Moulinas, L'Imprimerie, la librairie et la presse à Avignon au XVIIIe siècle, P.U. de Grenoble, 1974, p. 315) ; R. serait alors l'associé ou le prête-nom de Morénas ; les Nouvelles ecclésiastiques écrivent, le 24 juillet 1749 : «Le gazetier d'Avignon paraît destiné à remplacer le supplément jésuitique [Supplément aux Nouvelles ecclésiastiques, 1734-1748]. Les uns disent que c'est un ex-jésuite, et d'autres un cordelier apostat». Ces derniers mots semblent bien désigner Morénas (voir ce nom). Il semble qu'à la même époque paraisse un supplément manuscrit au Courrier adressé aux correspondants étrangers et dû à la plume de R. : « Rhodrigues has a written paper which he sends twice a week to his correspondents [...]. Sometimes very curious articles in his letters he is afraid to put into his Gazette » (Jeffreys à Philip Yorke, de Paris, 2 févr. 1752, B.L., add. mss 35630 ; voir également add. mss 35605 et Ars., ms. 11512 et 11514).

En 1742, il «débite et fait colporter les nouvelles de Hollande» et demeure dans la maison de Procope (Ars., ms. 11512, f° 166, 18 juin 1742). En septembre 1746, il figure parmi les « principaux auteurs et compositeurs de nouvelles à la main et des nouvelles étrangères qui se distribuent dans Paris et dans les provinces, et qui s'envoient à l'étranger» (Ars., ms. 11544, f° 665). En 1748, d'Argenson le désigne comme auteur de « nouvelles manuscrites fort secrètes et qui disent ce qu'on sait à Cologne de plus caché et de plus dangereux pour les affaires étrangères» (t. V, p. 283, 24 nov. 1748). Il est de nouveau signalé comme tel entre 1750 et 1752 : « Rodrigue is author of an hebdomadary manuscript feuilles which is esteemed very good for the news of the Empire and the North» (R. Wolters à Philip Yorke, 27 oct. 1750, B.L., add. mss 35605, f° 375).

Publications diverses

Disceptationes de Abbatibus, Wurzbourg, 1728. – De Abbatibus monasteriorum malmundariensis et stabulensis disceptatio, Cologne, 1731, avec une préface-biographie. – S. Coloniensis Ecclesiae de suae metropoleos origine traditio vindicata, Cologne, 1731, réplique à Hartzheim qui répondit. – Historiae universalis institutiones, sive res praecipuae ab orbe condito,Cologne,

J.H. Schlebusch, 1734.

Bibliographie

Académie royale de Belgique, Biographie nationale, Bruxelles, 1866-, t. XIX, col. 596-600. – (H.A.S.) Cologne, Historisches Archiv der Stadt, Abt. Univ. 541 (R. et l'Université) ; Abt. H 481 (création de la Gazette), Ratsprotokolle (comptes rendus du Conseil), années 1731 et suiv. – (A.G.R.) Bruxelles, Archives générales du Royaume, correspondance R.-Karl von Cobenzl, années 1747-175 5. – A.A.E., Correspondance diplomatique, Allemagne, vol. 556, f° 40 (1746). – A.M. Malmédy, reg. des baptêmes, 1696. – (H.H.S.) Vienne, Haus-, Hof- und Staatsarchiv, Reichskanzlei, Impressorien Fasz. 60 (1735-1764) ; Gr. Korrespondenz, Fasz. 295, 309. 325 et suiv., 343 et suiv., 358, 374, 393 (années 1746-1752). – Hartzheim J., Bibliotheca Coloniensis, Cologne, 1752, p. 155 et suiv. – Frédéric II, Poésies diverses, Berlin, Boss, 1760. – Id., Œuvres du Philosophe de Sans Souci, 2e éd., Potsdam, 1760. – Mercure du Département de la Roer, n° 23, 31 déc. 1812, p. 749-753 : notice sur R. – Scharold K.G., « Unbekanntes aus dem literarischen Leben des französischen Geschichtsschreibers, J.G.v. Eckhardt», Archiv des Historischen Vereins fur den Unter mainkreis, t. III, Würzburg, 1834. – Bianco F.J. von, Die Alte Universität und die späteren Gelehrtenschulen dieser Stadt, Cologne, 1855, p. 772-775. –Ennen L., Frankreich und der Niederrhein, Cologne, Neuss, 1856, t. II. – Arneth A. von, Geschichte Maria Theresias, Vienne, 1863-1870, t. I. – Droysen J.G., «Die Zeitungen im ersten Jahrzehnt Friedrichs des Grossen», Zeitschrift für preussische Geschichte und Landeskunde, t. XIII, 1876, p. 1-38. – Ennen L., «Der Kölner Zeitungsschreiber Ignatz Roderique», Cölnische Nachrichten, 30 juin 1879. – Id., «Die Zeitungssperre in der Reichsstadt Köln», Annalen des Historischen Vereins für den Niederrhein, t. XXXVI, 1881, p. 12-82. – Salomon L., Geschichte des deutschen Zeitungswesens von den Anfängen bis zur Wiederaufrichtung des Deutschen Reiches, Oldenburg, Leipzig, 1906, t. I-II. – Gorisch W., Friedrich der Grosse in den Zeitungen, phil. diss., Berne, 1907. – Hoppe K., Roderiques «Gazette de Cologne» (1740-1745), phil. diss., Münster, 1948. –Jahn M.E., TheLying stones ofDr Johann Bartholomew Adam Beringer, being his Lithographia Wirceburgensis, translated and annotated, U. of California Press, 1963. – Bach A., Goethes « Dechant Dumeiz » : ein rheinischer Prälat der Aufklärungszeit, Lebensumwelt und Persönlichkeit, Heidelberg, 1964. – Hönnig H., « Roderique als Geschichtsschreiber », Zwischen Venn und Schneifel, 1976, n° 3, p. 34 et suiv. – Id., «Jean Ignace Roderique und die Anfänge der Geschichtswissenschaft an der Kölner Universität», Annalen des Historischen Vereins fur den Niederrhein, t. CLXXX, 1978, p. 146-168. – Id., «Jean Ignace Roderique (1696-1756)», Rheinische Lebensbilder, t. IX, Cologne, 1982, p. 159-177.

Additif

"M. Roderique, professeur en Histoire, fait plus d'un métier à Cologne. Après avoir quitté les Jésuites, dont il avait porté l'habit pendant onze ans, il épousa la veuve d'un libraire, et il continue le commerce de son prédécesseur. Il fait aussi une Gazette française, dont le lui dressai le plan. C'est un homme d'un esprit fin et rsué. Il échappe à la pénétration la plus vive, et à toutes les mesures qu'on peut prendre pour se garantir de ses artifices. Son intérêt lui fait prendre toutes sortes de formes, et affecter des sentiments incompatibles. Son amitié est incertaine, ses caresses sont dangereuses. […] En 1735, on annonça dans une feuille hebdomadaire, la mort du professeur Roderique ; ce qui donna lieu à un badinage assez ingénieux, pour prouver la réalité de cette supposition." (François Bruys, Mémoires historiques…, Paris, Hérissant, 1751, II, p. 79-81) [DR]

Auteur(s) de la notice


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