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Jacques ROCHETTE DE LA MORLIÈRE (1719-1785)

État civil

Jacques Rochette, fils de Joseph Rochette de La Morlière, conseiller du roi et maître à la Chambre des comptes du Dauphiné, et d'Anne Bûcher, est né à Grenoble le 22 avril 1719 et a été baptisé le 23. Son parrain était Jean de Bûcher, seigneur de Saint-Guillaume, et sa marraine, Jeanne Marianne Hugon, « épouse du dit seigneur » (reg. par. Saint-Hugues, B.V. Grenoble, GG 103 ; voir Uzanne, p. XV). Tant par son père que par sa mère, issue d'une famille de légistes connus à Grenoble depuis le XVIe siècle, il appartenait à la noblesse de robe. Le chevalier de La Morlière n'a pas eu de descendance. Il est mort à Paris, rue du Faubourg Saint-Germain, le 9 février 1785 (inventaire cité par Uzanne, p. LIII).

Formation

Destiné au barreau, il fut placé chez Me Brochier, procureur à la cour de Grenoble, causa quelques scandales dans la ville et fut envoyé à Paris où il entra dans les mousquetaires du roi (Rochas). Il en fut chassé, selon Collé, « pour des causes déshonorantes» (t. I, p. 473). De son passé de mousquetaire, il gardait encore vers 1760 le chapeau et une «longue épée sur sa cuisse» (Diderot, Le Neveu de Rameau, éd. J. Fabre, Genève, 1950, p. 45 ; n. 163, p. 189-190).

Carrière

Il se fait connaître en 1746 par la publication d'Angola. En 1747, les Campagnes de l'abbé T (rééd. en 1748 sous le titre des Lauriers ecclésiastiques) font scandale et lui valent un exil à Rouen. Il y séduit une fille de grande bourgeoisie que son père se hâte de marier ; R. menace de faire éclater l'affaire ; son chantage lui aurait rapporté, selon les M.S., 30 000 £ (8 nov. 1763, p. 269 ; Estrée, p. 393 et suiv.). De retour à Paris, il publie, après la représentation de Denys le Tyran de Marmontel (févr. 1748), les Très humbles remontrances à la cohue, «véritable libelle contre le public et où il menaçait de coups de bâton Marmontel» (Ars., ms. 11648, affaire Duperron, f° 51). Il aggrave son cas en enlevant Marie Louise Duperron, née Fleury, femme d'un marchand de vin de Paris, accusée en outre d'avoir dérobé 2000 £ à son mari. R. est exilé à Grenoble par ordre du 11 mars 1748 ; il revient à Paris, est arrêté et conduit au Petit-Châtelet le 19 septembre pour «désobéissance à son exil» (ibid., f° 49) ; il y reste jusqu'au 5 octobre, adresse quatre lettres de justifications au commissaire La Janière (f° 109-112, 115-116) pour obtenir un second exil à Rouen. L'intervention de son père (f° 74) lui vaut l'indulgence de la justice ; il est rappelé d'exil en janvier 1749 (f° 51) ; Marie Louise Duperron est enfermée au couvent ; Jérôme Lacombe, valet de R. accusé d'avoir distribué les Lauriers ecclésiastiques et les Très humbles remontrances,est interné à For l'Evêque (f° 62).

En mars 1758, il est compromis dans une nouvelle affaire d'enlèvement : le «rapt» de Françoise Madeleine Cailly, épouse de Nicolas Alexandre Hogu de Fargot, de Vendôme (Mémoire pour Sieur Nicolas Alexandre Hogu de Fargot [...] accusateur en crime de rapt et incidemment deffendeur à une demande en nullité de mariage sous prétexte d'impuissance, Vve Delormel, 1758, B.V. Grenoble, Vh 271, 71 p.) : «Arrive à Vendôme vers le Carnaval de 1758 le chevalier de La Morlière, homme de naissance dans la Robbe, homme de beaucoup d'esprit, auteur d'Angola, des Lauriers ecclésiastiques, de l'Amant déguisé, de trois ou quatre enlèvements et de beaucoup d'aventures du même genre » (p. 15). R. emmène F. Cailly à Paris «dans une chambre garnie, au second étage, chez le Sieur Taxil, apothicaire rue Montmartre» ; il affirme son dessein «de l'épouser lui-même et de réparer ainsi une fortune que ses dérangements ont depuis longtemps épuisée » (p. 67). Sur procédure de Fargot (29 mars), F. Cailly est enfermée au couvent ; elle accuse son mari d'impuissance (29 mai), semble-t-il sans succès.

Le 29 mars 1761, il est l'objet d'un ordre de perquisition ; il est de nouveau exilé à Grenoble. Le 13 août 1762, selon les M.S., R. «plus connu par ses escroqueries, son impudence et sa scélératesse que par ses ouvrages, vient enfin d'être mis à Saint-Lazare » (t. I, p. 115). Il en sort le 11 décembre « avec un front d'airain » (ibid., p. 154). La réputation de R. est alors solidement établie. C'est en novembre 1762 que les M.S. rapportent trois cas d'escroqueries dont il s'est rendu coupable ; dans la 3e anecdote, il s'agit encore d'enlèvement accompagné de vol : R. garde l'argent et dénonce la femme à son mari (t. I, p. 296).

Il s'est surtout fait une réputation de pamphlétaire et de chef de cabale au Théâtre-Français et au Théâtre-Italien, où il sévit pendant plus de 20 ans. Il établit son quartier au café Procope et négocie ses services avec les écrivains, les acteurs, les danseurs (voir Henriot, Les Livres du second rayon, p. 207 et suiv.). De 1746 à 1755 il publie de nombreux pamphlets. Ses propres pièces eurent peu de succès et tombèrent après quelques représentations ; son crédit en fut diminué, surtout lorsqu'il se fut attaqué, sans succès, à Fréron (Le Contrepoison des feuilles, 1754).

Dans les vingt dernières années de sa vie, il vit d'expédients, tantôt maître de déclamation et entremetteur, tantôt joueur et tricheur, tantôt revendeur et escroc : il vend des tableaux et détourne les fonds qui lui sont confiés (Rochas) ; il vole un manuscrit de l'Histoire de la guerre de 1741 de Voltaire (R. Pomeau, Voltaire en son temps, 2e éd., Oxford, Paris, 1995, t. I, p. 811). Il flatte cyniquement la comtesse Du Barry dans Le Fatalisme (1769) et obtient de la comtesse une invitation à souper qui fit scandale (M.S., 29 juin 1769). C'est de Louveciennes qu'il écrit, le 17 mai 1784, après s'être entremis pour faire obtenir à M. de Bourdie une croix de Saint-Louis (B.V. Grenoble, ms. 1999, lettre à M. de Payan).

Situation de fortune

Ses parents lui faisaient une pension de 800 £ par an ; pour subvenir à ses nombreuses dépenses, il empruntait à ses amis «en leur disant qu'il le leur rendrait quand son père serait mort» (Ars., ms. 11648, f° 66). Ses escroqueries ne se comptent pas ; en 1764, il montait des cristaux de Grenoble «et en faisait des boucles d'oreilles, des croix avec d'autres garnitures de femmes » fort semblables à des « diamants faux » (Avignon, ms. Calvet 2352, t. I, f° 15, lettre d'Artigny, 20 juil. 1764).

Opinions

Méprisé de Voltaire, de Rousseau, de Marmontel, de Bachaumont, de Diderot, il fut en relations avec Mouhy, avec Palissot dont, par ailleurs, il sifflait les pièces (M.S., t. I, p. 91, 7 juin 1762).

Activités journalistiques

Quoique non périodiques, les pamphlets de R. sont de véritables comptes rendus critiques dans lesquels il commente l'actualité théâtrale, analysant les pièces du point de vue de l'action, des personnages, de la langue, des acteurs, du costume et du décor. En voici la liste :

Réponse au soi-disant Spectateur littéraire au sujet de son avis désintéressé sur Angola, s.l., 1746, 36 p. – Très humbles remontrances à la cohue au sujet de la tragédie de Denys le Tyran, s.l.n.d. [1748], 11 p. – Réflexions sur la tragédie d'Oreste où se trouve placé naturellement l'essai d'un parallèle de cette pièce avec l'Electre de M. de C.[Crébillon], s.l.n.d. [1750], 47 p. «Réponse de M.M. *** à M. Racine fils après la première représentation des Héraclides», dans Lettre de M. Racine à M.M., s.l.n.d. [1752], 8 p. – Observations sur la tragédie du Duc de Foix de M. de Voltaire, s.l., 1752, 4 p. – Le Contre­poison des feuilles ou Lettres à M. de ***, retiré à **** sur le Sr. Fréron, s.l.n.d. [1754], 23 p. (D.P.i 227) – Les Anti-feuilles ou Lettres à Madame de *** sur quelques jugements portés dans L'Année littéraire de Fréron, Paris, 1754. – Lettre d'un sage à un homme très respectable et dont il a besoin, sur la musique française et italienne, Paris, 1754, 18 p. – Lettre de Madame de *** sur l'Orphelin de la Chine, La Haye et Paris, 1755, 24 – Le Misanthrope et les conseils du Ch. de La M. à un jeune littérateur qu'il avait adopté pour fils, ou Etrennes aux journalistes, Amsterdam et Paris, Langlois fils, 1786, 31p.

Publications diverses

Voir Cior 18, n° 36469-36495. Y ajouter deux comédies : La Créole, représentée le 12 août 1754 {L'Année littéraire, t. V, p. 65 et suiv.). – L'Amant déguisé, représenté le 26 juin 1758, mentionné par Collé et par le factum 1999 de la B.V. de Grenoble.

Bibliographie

CL. ; M.S. – Collé C, Journal et mémoires, éd. H. Bonhomme, Paris, 1868. – Rochas A., Biographie du Dauphiné, Paris, Charavay, 1856. – Uzanne 0., notice biobibliographique en tête des Contes du Chevalier de La Morlière, Angola, Paris, Quantin, 1879. – Monselet C, Les Aveux d'un pamphlétaire, Paris, Lecou, 1854 (rééd. dans Les Oubliés et les dédaignés, Alençon, Poulet-Malassis et de Broise, 1857). – Estrée P. d', «Le Chevalier de La Morlière, documents inédits», Revue hebdomadaire, sept. 1901, p. 393-407. – Henriot E., «Le Chevalier de La Morlière», Mercure de France, t. CLXXIX, 1925, p. 90-102. – Id., Les Livres du second rayon : irréguliers et libertins, Paris, Grasset, 1925. – Trousson R., «Le chevalier (Jacques Rochette) de La Morlière : un aventurier des lettres au XVIIIe siècle», Bulletin de l'Académie royale de langue et de littérature française, Bruxelles, 1990, n° 3-4, p. 218-299.

Auteur(s) de la notice


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