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Pierre Sylvain RÉGIS (1632-1707)

État civil

Pierre Sylvain Régis naquit en 1632 à La Salvetat de Blanquefort en Agenais, cadet d'une famille notable, assez riche mais nombreuse. Il mourut à Paris le 11 janvier 1707, dans l'appartement que le duc de Rohan-Chabot lui avait alloué dans son hôtel de la Place Royale.

Formation

Destiné à l'état ecclésiastique, R. fit ses humanités et étudia la théologie au collège des Jésuites de Cahors puis à l'Université de cette ville où ses maîtres lui proposèrent le bonnet. Estimant ses capacités insuffisantes il déclina cet honneur et se rendit à Paris au début des années 1660, pour parfaire ses études en Sorbonne, mais bien vite les longueurs d'un cours uniquement magistral le dégoûtèrent de la théologie qu'on y enseignait. A travers les conférences de Jacques Rohault il découvrit la philosophie de Descartes, dont on publiait alors les principales œuvres à Paris. Membre des Lanternistes lors de son séjour à Toulouse, il participa à Paris aux réunions hebdomadaires de l'abbé de La Roque, ainsi qu'à l'assemblée d'amateurs d'antiquités et de médailles que fréquentait l'abbé Dron, avec Thierry Bignon, Vaillant, Thoynard et Nicaise.

Lors de la réforme de l'Académie des sciences en janvier 1699, R. fut nommé associé géomètre et chargé de la correspondance avec le Montpelliérain Raymond Vieussens ancien médecin de Mlle de Montpensier, l'un des promoteurs de l'étude du système nerveux, et le médecin anglais William Briggs. Un sondage dans les registres de l'Académie des sciences le révèle peu assidu aux réunions de la compagnie, tout au plus peut-on relever la lecture de quelques mémoires et en 1700, la transmission d'une carte du Nouveau-Mexique que lui avait envoyé le duc d'Escalona.

Carrière

Ayant consacré les dernier mois de son séjour parisien à assimiler, sous la direction de Rohault, le cartésianisme et l'art du conférencier, c'est en missionnaire de la philosophie nouvelle que R. s'établit à Toulouse en 1665 pour y donner des conférences publiques. Sa capacité à rassembler la pensée cartésienne en un système et ses qualités d'éloquence lui attirèrent un public fourni parmi lequel il suscita des émules : bientôt, rapporte Fontenelle, il présida une thèse pendant laquelle une dame de ses élèves entrant dans la discussion surmonta brillamment les difficultés qu'on lui opposa. R. s'acquit aussi l'estime d'un jésuite auteur d'une thèse sur la probabilité, le P. Jean Ferrier, qui enseignait la philosophie et la théologie au collège de la ville et qui fut plus tard, de 1670 à 1674, un assez rigide confesseur du roi.

Désireux d'attacher le philosophe à Toulouse, les Capitouls lui accordèrent une pension sur l'Hôtel de ville, fait exceptionnel selon les biographes de R., mais il leur fut disputé par le marquis de Vardes qui voulait l'adjoindre à sa maison. Ami de la première Madame, confident des amours du roi et l'un des grands seigneurs méchants hommes dont Molière s'inspira, Vardes vivait en exil dans son gouvernement d'Aigues-Mortes pour avoir comploté contre Mlle de La Vallière. Entraîné en Languedoc, R. passa un temps à Aigues-Mortes auprès de son protecteur puis s'installa à Montpellier pour y reprendre ses conférences qui rencontrèrent autant de succès qu'à Toulouse. Dès cette époque il jouissait d'une réputation assez établie pour que l'oratorien La Grange le nommât aux côtés de Descartes, Rohault et Gassendi dans le titre de sa critique des nouveaux philosophes publiée à Paris en 1675.

Précédé de cette renommée, R. s'établit à Paris, en 1680, et ouvrit ses conférences rue Galande chez Nicolas Lémery, chimiste protégé de Condé par l'entremise de l'abbé Bourde-lot, et qui avait lui aussi séjourné à Montpellier vers 1670. Tout autant qu'en province, le public accourut à ces conférences cartésiennes ; Fontenelle qui séjournait alors à Paris rapporte que les auditeurs ne trouvaient pas tous place dans l'appartement de Lémery.

Commencées lorsque reprenaient les poursuites contre le cartésianisme, ces conférences ne durèrent pas plus de six mois, R. s'étant soumis à un ordre à peine voilé de l'archevêque de Paris ; de conférencier public il se mua alors en conférencier de salon initiant de grands seigneurs aux idées nouvelles. Harlay qui avait désapprouvé ses leçons publiques le recevait régulièrement pour des cours privés ; Condé appréciant sa clarté le faisait si souvent chercher que vers 1684 R. put espérer sa protection. Selon l'abbé Genest qui y participa, il animait aussi des soirées philosophiques en présence de Garaud de Donneville, président au Parlement de Toulouse, du spirituel duc de Vivonne qui dans sa jeunesse avait fréquenté Scarron, et du duc de Nevers. neveu de Mazarin, libertin de mœurs et de pensée qui s'adonnait à l'alchimie. Enfin l'attitude du duc d'Escalona montre que sa célébrité dépassait les frontières : ce grand d'Espagne qui emportait en campagne les œuvres de R. chargea l'ambassadeur du Roi catholique à Paris de le saluer en son nom. Ainsi l'audience et les protections de R. esquissent un paysage du cartésianisme mondain formé de curieux et de grands seigneurs libertins.

A la fin de 1687, il fut choisi pour participer au comité de rédaction dont le chancelier Boucherat dotait le Journal des savants et cette fonction l'aida peut-être à obtenir, en octobre 1688, le privilège longtemps refusé pour son cours de philosophie qui parut en 1690. Malade dès la fin du siècle, il composa dans les dernières années de sa vie deux ouvrages, l'un consacré aux relations entre la foi et la raison, l'autre à l'histoire de la philosophie.

Opinions

On adjoint R. aux cartésiens comme disciple de Rohault, mais sa pensée qui emprunte à Gassendi diverge assez nettement de celle de Descartes dont il réduit la portée. De Descartes il retint surtout la physique en lui imposant des interprétations et l'adjonction de nombreuses dépouilles levées sur François Bayle pour la réfraction, Raymond Vieussens pour la neurologie, Biaise Pascal pour l'hydrostatique ; mais il négligea les travaux de Newton sur la pesanteur. A Gassendi il emprunta, par l'intermédiaire de l'œuvre de Bernier, des idées fondamentales sur la logique et des notions avec lesquelles il modifia la pensée de Descartes : pour R., le corps se connaît aussi bien que l'âme, les idées innées dépendent des sens (nées avec nous, elles ne sont constamment présentes dans l'âme que par les sensations), les objets de la raison et de la foi sont si disproportionnés qu'il est impossible d'expliquer les uns par les autres.

Très en vogue à son époque, cette pensée compilatrice semble ne pas avoir eu de filiation en dehors de la tératologie : Du Vernay reprit en 1706 l'idée avancée par R. que les monstres pourraient résulter de germes monstrueux.

Activités journalistiques

En 1687, le chancelier Boucherat jugea qu'une seule personne ne pouvait suffire à composer le Journal des savants (J.S.) et décida de le confier à plusieurs rédacteurs ; mais l'abbé de La Roque refusant d'abandonner son privilège, un comité ne fut mis en place qu'après neuf mois de tractations et d'interruption de la revue. Comme l'annonça le Mercure galant d'octobre 1687, outre l'abbé de La Roque maintenu, ce comité comprenait Guillart, le président Cousin et R. Les trois nouveaux journalistes fréquentaient des cercles érudits et mondains mais avaient des spécialités différentes. Si Guillard, ecclésiastique érudit, laissa pour toute œuvre des généalogies manuscrites, Louis Cousin, président en la Cour des monnaies, érudit estimé et censeur, avait publié des traductions d'historiens du Bas Empire et byzantins. Au J.S.tous deux pouvaient se charger de la théologie, de l'histoire et des belles-lettres, tandis que la carrrière de R. le destinait plutôt à la philosophie et aux sciences.

R. publia dans le J.S. quelques-unes des lettres qu'il recevait ; on en compte une dizaine, provenant surtout de Parisiens, sur divers sujets de médecine et de physique : description d'un rein d'une conformation anormale, réflexion sur le gel de l'eau, ou encore trois lettres du même correspondant expliquant la construction d'un hygromètre présenté à l'Académie des sciences.

Si les extraits de livres ne sont pas signés, on reconnaît les intérêts de R. dans le choix des ouvrages de mathématique et de physique présentés dans le J.S. de 1687 à 1692. Ce sont avant tout des manuels pour l'étude des mathématiques, spécialement ceux de Jacques Ozanam et du P. Bernard Lamy. Le cartésianisme de R. pourrait aussi lui avoir inspiré le bref et froid extrait des Principia de Newton (32 lignes dans le J.S. du 2 août 1688) et l'analyse favorable du Traité de la lumière de Huygens et de son Discours sur la cause de la pesanteur qui considérait la théorie de Newton comme une simple hypothèse (J.S., 4 juin 1691).

Le passage de R. au J.S. semble donc marqué, pour les mathématiques et la physique, par la primauté des cartésiens et des membres des institutions savantes parisiennes aux dépens des provinciaux et des autres philosophies. R. abandonna assez vite le journalisme : le P. Léonard consigna entre juin et septembre 1692 dans son recueil de nouvelles journalières qu'il ne participait plus au J.S. alors que Germain Brice le notait encore comme rédacteur dans une lettre à Leibniz du 11 avril 1692. Mais il resta en relations avec la revue qu'il utilisa pour répondre à ses adversaires et avec son imprimeur, Jean Cusson, chez lequel il continua de publier. A la différence d'auteurs pour lesquels le journalisme servit de marchepied à une ascension sociale, c'est la renommée acquise par ses conférences qui valut à R. d'être appelé au J.S. Prolongement de ses activités antérieures dans un périodique qu'il faisait profiter de ses relations savantes, il acquit une expérience du poids du journalisme qu'il exploita après son départ du J.S., lorsqu'engagé dans des polémiques il voulut assurer la plus large audience à ses idées. Malgré son bref passage au J.S., R. n'est pas un journaliste d'occasion, mais un rédacteur spécialisé annonciateur des recrues de l'abbé Bignon en 1701, dont seule le distingue sa position sociale indépendante.

Publications diverses

Peu abondante, l'œuvre de R. comprend à côté de livres de polémique, des ouvrages découlant de ses conférences comme l'exposé méthodique de sa philosophie qu'il donna en 1690, sous le titre Système de philosophie.Selon sa préface il attendit dix ans l'autorisation de le publier et il n'obtint un privilège, en 1688, qu'en ôtant du titre toute référence à Descartes dont l'enseignement de la doctrine était au même moment de nouveau interdit par le souverain. L'impression de cet ouvrage ne se fit que deux ans plus tard, à Paris chez Denis Thierry, pour le compte des libraires associés Anisson, Posuel et Rigaud qui dominaient la librairie lyonnaise et pour lesquels cette publication servit peut-être d'introduction sur le marché parisien qui les repoussait depuis 1681.

La parution du Système de philosophie, contemporaine d'une reprise des débats autour de la pensée de Descartes, entraîna R. dans des polémiques tant avec des anticartésiens, qu'avec des cartésiens lui reprochant ses interprétations de la doctrine. Pierre Daniel Huet ayant critiqué le cartésianisme dans sa Censura philosophiae cartesianae publiée en 1689, R. lui réplique en 1691 par sa Réponse au livre qui a pour titre P. Danielis Huetii [...] censura philosophiae cartesianae, Paris, Jean Cusson (privilège du 18 janvier 1691 et dédicace au vicomte de Montaigu), où il reprochait à Huet de ne pas distinguer le doute méthodique du doute réel ; ouvrage dans lequel Bayle voyait un modèle pour toute controverse sur cette matière. En 1692, Jean Du Hamel professeur de théologie au collège Du Plessis et ami de Huet, coutumier de remarques critiques, donna des Réflexions critiques contre le système de M. Régis auxquelles celui-ci riposta la même année par une Réponse aux réflexions critiques de M. Du Hamel, Paris, Jean Cusson, défendant sans grand succès sa conception de la nature des idées, ce qui lui valu une réplique de son adversaire en 1699. De chacun de ces deux ouvrages de R. il restait lors du décès de Cusson, en 1704, 150 exemplaires en magasin et ils furent estimés à 5 sous pièce.

R. engagea en 1694 une polémique avec Malebranche qu'il attaqua sur la nature des idées, les plaisirs des sens et la taille apparente du soleil et de la lune sur l'horizon et au méridien, dans trois courts textes tous intitulés «réplique» qui parurent en deux opuscules : Première réplique de M. Régis à la réponse du R.P. Malebranche et Seconde réplique... Troisième réplique. Jean Cusson les publia en deux éditions différentes. L'une revêt l'apparence d'une livraison du J.S., la pagination et la numérotation feignent d'insérer dans la suite des J.S. les deux plaquettes intitulées Le Journal (sans précision « des Savants», ni titre courant), et datées des samedi 23 et 30 janvier 1694, pour paraître avant la véritable livraison du J.S. donnée le lundi. L'autre édition, dont les J.S. des 15 et 22 février 1694 présentèrent des extraits, ne porte d'allusion à ce périodique ni au titre, ni dans sa pagination, indépendante de celle du J.S., mais continue sur les deux opuscules distingués par l'adresse de Cusson aux colophons des p. 16 et 28. Ces deux éditions témoignent de la volonté d'attirer deux couches de public différentes : d'une part les lecteurs du J.S., professionnels de l'esprit et amateurs de sciences, appâtés par un pseudo-extraordinaire de leur revue et par le fumet de la polémique suggérée par le mot réplique ; d'autre part des lecteurs plus lointains soit du J.S., soit de Paris, qu'attirait la renommée des adversaires ou le bruit de leur dispute. Malebranche tenta de clore la controverse sur la taille apparente du soleil et de la lune en obtenant de plusieurs mathématiciens, le marquis de l'Hôpital, Varignon, Sauveur, et l'abbé Catelan, un jugement en sa faveur. Mais la publication de leur attestation dans le J.S. du 8 mars 1694 n'appaisa pas l'ergotage de R. qui se répandit encore dans plusieurs numéros de la revue, au grand profit de Cusson.

Paul Mouy a aussi voulu reconnaître R. dans l'anonyme avec lequel Leibniz argumenta sur le thème de l'impiété supposée de la doctrine de Descartes, dans les numéros des 17 juin, 19 et 26 août et 18 novembre 1697 du J.S.

Si ces polémiques s'éteignirent au tournant du siècle, R. critiqua encore Malebranche dans L'Usage de la raison et de la foy, publié en 1704 chez Jean Cusson, et dédié à l'abbé Jean Paul Bignon, ouvrage dans lequel il entendait séparer les domaines de la raison et de la foi, toutes deux infaillibles : «l'une dans l'ordre de la nature, et l'autre dans l'ordre de la grâce ». A sa mort, Cusson conservait encore dans son magasin 200 volumes en blanc de cet ouvrage et 14 exemplaires reliés en veau, prisés 1 £ 10 s. en blanc et 2 £ 5 s. en veau (alors que dans son catalogue Prosper Marchand nota un prix de 6 £).

R. donna son dernier ouvrage en 1705, cette fois en latin, Discursus philosophicus in quo historia philosophiae antiquae et recentioris recensetur.

Bibliographie

Moreri, art. «Hautefeuille, Jean» et «Régis, P.-Sylvain» ; B.Un. – A.N., M.C., XLIX, 430, 29 oct. 1704 : inventaire après décès de Jean Cusson. – B.N., f.fr. 24471-24472 : Recueil de quelques nouvelles journalières de la République des lettres (1691-1697). Par le P. Léonard de Ste Catherine. – Archives de l'Académie des sciences, dossier Régis, et Procès verbaux des séances, vol. 18 bis et 19.– Ste G., ms. 2516, lettres de Monsieur Dron. – Camusat D.F., Histoire critique des journaux (publiée par J.F. Bernard), Amsterdam, 1734. – Flachat de Saint-Sauveur, Pièces fugitives d'histoire et de littérature, 1704, t. I, p. 347 et suiv. – Fontenelle B. Le Bovier de, «Eloge de Pierre-Sylvain Régis», Œuvres, nouv. éd. augmentée, Paris, 1742. – Leibniz G.W., Sämtliche Schrif­ten und Briefe, Reihe I, Allgemeiner politischer und historischer Briefwechsel, Darmstadt, 1923. – Mercure galant, oct. 1687. – Bouillier F., Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, 1868. – Damiron J.P., Essai sur l'histoire de la philosophie en France, Paris, 1846, t. II, p. 61-95. – Desbarreaux-Bernard T., Les Lanternistes, Paris, 1858. – Maury A., L'Ancienne Académie des sciences, Paris, 1864. – Sergescu P., «La littérature mathématique dans la première période (1665­1701) du Journal des savants», Archives internationales d'histoire des sciences, n.s., n° 1, oct. 1947, p. 60-99. – Watson R.A., The Downfall of cartesianism, 1673-1712, La Haye, 1966. – Watson R.A., «Pierre-Sylvain Régis», Encyclopedia of phïlosophy, New York, 1967.

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