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Guillaume Thomas RAYNAL (1713-1796)

État civil

«L'an mil sept cens treize et le quinzième jour du mois d'avril, j'ay baptisé Guillaume Thomas Raynal, fils du Sr Raynal, bourgeois, et de Mlle Catherine de Girels, mariés du lieu de la Panouze, né le douzième du dit mois ; son parrain a été le Sr Pierre Thomas de Girels, avocat au Parlement, fils de M. de Girels, procureur du roy en la justice royale de Saint-Geniez, et sa marraine Marie Raynal» (reg. par. Lapanouse-de-Séverac, Aveyron). Né le 12 avril 1713, R. appartenait par son père à une famille de marchands ; Guillaume Raynal était marchand de biens (A.D. Aveyron, reg. not. de Capblat, acte du 14 oct. 1728, renseignement de J. Delmas) et fermier général du prieuré de Lapanouse (ibid., acte du 22 déc. 1728) ; Catherine, fille de Pierre Thomas de Girels, était de bonne noblesse de robe (F, p. 2-3). R. eut un frère, mort en 1789 (F, p. 327-328) et deux sœurs ; l'une épousa le notaire Julien, l'autre le seigneur Camboulas dont elle eut un fils, Simon Camboulas, qui fut député de la Convention (F, p. 3). R. est mort à Paris, chez le «citoyen Corsange», le 6 mars 1796 (F, p. 396).

Formation

Il fit ses humanités au collège des Jésuites de Rodez (Delattre, t. IV, art. «Rodez»). Le 26 septembre 1729, il entre au noviciat de Toulouse, où il a pour maître le R.P. Cayron ; il achève son noviciat en 1731 et fait ensuite deux années de philosophie à Tournon (professeur, Jean Ducros). Pendant sept ans (1733-1740), il enseigne dans divers établissements ; de 1737 à 1738, il est professeur d'humanités à Béziers, en 1738-1739, professeur de rhétorique à Rodez, puis, de 1739 à 1740, à Saint-Flour. Après avoir fait sa théologie à Clermont-Ferrand (1740-1741) puis au Grand collège de Toulouse, il est ordonné prêtre en 1743. Il quitte la Compagnie en 1744 et se rend à Pézenas, sans doute pour enseigner au collège de la ville (dirigé par les Oratoriens). Vers 1746, il se rend à Paris.

Carrière

Ses débuts à Paris sont mal connus. Il fut d'abord desservant de la paroisse Saint-Sulpice, en 1747 selon ses biographes (B.Un. ; F, p. 5), mais dans une lettre à Feydeau de Marville du 17 mai 1746, Voltaire écrit : «L'auteur du nouveau libelle distribué à la porte des Thuileries, intitulé Discours de réception, etc. est composé par un gascon nommé l'abbé Rénal, homme qui fait des nouvelles à la main, qui prêche, qui produit des filles, et envoyé des libellés à plusieurs personnes de la Cour. Cet homme demeure dans un collège, on n'a pas pu savoir encore sa demeure» (Correspondence, éd. Besterman, D3391). Le libellé était en fait d'Antoine Travenol (ibid., p. 984) mais l'enquête très précise de Voltaire montre que dès mai 1746, R. vivait, comme il s'en est vanté, de messes à quinze sous, de sermons à un écu, et de divers expédients (cf. F, p. 6). A la même époque, il est précepteur des enfants de Lamie de Lagarde et secrétaire de l'abbé d'Aoul, conseiller au Parlement de Paris (F, p. 6-7) ; il publie des «nouvelles littéraires» et s'efforce de seconder les vues du ministère des Affaires étrangères ; il publie dans cette intention l'Histoire du Stathoudérat (1747), l'Histoire du parlement d'Angleterre (1748) et une «brochure politique sur les démêlés de la France et de l'Angleterre » qui lui vaudra d'être présenté au ministre Puysieux (La Harpe, cité par F, p. 29). Cette activité débordante et ces relations lui permettent d'obtenir le brevet du Mercure en juillet 1750, et plus tard une pension «en considération de son travail à la rédaction d'ouvrages relatifs à l'administration du département des Affaires étrangères» (brevet délivré le 13 sept. 1761, adressé à R. le 3 août 1779, A.A.E., dossier 59, R.). Ces travaux ainsi que sa collaboration à l'Encyclopédie (1748-1749) lui valent d'entrer en 1750 à l'Académie de Berlin, et peu après à la Royal Society de Londres. II se tourne alors vers l'histoire des révolutions et des guerres, publie les Anecdotes historiques (Ï753). puis l'Ecole militaire (1762) qui répond directement aux préoccupations de Choiseul, secrétaire d'Etat à la Guerre en 1761 ; selon Simon Camboulas, R. aurait été agent secret du ministre (F, p. 92). La carrière de R. change brusquement de face avec la publication de l'Histoire des deux Indes. Imprimé à l'étranger en 1770, l'ouvrage est introduit en France au début de 1772(M.S., 20 mars, cité par F, p. 265-266), fait scandale durant l'été, est supprimé par arrêt du Conseil le 19 décembre ; une seconde édition paraît en 1774 ; l'Histoire est mise à l'index le 29 août 1774- et R - prépare une 3e édition. Ayant reçu le conseil de s'expatrier, il fait un voyage triomphal à Lyon (29 août 1780, F, p. 273), Lausanne, Neuchâtel, Genève, puis à Londres (Mettra, cité par F, p. 280-281). A son retour, il est décrété de prise de corps (25 mai 1781) et son livre est brûlé par la main du bourreau (29 mai). R. est accueilli à Spa par le prince Henri de Prusse chez qui il réside pendant quatre mois (F, p. 307), puis se rend à Bruxelles et à la cour de Saxe-Gotha ; il termine son périple européen à Berlin ; il est reçu à Potsdam par Frédéric II vers le 18 mai 1782 (F, p. 311). Il travaille alors à un «projet d'histoire de la révocation de l'Edit de Nantes» pour lequel il adresse un questionnaire à tous les pasteurs et réfugiés (lettre de Frédéric à d'Alembert, 30 oct. 1782). A la fin de l'année, il passe en Suisse où il réside à Lausanne (F, p. 318) ; il obtient enfin son rappel, peut-être par l'entremise de Suffren (M.S., 5 oct. 1784, cité par F, p. 319). Il est à Saint-Geniès en août 1784, puis s'installe à Toulon chez son ami Malouet (nov. 1784 - juin 1786 ; F, p. 324). En juin 1786, il s'établit à Marseille, rue Puget. Dès août 1790, l'Assemblée annule le décret de 1781 et R. peut revenir à Paris en septembre (F, p. 381). Une «Adresse» de R. est lue à l'Assemblée le 31 mai 1791 ; elle suscite l'indignation des révolutionnaires et le fera soupçonner de trahison (F, p. 381-382 ; H.J. Lùsebrink, « La chute d'un écrivain-philosophe : l'abbé Raynal devant les événements révolutionnaires (1789-1796) », dans L'Ecrivain devant la Révolution1780-1800, P.U. de Grenoble, 1990, p. 89-105). R. se retire à Chaillot en juillet 1791, puis à Athis-Mons et à Montlhéry. Il proteste en janvier 1794 contre la confiscation de son argenterie et de ses papiers. En décembre 1795, il a la consolation d'être élu membre de l'Institut. Il s'installe en février 1796 chez son ami Corsange «rue des batailles, n° 1, à Chaillot» (F, p. 396) ; c'est là qu'il mourra quelques jours plus tard.

Situation de fortune

Si R. paraît vivre d'expédients lors de son arrivée à Paris en 1746, il a trouvé rapidement le moyen d'acquérir, par le journalisme, par le cumul des fonctions et par la spéculation, une fortune considérable. Entre novembre 1748 et septembre 1749, il reçoit 1200 £ pour sa collaboration à L’Encyclopédie {Revue de synthèse, 1938, p. 48-53). Titulaire du Mercure, sa pension devait monter à 12 ou 15 000 £ ; à la fin de 1754, il se retire avec une pension de 2000 £ (brevet du 12 oct. ; F, p. 66). Il obtient en 1751 le bénéfice de la commanderie de Cassenodes qui lui rapporte 500 £ par an (F, p. 68-69). On ne sait ce qu'il a retiré de ses missions aux Affaires étrangères, mais la pension de 1000 £ qui lui est accordée par brevet du 13 septembre 1761 lui est encore versée en 1779, malgré l'interdiction de L’Histoire des deux Indes. Ses premiers ouvrages lui ont rapporté des sommes considérables ; il vend à compte d'auteur 6000 exemplaires à un écu de L’Histoire du Stathoudérat, « ce qui lui fit une somme de dix huit mille francs» (La Harpe, cité par F, p. 48). En 1760, il était assez riche pour secourir ses frère et sœurs et se comporter en mécène (F, p. 70-71). Après 1791, ses ennemis ont émis des doutes sur l'origine de sa fortune ; on l'a accusé de proxénétisme, de participation à la traite des noirs (F, p. 95) ; il est plus probable qu'il sut économiser et placer ses capitaux dans des compagnies de commerce (F, p. 96). La suppression de sa pension du Mercure en 1781 ne l'empêche pas de vivre grand train. Il propose en 1784 de fonder un prix annuel de 1200 £ à l'Académie, crée deux prix de 600 et 1200 £ à l'Académie de Lyon (F, p. 343-344), un prix de 1240 £ à l'Académie de Berlin et offre une statue de Guillaume Tell à Lucerne (F, p. 286). La Révolution lui rend la propriété de ses biens avec une indemnité de 24 000 £ (F, p. 356) puis une pension de 2887 £ (brevet du 10 oct. 1792 ; F, p. 357). Sa fortune peut se mesurer aux prêts importants qu'il a consentis : 60 000 £ à un directeur des fermes vers 1765­1770 (F, p. 355), 20 000 £ en 1782 (F, p. 354), 50 000 £ à des parents et amis sous la Révolution (F, p. 357) ; Feugère conclut : «il semble bien que, vers 1792, Raynal avait au moins douze mille livres de rentes» (p. 358).

Opinions

R. fut pendant 30 ans au centre de la vie intellectuelle parisienne. Son habileté et sa rudesse, sa franchise et souvent sa générosité lui valurent des amis fidèles ; il a été lié surtout aux «philosophes» ; à Fontenelle, à Diderot, à Voltaire, à Rousseau, à Helvétius et à d'Holbach, à Suard et à Marmontel, à Grimm, à Prévost. Il a fréquenté les hôtels de Mme Geoffrin, chez qui il était comme le « grand maître des cérémonies» (Garât, cité par F, p. 75), les salons de Mme de Lespinasse et de Mme Necker. Il a lui-même tenu salon vers 1775-1780 (M.S., t. XVII, p. 198-199). Il fait alors figure de maître et protège ses confrères moins fortunés ; il emploie à la préparation de L’Histoire des deux Indes Thomas, Saint-Lambert, Suard, Guibert, Naigeon, Pechméja, Deleyre, Diderot, à qui il aurait versé, selon Mallet Du Pan, 10 000 £ (F, p. 188). Il se montre en même temps habile à ménager les autorités : de 1750à 1774, il semble qu'il soit resté en relations avec le ministère des Affaires étrangères, et L’Histoire des deux Indes apparaît à bien des égards comme l'illustration de la politique officielle (Duchet, p. 129-131) même si Diderot en a accentué les vues les plus «expérimentales» ou révolutionnaires. La condamnation et le succès immense de l'ouvrage ont fait de R. une figure mythique de « républicain » et de libérateur. De par ses origines et ses goûts, il était proche de la grande bourgeoisie d'affaires et de l'aristocratie ; il a très vite montré son opposition à ce qui était pour lui l'anarchie révolutionnaire ; son «adresse» de mai 1791 à l'Assemblée fit l'effet d'un reniement. Fidèle à lui-même, il préparait en 1796 une nouvelle édition de L’Histoire des deux Indes (B.N., f.fr. 6429, questionnaire préparé par R. et liste de correspondants). Sa correspondance a fait l'objet d'un premier inventaire par Feugère (Bibliographie critique de l'abbé Raynal, p. 58-65) ; voir également la correspondance de Voltaire et celle de Diderot.

Activités journalistiques

R. est choisi dès 1747 par la duchesse Louise Dorothée de Saxe-Gotha comme correspondant littéraire à Paris. Il lui envoie sa première lettre le 29 juillet 1747 (notice de Tourneux en tête de la CL. ; F, p. 10 ; Lizé, p. 157). Il rédige régulièrement sa «feuille manuscrite» jusqu'au 27 décembre 1751. Les lettres qui suivent, pour 1751-1753, ont été récemment retrouvées et édités par E. Lizé et E. Wahl (Inédits de correspondances littéraires). R. la reprend le 1er avril 1754 et poursuit jusqu'au 18 février 1755. A cette date, Grimm rédigeait déjà depuis près de deux ans son propre bulletin ; les «nouvelles littéraires» de R., jointes au manuscrit de Gotha de la correspondance de Grimm, ont été éditées par M. Tourneux en 1877-1882 sous le titre de Correspondance littéraire, philosophique et critique par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc. ; la correspondance de R. occupe le t. I et une partie du t. IL Cette correspondance n'a été connue au XVIIIe siècle que sous sa forme manuscrite. Tonloo écrit à P. Marchand le 3 janvier 1749 : «M. l'abbé Raynal compose aussi une feuille manuscrite qui contient les nouvelles littéraires, anecdotes savantes, etc. de Paris qu'il envoie dans les pays étrangers. Ne pourriez-vous pas, mon cher ami, lui en trouver du débit, par exemple auprès de M. de Blier ou bien M. le comte de Bentinck, ou ailleurs ? Il vend sa feuille deux cents livres» (March. 2, n° 6). La feuille est aussi distribuée en province : ainsi à M. de Montcamp à Aies (lettre de Cabanis à Seigneux, 4 oct. 1750, B.P.U., fonds Seigneux 6, n° 62).

Mercure de France : R. aurait obtenu le privilège du Mercure grâce à l'appui de M. de Puysieux (F, p. 66). Il le dirige du1er juillet 1750 au 1er janvier 1755 («Mémoire historique sur le Mercure de France», mai 1760, p. 130). Il succédait à Fuzelier et La Bruère qui avaient confié la rédaction du journal à Rémond de Sainte-Albine ; R. s'occupera personnellement du choix des textes publiés mais, semble-t-il, sans participer à la rédaction : à partir du 1er juillet 1750, les manuscrits sont à adresser «pour M. l'abbé Raynal». R. a-t-il vraiment obtenu un privilège en forme ? Au moment de quitter la direction du journal, à la fin de 1754, il écrit : «Les infirmités de feu M. Fuzelier et l'absence de feu M. de La Bruère ont fait que j'ai été chargé seul, durant quatre ans et demi, du Mercure. Cet ouvrage périodique passe par brevet à M. de Boissy, dont l'esprit et le goût sont généralement connus» (déc. 1754, p. 215). Il semble donc que le privilège soit resté entre les mains de La Bruère (voir « Le Clerc de La Bruère»).

Avant d'obtenir son privilège, R. avait pensé créer son propre journal : « il aurait envie de faire imprimer en Hollande un journal littéraire et il s'associerait trois ou quatre des meilleures plumes de Paris» (Tonloo à Marchand, lettre citée). Ce projet n'a pas eu de suite.

Bibliographie

Voir Cior 18, n° 52316-52377, et surtout Feugère, Bibliographie critique de l'abbé Raynal. B.Un. – B.U. Leyde, fonds Marchand, March. 2. – Le Breton T., «Notice sur la vie et les ouvrages de G.T. Raynal», Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, t. I, 1798. – Jay A., Précis historique sur la vie et les ouvrages de l'abbé Raynal, Paris, 1821. – (F) Feugère A., Un précurseur de la Révolution, l'abbéRaynal (1713-1796), documents inédits, Angoulême. Impr. ouvrière, 1922. – Id., Bibliographie critique de l'abbé Raynal, Angoulême, Impr. ouvrière, 1922. – Delattre P., Les Etablissements des Jésuites en France, Enghien, 1940-1957. – Duchet M.. Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Maspero, 1972. – Lüsebrink, H.J., «Stratégie d'intervention, identité sociale et présentation de soi d'un <défenseur de l'humanité) : la carrière de l'abbé Raynal», dans Rhétorique du discours, objet d'histoire (XVIIIe-XXe siècles), éd. J. Guilhaumou, P.U. Lille, 1981, p. 28-64. – Lizé E., «Nouvelles littéraires inédites de l'abbé Raynal (22 janvier 1763) », dans Du Baroque aux Lumières, Limoges, Rougerie, 1986. – Goggi G., «Le voyage de Raynal en Angleterre et en Hollande », dans Recherches sur Diderot, n° 3, 1987, p. 86-117. – Lectures de Raynal : l'«Histoire des deux Indes» en Europe et en Amérique au XVIIIe siècle, Actes du colloque de Wolfenbùttel, éd. H.J. Lùsebrink et M. Tietz, S.V.E.C. 286, 1991. – Inédits de correspondances littéraires, G.T. Raynal (1751-1753) ; N. Chompré (1774-1780), éd. E. Lizé et E. Wahl, Genève, Slatkine, 1988. – Lùsebrink H.J. et Strugnell A., L'Histoire des deux Indes : réécriture et polygraphie, S.V.E.C. 333. I995.

Auteur(s) de la notice


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