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Jean MAUBERT DE GOUVEST (1721-1767)

État civil

Jean Henri Maubert de Gouvest est né à Rouen le 20 avril 1721 dans une famille aisée, et mort à Altona le 21 novembre 1767.

Formation

Fuyant la maison paternelle, M. est entré dans l'ordre franciscain (capucins) à l'âge de dix-sept ans, et le quitte volontairement en mars 1744.

Carrière

Fugitif, poursuivi, M. passe en Saxe après un bref séjour à La Haye. Précepteur de la famille Rutowski, il sert aussi comme volontaire dans l'artillerie saxonne. Imprudent, indiscret, il est enfermé pendant quatre ans dans la forteresse de Königstein (jusqu'en 1752). Le nonce apostolique réussit à le faire libérer. Dispensé par Benoît XIV, M. est affilié à l'ordre sécularisé de Cluny. Il se rend alors à Rome où son cas n'est pas tranché. En route pour la France, il échappe à ses gardiens et passe en Suisse (1753). M. s'installe à Lausanne où il commence une carrière d'auteur politique, prend le titre d'avocat, reçoit la bourgeoisie d'Allamans (Etats de Berne) et adhère ouvertement à la Réforme. Compromis dans de nombreuses affaires, en outre dans l'édition de La Pucelle de Voltaire, M. quitte la Suisse pour l'Angleterre en passant par l'Allemagne et la Hollande en 175 5. Des démêlés obscurs avec un faux homonyme le ramènent dans les Provinces-Unies deux ans plus tard. Le comte de Brühl le fait nommer secrétaire d'Auguste III de Pologne, mais Frédéric II de Prusse réussit à le faire expulser de Hollande ou il était devenu entretemps l'informateur secret de Cobenzl, ministre d'Autriche à Bruxelles. Celui-ci le repêche et l'installe dans la capitale des Pays-Bas autrichiens à l'automne de 1758 où il poursuit ses activités de pamphlétaire politique, au service de Vienne cette fois, et commencera une carrière brève mais intéressante de journaliste. Sa nomination au poste de directeur de la nouvelle Imprimerie royale lui permettra de lancer et imprimer plusieurs périodiques. Mais sa conduite de moine défroqué, protestant, vivant en concubinage, soumis à mille et une intrigues de confrères jaloux, ses dettes de plus en plus criantes le forcent à quitter Bruxelles dans la première semaine de 1761. Chevrier lui succède et ne perd aucune occasion de le discréditer aux yeux de l'opinion publique. M. séjourne quelque temps en France, en Bavière, au Wurtemberg. A Francfort, où il tente en vain de poursuivre ses activités de journaliste politique, il se fait nommer directeur des spectacles pour le couronnement impérial. Retourné en Hollande, il y est emprisonné sur les instigations de son ancien associé à Bruxelles, le libraire Constapel. Au terme d'un interminable procès pour lequel il sollicitera vainement les secours de Cobenzl, M. reprend la route du Nord et meurt subitement à Altona le 21 novembre 1767.

Activités journalistiques

L'activité journalistique de M. n'est qu'un des multiples et divers aspects de sa carrière tumultueuse. Elle n'a jamais été mise en relief par ses biographes. Nous en signalerons ici les traits importants. M. s'est très clairement exprimé sur sa conception du journalisme dans le préambule du n° 1 de la Gazette françoise des Pays-Bas du 1er mai 1759 : «Le Gazetier a pu être l'homme du Public, et se vouant à la vérité se titrer Historien : s'il n'a pas soutenu ce personnage honorable, son erreur sur le moyen de plaire aux Cours, y a eu plus de part que la séduction. Telle est l'idée que je me fais de mon nouvel état, et d'après laquelle j'ose annoncer la Gazette des Pays-Bas». Quelques détails : M. refuse une certaine docilité en tant que journaliste et tente longuement de se justifier d'avoir mêlé nouvelles et commentaires dans les « Eclaircissements » de la Gazette de mai 1759. Nous savons que ces commentaires étaient souvent inspirés, voire dictés par Cobenzl qui pouvait à chaque instant le révoquer. Dans le Mercure historique et politique des Pays-Bas, il justifie la publication d'un texte « prophilosophique » en réponse à une critique : «L'intolérance en fait d'opinion, est un écueil dont nous nous garderons avec soin». C'est bien le point de vue de Cobenzl, personnage éclairé. Avec franchise il évoquera les difficultés de son Mercure dans presque toutes les livraisons de ce périodique. La lecture de la Gazette et du Mercure fait immanquablement songer à la méthode de M. que l'on peut trouver dans nombre de ses ouvrages politiques, et particulièrement, comme il l'a reconnu lui-même, dans son Histoire politique du siècle (Londres, 1754-1755). Il s'agit d'une vision globale des événements alliant le fait au commentaire. Pour lui, le journaliste est l'historien de l'actualité et doit appliquer la déontologie de ce dernier.

Il n'est pas facile de décrire avec exactitude les activités journalistiques de M. A Bruxelles, avec l'appui de Cobenzl, il a lancé successivement le Résident turc (1753), la Gazette de Bruxelles (1756-1761) et la Gazette françoise des Pays-Bas (1er mai 1759), le Mercure historique et politique des Pays-Bas (sept. 1759) et les Mémoires du temps ou recueil des gazetins de Bruxelles (3 mai 1760) ; voir D.P.i 1192, 505, 942, 891. Les documents officiels montrent également qu'il fut associé aux Annonces et avis divers des Pays-Bas (2 déc. 1760) entreprises par Brindeau Desroches.

La Gazette françoise des Pays-Bas est annoncée dès le 4 avril 1759 par Gazette de Bruxelles, lointain successeur de la première feuille bruxelloise, Le Courrier véritable des Pays-Bas fondé en 1649. Le n° 1 de la nouvelle série rédigée par M., avec privilège, paraît le 1er mai 1750. Le journal sort deux fois par semaine sur quatre pages in-40 au prix imposé de deux sols de Brabant (D.P.1 505). Le Supplément, fréquent, coûte 1 sol et demi ; l'Eclaircissement mensuel sera gratuit pour les abonnés et ne coûtera que deux sols pour les autres (il n'en paraîtra qu'un seul : le premier, de mai 1759). La Gazette, imprimée par Boucherie, prend le titre de Gazette des Pays-Bas à partir du n° 13 et le gardera jusqu'à sa suppression en 1791. M. cessa de collaborer à la Gazette dans les premiers jours de janvier 1761. La feuille contient essentiellement des nouvelles politiques, regroupées traditionnellement sous les rubriques d'origine et datées. Quelques annonces variées accompagnent le tout ; on en trouvera beaucoup plus dans les Annonces, feuille spécialisée en la matière.

Le Mercure historique et politique des Pays-Bas a eu une existence très peu régulière. Sa périodicité mensuelle ne fut guère respectée : les annonces à ce sujet dans la Gazette, le Mercure et les Mémoires sont légion. Le premier numéro, annoncé par la Gazette du 3 juillet 1759, paraît en septembre. Le dernier numéro retrouvé porte le n° 12 et est daté d'août 1760 (B.R. Bruxelles, VH 20 709 A, 2 vol. in-12, reliure d'époque avec tables). Le Mercure a semble-t-il, vécu au-delà de cette date puisque les Mémoires de novembre 1761 annoncent un n° 25, qui sans doute n'était plus l'œuvre de M. Le programme du Mercure, dédié à Charles de Lorraine, est net : il s'agit de donner en six chapitres un aperçu mensuel de synthèse politique. Suivant la ligne du gouvernement, il peut se flatter évidemment de la protection du Gouverneur général (Gazette du 14 mars 1760). Diffusé à Bruxelles par le libraire Boucherie, le Mercure dont l'abonnement à 12 numéros coûte 15 francs payables d'avance (1 escalin de Brabant le numéro) est soigneusement diffusé en France et en Suisse.

Les Mémoires du temps ou recueil de gazetins de Bruxelles sont une feuille hebdomadaire de 4 p. in-folio vendue à 2 sols et demi par l'intermédiaire de Balorrier (D.P.1 891). Elle est annoncée pour le 1er mai 1760 par la Gazette du 4 avril. Nous en connaissons deux séries. Une première comprend 52 numéros rédigés par M. et courant du 3 mai 1760 au 25 avril 1761. Une seconde série, de 49 numéros, va du 2 mai 1761 au 3 avril 1762 ; elle est le fait de Chevrier (Bruxelles, Bibliothèque royale III 19910C, avec faux-titre général imprimé après coup). Cette feuille sera supprimée en 1767 par le Conseil privé alors qu'elle était rédigée par Bastide. Les Mémoires sont un périodique destiné à « satisfaire la curiosité de ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas se procurer les Gazettes de ce Pays» (3 et 17 mai 1760) : une sorte de résumé et de complément hebdomadaire à la Gazette. Ainsi, sous le contrôle attentif de Cobenzl, M. a lancé trois périodiques, nettement diversifiés dans leur objet et dans leur forme, dans une ville et un pays où l'activité journalistique était plus que somnolente. Nous ne pouvons préciser à quelle date M. lâcha le Mercure et les Mémoires. Après lui, la Gazette et ces feuilles prirent des orientations nouvelles. La Gazette surtout, littéralement dévorée par les créanciers de M. retomba dans son insipidité première. Pendant un temps, Bruxelles put rivaliser, grâce à Cobenzl et M., avec d'autres capitales européennes, mais le ministre ne put ni ne voulut protéger longtemps un homme imaginatif dont la conduite eut le don de lui susciter de nombreux ennemis de plus en plus puissants.

Publications diverses

La bibliographie de M. est longue ; voir Cior 18, n° 43 786-43803. Nos recherches nous permettent de la corriger et de l'étendre : Les Lettres de M. Robert Talbot (1768) sont une œuvre originale. Les Lettres chérakéesiennes de 1769 sont une réédition des célèbres Lettres iroquoises (1752). M. publia également Le Siècle politique de Louis XIV de lord Bolingbroke (1753). Il revendique dans sa correspondance avec Cobenzl la paternité des titres suivants : Lettre du prince de Prusse mourant, au roi son frère (Erlangen, 1758), Le Patriote hollandais (Amsterdam, 1758-1759) et des suivants, non identifiés : Adieux de l'Académie de Prusse (1758 ?), Expédition secrète (Conlon, 1758 : 179), Lettre sur le droit d'invasion, L'ombre de Keyserling et le Système de la Prusse. Ajoutons encore que les Réflexions d'un Suisse sur la guerre présente (Bruxelles, 1759) devraient également être attribuées à M.

Bibliographie

Haag. – Wien, Österreichisches Staatsarchiv, DDA Berichte 77, Weisungen 617 ; Bruxelles, Archives générales du royaume, Secrétairerie d'Etat et guerre, 1175 (Correspondance M.-Cobenzl). – Saint-Flour, L'Espion ou l'histoire du faux baron de Maubert, auteur de plusieurs libelles, qui ont paru pendant cette guerre. Pour lesquels il a été exilé de Hollande, Liège, 1759. – Chevrier F.A., Le Colporteur, Londres, 1762. – Id., Les Amusemens des dames de B[ruxelles], s.d. [1763]. – Histoire de la vie de H. Maubert, soi-disant chevalier de Gouvest, gazetier à Bruxelles et auteur de plusieurs libelles politiques, mise en lumière pour l'utilité publique, Londres, 1763. – M., Le Temps perdu ou les écoles publiques, Amsterdam, 1765. – Uriot J., La Vérité telle qu'elle est, contre la Pure Vérité, Stuttgart, 1765. – Lettres wurtembourgeoises, ou la vérité sans fard opposée à la Pure Vérité et à la Vérité telle qu'elle est, Fribourg, 1765. – Yvon abbé, «Eloge de M. Maubert», Le Nécrologe des hommes célèbres de France, Paris, 1769, p. 157-215. – Piot C, «Jean-Henri Maubert de Gouvest à Bruxelles», Bulletins de l'Académie royale de Bruxelles, t. XLVIII, 1874, p. 693-720. – Villermont C. de, Le Comte de Cobenzl, Lille, Bruges, 1925. – M., Les Lettres iroquoises, éd. E. Balmas, Paris, Milan, 1962. – Voltaire, La Pucelle d'Orléans, éd. J. Vercruysse, Genève, 1970, p. 44-59, 715. – Id., «Candide journaliste : Jean Henri Maubert de Gouvest gazetier à Bruxelles», Cahiers bruxellois, 1975.

Auteur(s) de la notice


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