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Jean François MARMONTEL (1723-1799)

État civil

Né à Bort, en Limousin, le 11 juillet 1723, fils aîné de Martin Marmontel (orthographié Marmonteil sur l'acte de baptême), tailleur d'habits, et de Anne Marie Gourde (Rupin, p. 13). Dans sa famille, nombreuse, il vit au milieu de femmes : ses deux bisaïeules, ses tantes, sa mère, qui le couvent. Il se maria le 11 novembre 1777, à Paris, avec Mlle de Montigny, nièce de l'abbé Morellet, âgée de dix-neuf ans environ (Morellet ; Mémoires). Auparavant, il noua de nombreuses liaisons : Mlle Navarre, comtesse de Mirabeau, en 1748 (Joly, p. 131-184), la Clairon (1748, et plus tard), Mlle de Beauménard (1748), Mlle de Verrières (1749) et bien d'autres encore. Il eut cinq garçons dont deux moururent en bas âge (registre de l'Académie, 6 mars 1784). Il mourut lui-même le 31 décembre 1799 à Abloville, près de Gaillon (Boissier G., Inauguration du monument de Marmontel à Saint­-Aubin-sur-Gaillon, Paris, Institut de France, 1899).

Formation

Malgré les réticences de son père, désireux plutôt de le pousser dans une carrière commerciale, il entra au collège jésuite de Mauriac à onze ans en 1734. Préparé par le P. Malosse en vue de la quatrième, il continua à apprendre le latin avec le P. Bourges (Ravaisson, t. XII, p. 454-457). En 1738, à quinze ans, il termine sa rhétorique. De 1738 à 1740, il se fit accepter comme répétiteur en philosophie au collège jésuite de Clermont-Ferrand. De 1740 à 1745, il pensa entrer dans les ordres et, après des séjours à Limoges chez les Sulpiciens, à Toulouse chez les Jésuites et les Bernardins, entre autres, il obtint brillamment son grade de bachelier en théologie, mais, à la suite d'une menace d'exil au séminaire de Calvet, et sur les pressions de sa mère, il renonça à l'état ecclésiastique, préférant une carrière d'homme de lettres.

Carrière

En effet, à la suite de succès poétiques aux Jeux Floraux (Poitevin-Peitavi), il fut appelé par Voltaire à Paris, avec la promesse d'y être pris en charge par le contrôleur des finances Orry (billet de nov. 1745, D12770). Il semble être arrivé à Paris en décembre 1745 (lettre de Voltaire à Mme Denis, déc. 1745, D12777). Orry disgracié, M. fonde avec Bauvin L'Observateur littéraire en 1746, qui ne parut que de février à avril (D.P. 1 1080). A l'automne 1746, il devint précepteur chez Mme Harenc et le resta jusqu'en 1747. Il habitait rue des Mathurins avec Lavirotte, rédacteur au Journal des savants (La France littéraire, Paris, 1758) et l'abbé de Prades. En juin 1748, il accompagne Mlle Navarre à Avenay (Joly), puis accepte l'hospitalité du fermier général La Popelinière à Passy, chez lequel il séjourna jusqu'en 1753. En 1753, grâce à la protection de Mme de Pompadour, il obtint le poste de secrétaire des Bâtiments auprès de M. de Marigny, frère de celle-ci, et s'installa à Versailles jusqu'en 1758. Le 27 avril 1758, Mme de Pompadour le fit nommer auteur du Mercure de France avec pour auxiliaires Coste et Suard. Pour avoir mécontenté le duc d'Aumont, il fit un bref séjour à la Bastille, du 28 décembre 1759 au 7 janvier 1760 (lettre de M. à Diderot, Corr., t. I, n 50 ; Mercure de France, mars 1758, p. 480 et suiv.).

Le 23 novembre 1763, il fut élu à l'Académie française (Brunei, Les Philosophes et l'Académie française au XVIIIe siècle, Paris, 1884, p. 143-153). Il poursuivit son ascension sociale : nommé en 1772 historiographe du roi (lettre à Voltaire, 1er avril 1772), élu secrétaire perpétuel de l'Académie française en 1773, en succession à d'Alembert (registres de l'Académie, 1763-1791), nommé historiographe des Bâtiments en 1785 ; enfin, en 1787, il occupa, peu de temps, la chaire d'histoire du Lycée.

A partir de 1789, il commença une carrière politique : électeur à l'assemblée primaire de Paris (section des Feuil­lants), il ne fut pas élu député aux Etats généraux, mais après avoir quitté Paris, le 6 août 1792, pour Evreux, puis Abloville, il fut nommé, le 13 octobre 1795 (21 vendémiaire, an III), président de l'assemblée électorale de l'Eure. Enfin, le 12 avril 1797 (23 germinal, an V), il fut élu au Conseil des Anciens dont il devint secrétaire le 22 juillet de la même année (lettre du 20 avril 1787 à M., Lenel, p. 25, n. 1) ; mais son élection fut annulée par le coup d'Etat du 18 fructidor, an V.

Situation de fortune

Avant son arrivée à Paris, il payait ses études comme répétiteur ; ses prix aux Jeux Floraux de Toulouse et de Montauban lui rapportèrent quelques centaines d ecus : premier prix de poésie pastorale en 1744, quatre prix en 1745 et un accessit (Poitevin-Peitavi ; Mélanges de poésie, de littéra­ture et d'histoire, par l'Académie des Belles-Lettres de Montauban,

1750).

A Paris, il tenta de vivre de ses travaux de plume, journalistiques ou littéraires : vente de sa traduction, La Boucle de cheveux enlevée d'après Pope, en 1746 ; prix de poésie de l'Académie française avec La Gloire de Louis XIV, perpétuée dans le Roi son successeur, que Voltaire se chargea de lui monnayer auprès de la Cour ; autre prix, au même concours, l'année suivante, avec «La Clémence de Louis XIV est une des vertus de son auguste successeur», poème qui fut ensuite publié au Mercure de France (1747) ; en 1748, beau succès avec Denis le tyran, tragédie ; des articles littéraires pour l'Encyclopédie, dei753ài758 ; des Contes moraux envoyés au Mercure et publiés à partir de 1755.

Mais ses premières ressources importantes lui vinrent de sa fonction d'auteur du Mercure. En 1758, les pensions allouées aux collaborateurs de ce journal s'élevaient à 21 300 £ (A.N. 0TI02, f° 232-236). Quand il en perdit le brevet en janvier 1760, il conserva 1000 écus de pension (Lenel, p. 189, n. 2 et 3 ; Delort parle même de 4000 £). Ses travaux pour le Supplément de l'Encyclopédie et pour l'Encyclopédie méthodique lui rapportèrent 7000 £. En 1787, l'édition complète de ses Œuvres lui fut payée 12 500 £ (Archives de l'Académie française) ; en 1789, il avait 22 000 £ de rentes (Lenel, p. 407-408). La Révolution ne semble pas lui avoir profité.

Opinions

Longtemps, il n'eut pas d'opinions très affirmées, gagnant sa vie selon le bon vouloir de ses hôtes ou employeurs successifs. Son manque de conviction lui fit abandonner l'Eglise ou tout au moins la foi catholique à laquelle il revint à la fin de sa vie («Discours composé pour être lu devant le Conseil des Anciens sur le libre exercice des cultes», Lenel, p. 537-538). Pourtant, entre ses débuts et sa fin, de 1758 à 1799, il sut rester fidèle, sinon à l'esprit philosophique, du moins à la famille voltairienne (lettre à Voltaire, 5 mai 1758, D7725 ; voir Renwick). Il fut davantage «client» (Desprez de Boissy, Lettre sur les spectacles, Paris, éd. 1779, p. 58) du groupe philosophique que militant ardent. Il eut beau décla­rer sa volonté de «se purifier chez les cakouacs» (lettre à Voltaire du 5 mai 1758), Voltaire eut beau lui demander en termes non voilés, à propos du Mercure « de le relever et d'en faire un très bon journal» (lettre de Voltaire, 16 mai 1758, D7737). M. ne fit pas de ce journal la tribune philosophique qu'espérait Voltaire et un antidote contre les poisons de Fréron, qui, en 1759, revenait au vieil ennemi. Ni novateur ni penseur (pourquoi «penser des choses étranges», se demande-t-il à propos d'Helvétius, Mémoires, t. II, p. 116), mais éducateur et technicien de la littérature (Mercure, 1760, avant-propos), il se cantonna dans cette attitude de juste milieu.

Une seule affaire qui eût pu être grave marqua son timide engagement philosophique : celle de Bélisaire, en 1767 (Renwick, dans Erhard, p. 249-269) ; une seule grande haine, pour Rousseau (en particulier, Mercure, nov. 1758 - janv. 1759) ; un seul ennemi constant : Fréron, qui ne l'oubliait pas dans son journal depuis 1748 (voir en particulier L'Année littéraire, 1759, t. III, p. 97-128, à propos du Venceslas retouché par M. et de sa querelle avec l'acteur Lekain ; Mercure, juin 1759 ; lettre de M. à Malesherbes, de 1759, B.N., n.a.fr. 3531, f° 131-132 ; lettre de Malesherbes à Turgot, du 24-25 mai 1759, B.N., n.a.fr. 3531, f° 129). Une querelle musicale l'opposa, comme admirateur de Piccini, aux partisans de Gluck, dont était Marie-Antoinette ; enfin une opposition politique à tout ce qu'il considérait comme les excès de la Révolution l'éloigna de la scène publique de 179 7 jusqu'à sa mort. A ces conflits d'ordre théâtral, musical et politique, ajoutons le conflit d'ordre social qui l'opposa au duc d'Aumont, protecteur de Lekain en 1759-1760.

Activités journalistiques

Auteur du Mercure de France, il prit ses fonctions dès août 1758 ; le dernier volume préparé par lui fut la deuxième livraison de janvier 1760 (Mercure : «Mémoire historique sur le Mercure», mai 1760, p. 27 et suiv. ; rectifier l'erreur dans D.P.1 924). Aidé par Coste et Suard, il semble avoir été le seul rédacteur des articles de critique littéraire, scientifique, technique et philosophique, comme ce fut le cas déjà en 1746 dans L'Observateur littéraire, écrit en collaboration avec Bauvin (la F.L. 175 8 en désigne M. comme le seul rédacteur ; voir art. «Bauvin»). A partir de mai 1758, il assuma la direction du Choix des anciens Mercures et la quitta en 1760 (D.P.i 208) ; sa responsabilité concerne les t. XVI à XXXIX. De janvier 1790 à décembre 1791, il reprit, à l'appel de Panckoucke, une fonction de rédacteur littéraire aux côtés de La Harpe et de Chamfort (Mercure, 5 déc. 1789). M. s'intéressa à l'instruction publique (première semaine, janv. 1790 et 13 févr. 1790) ; à l'organisation de la force publique (c.r. de Guibert, De la force publique considérée dans tous ses rapports, 1er et 8 mai 1790) ; enfin à la peine de mort (c.r. des Lois pénales de Pastoret, 12 juin 1790)

Entre ces deux périodes, il envoya, à partir de 1777 surtout, quelques articles au Mercure : une «défense contre l'accusation d'impiété portée contre Les Incas» (mars 1777) ; un compte rendu des Muses rivales, pièce en un acte et vers libres de La Harpe ( 15 mars 1778) ; des instructions à propos de l'ouvrage de Lacretelle, Les Devoirs de l'homme et du citoyen (2 déc. 1784) ; enfin un article sur le Catéchisme de la nature de d'Holbach ( 17 juil. 1790). A partir du 17 décembre 1791, M. n'est plus mentionné que pour les contes.

Signalons encore quelques textes parus dans le Journal encyclopédique : «Remarques sur l'action du poème, soit dra­matique soit épique», t. III, 1783, p. 317-328 et 500-507 ; «Lettre sur Lucain», 1er juin 1765 (d'abord publiée dans le Journal des dames, févr. 1765 ; voir aussi le Mercure, avril I76i ,t. II, p. 73, et juil. 1763) ; «EpîtreàMUe***Montigny», mars 1777.

Publications diverses

7. Cior 18, n° 42995-43241 ; Q., t. V, p. 548-552. – Valette R.M., «Marmontel : a comprehensive bibliography, 1900­1960», Modem language notes, t. LXXIX, 1964, p. 552-553. – Renwick J., «Marmontel : a bibliographical addition, 1900-1960», Modem language notes, t. LXXX, 1965, p. 623. – Micholls J.C., «Variations on the motif of the one-eyed lover from Marmontel to Hatzenbusch», R.L.C., t. XXXXIII, 1969, n° 1, p. 15-22.

Bibliographie

Voltaire, Correspondence, éd. Besterman. – M., Mémoires, éd. Renwick, Clermont-Ferrand, Bussac, 1972, 2 vol. : l'ab­sence de références dans notre texte signale les Mémoires de M. comme source de renseignements. – (Corr.) ld., Correspondance, éd. Renwick, U. de Clermont-Ferrand, 1974, 2 vol. – Poitevin-Peitavi P.V., Mémoires pour servir à l'histoire des Jeux Floraux, Toulouse, 1815, p. 157-158. – Morellet A., Eloge de Marmontel, prononcé à la séance publique de la deuxième classe de l'Institut, Paris, 1824. – Delort J., Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres, Paris, 1829. – Monmerqué L.J.N., «Détention à la Bastille de Marmontel et Morellet», Bulletin de la S.H.F., t. II, 2e part., T835, p. 344-358. – Sainte-Beuve C.A., Causeries du lundi, 15 sept. 18 51. – Joly A., Mlle Navarre, comtesse de Mirabeau, Mémoires de l'Académie de Caen, 1880. – Brunetière F., «Les mémoires d'un homme heureux», Revue des deux mondes, 1er juil. 1891, p. 207-218. – Rupin E., Notice sur Marmontel, Brive, 1882. – Delterme G., «Notes sur Marmontel, d'après des documents inédits », Bulletin de la Société de Corrèze, t. XIV, 1892, p. 235-270. – LenelS., Un homme de lettres au XVIIIe siècle, Marmontel, Paris, Hachette, 1902. – Courcel G. de, «Mémoire historique et détaillé pour la connaissance des auteurs qui ont travaillé au Mercure de France», Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, 1902 et 1903. – Escart P., Marmontel à Compiègne, Compiègne, 1909. – Le Senne C, Figures disparues, Paris, 1913. – Nouaillac J., Le Mariage de Marmontel et son heureux ménage : essai sur la vie familiale de Marmontel, Brive, 1936. – Grosclaude P., Malesherbes, témoin et interprète de son temps, Paris, Fischbacher, 1961. – Ehrard J. et al., Marmontel, Clermont-Ferrand, Bussac, 1970. – Renwick J., «Essai sur la première jeunesse de Marmontel (1723-1745) ou Antimémoires», S.V.E.C. 176, 1979, p. 273-348. – Cardy M., The Literary doctrines of Marmontel, S.V.E.C. 210, 1982. – Mortier R., L'Originalité : une nouvelle catégorie esthétique au siècle des Lumières, Genève, Droz, 1982, chap. IX.

Auteur(s) de la notice


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