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Jean LUZAC (1746-1807)

État civil

Jean (Johan) Luzac naquit à Leyde le 2 août 1746. Son père descendait d'une famille huguenote ; sa mère était hol­landaise et sœur de L.C. Valckenaer, érudit classique célèbre et professeur à l'Université de Leyde. Jean Luzac était le neveu d'Etienne Luzac, rédacteur de la Gazette de Leyde de 1723 à 1772 et propriétaire du privilège pour cette feuille entre 1738 et 1782. Elie Luzac, le journaliste, écrivain, libraire et avocat, descendait d'une autre branche de la même famille (Knappert). L. se maria en 1784 à Maria Adriana van Persijn (1758-1806). Ils eurent sept enfants, dont plusieurs moururent en bas âge. L. périt à Leyde le 12 janvier 1807, victime de l'explosion d'un bateau à poudre (N.N.B.).

Formation

L., dont le hollandais était la langue maternelle, apprit le français dès l'âge de sept ans. Il fit ses premières études à l'école latine de Leyde, puis entra à quatorze ans à l'Université de Leyde, où il resta huit ans et fut reçu docteur en droit en 1768 {B.W.N.). Il fut membre de la Maatschappij der Nederlandsche Letterkunde de 1792 à sa mort, et joua un rôle important dans cette société savante (Knappert).

Carrière

Après ses années d'étude à Leyde, L. s'établit comme avocat à La Haye entre 1768 et 1772, et s'y fit bientôt une clientèle importante (Galerie historique). Il revint à Leyde en 1772 à l'invitation de son oncle, Etienne Luzac, pour l'assis­ter dans la rédaction de la Gazette de Leyde,dont il devint très vite le véritable rédacteur, bien que son nom ne remplaçât celui de son oncle dans le journal qu'en 1783. L. en resta le rédacteur jusqu'à 1798, sauf pour la période d'avril 1785 à septembre 1787 où Antoine Marie Cerisier fut le responsable officiel du journal (Sautijn Kluit).

En 1785, L. devint professeur de langues classiques et d'histoire néerlandaise à l'Université de Leyde. Ecarté de sa chaire en 1796 pour des raisons politiques, il fut réintégré en 1802. Il remplit les fonctions de recteur en 1794-1795. Après 1800, ayant coupé la plupart de ses relations avec la Gazette de Leyde, il se consacra à l'érudition classique (N.N.B.).

Situation de fortune

L. tirait un revenu assez considérable de la Gazette de Leyde, pouvant se monter jusqu'à 7905 florins en 1785 (plus de 15 000 £ françaises) et, encore plus, après la mort de son oncle Etienne en 1787, qui le laissait seul propriétaire du journal. Par comparaison, Cerisier ne recevait que 1400 florins comme rédacteur en 1786 (Luzac Archief). Après 1785, L. gagnait aussi 2000 florins par an comme professeur (N.N.B.). II appartenait donc à la bourgeoisie aisée de Hol­lande et jouissait d'une sécurité économique tout à fait exceptionnelle pour un journaliste au XVIIIe siècle.

Opinions

L. a participé à tous les grands mouvements politiques de son temps. Un échange de pamphlets avec son cousin Elie Luzac en 1775 montre qu'il s'intéressait déjà aux querelles municipales à Leyde (Antwoord van Mr. Johan Luzac).Il prit parti très tôt pour la cause américaine et se lia intimement avec John Adams quand ce dernier s'établit en Hollande comme propagandiste des insurgents (1780). L. traduisit quelques pièces d'Adams et rédigea une pétition au nom des négociants de Leyde en 1782, qui amena à la reconnaissance diplomatique des Etats-Unis par le gouvernement des Pays-Bas, grand triomphe pour la jeune république d'Outre-Atlantique (Schulte Nordholt).

A cette époque, les Provinces-Unies étaient déjà la scène de divisions politiques assez vives nées de la guerre contre l'Angleterre commencée en 1780. Le mouvement patriote accusait le stadhouder Guillaume V de favoriser les Anglais, et reprenait l'argumentation traditionnelle des Régents, patriciens des grandes villes. Leyde était un centre d'agitation patriote, et L. fut pendant un certain temps membre d'un club révolutionnaire dominé par le pasteur mennonite F. Van der Kemp et le journaliste francophone François Bernard. Mais le mouvement patriote se divisa très vite entre une tendance modérée et une plus radicale, où les idées de souveraineté populaire commençaient à germer. L. devint l'un des chefs de file des modérés. Pendant toute l'année 1785, les deux tendances se disputèrent le contrôle du conseil municipal de Leyde (Vroedschap) (Blok). L. rédigea plusieurs mémoires contre les radicaux et définit ses principes politiques dans un article très remarqué publié par un journal de langue hollandaise, puis dans son discours d'inauguration comme professeur en septembre 1785. Il se peint comme le disciple de Montesquieu et l'avocat d'un système de gouvernement représentatif ; il était ennemi de tout ingérence directe du peuple dans les affaires publiques et il dénonçait la publicité des débats dans les instances gouvernantes parce qu'elle favorisait la pression des représentés sur leurs représentants. En décembre 1785, les radicaux vainquirent leurs adversaires à Leyde, et L. paraît ne plus avoir joué de rôle dans les événements politiques qui aboutirent à l'intervention prussienne en faveur du stadhouder (sept. 1787).

Grâce à ce retrait de la vie politique, L. n'a pas été inquiété au cours de la réaction qui suivit le retour du stadhouder. La défense de son collègue B. Voorda, expulsé de son poste de professeur pour des raisons politiques en 1788, montra à la fois le sérieux des convictions libérales de L., puisque Voorda était beaucoup plus radical que lui, et son attachement aux libertés traditionnelles de l'université. Ses expérien­ces pendant la révolution des Pays-Bas et sa conception de la liberté comme liée aux privilèges traditionnels expliquent qu'il regarda la Révolution française assez froidement dès ses débuts, malgré les lettres enthousiastes qu'il reçut de plusieurs amis de Paris. Il resta à l'écart de la vie politique aux Pays-Bas à cause de ses sentiments anti-stadhoudériens, mais il ne suivit pas la plupart des anciens patriotes qui souhaitaient une intervention française dans son pays. En 1794, cependant, il demanda comme recteur de l'Université, des poursuites contre un officier de l'armée stadhoudérienne qui avait tué un étudiant qui entonnait un chant révolutionnaire ; mais pour L. il s'agissait, avant tout, de défendre les libertés traditionnelles de l'Université (Siegenbeek).

Après l'occupation française et la Révolution batave au commencement de 1795, L. fut persécuté pour ses tendances modérées, que ses ennemis regardaient comme « aristokratische denkwijze», et démis de son poste universitaire. Dans l'atmosphère plus conservatrice du Consulat, il rentra en faveur ; en 1802, il fit partie d'un comité qui proposait des réformes constitutionnelles. En 1806, il rédigea pour le nouveau roi Louis Bonaparte un mémoire sur les droits de l'Université de Leyde ; ce fut sa dernière intervention dans les affaires publiques (N.N.B.).

Activités journalistiques

Toute la carrière journalistique de L. fut consacrée aux Nouvelles extraordinaires des divers endroits, plus connues sous le titre de Gazette de Leyde (D.P.1 514). Fondé en 1677, ce journal était devenu la propriété de la famille Luzac en 1738 (Sautijn Kluit), peut-être plus tôt (voir art. «Luzac, Etienne»). Quand L. rejoignit son oncle Etienne à la rédaction en 1772, leur gazette jouissait déjà d'une bonne réputation pour son exactitude et l'honnêteté de ses informations, mais elle était destinée à occuper une position encore plus importante dans le monde journalistique de l'Europe sous son nouveau rédacteur. Comme son oncle, L. ne publiait que des nouvelles politiques, mais son journal réussit à rassembler les informations les plus complètes sur les événements importants à l'époque. Le rôle de L. n'était pas d'écrire des articles mais d'obtenir des bulletins et des documents sur les affaires du temps. Il hérita de son oncle des contacts importants en Pologne, où la première partition avait eu lieu en 1772 (Lojek) ; à Rome, où la suppression de l'ordre des Jésuites faisait sensation en 1773 ; et en France, où le journal était traditionnellement lié avec les milieux parlementaires en opposition aux ministres de Louis XV. L. ajouta à ces atouts journalistiques des liaisons avec les révolutionnaires américains, par l'entremise de l'agent diplomatique américain à La Haye, Dumas ; il publia plusieurs articles de John Adams et de Thomas Jefferson. Après 1782, son correspondant à Paris était un certain Pascal Boyer (voir ce nom), qui travaillait sous le contrôle de Vergennes, mais qui fournit quand même des renseignements excellents sur la vie politique française ; la Gazette de Leyde devint, en quelque sorte, un journal officieux du ministère français sans renoncer à ses contacts avec les milieux parlementaires. La vie politique anglaise occupait aussi une place importante dans la gazette, avec la traduction des interventions des orateurs célèbres comme Burke, Pitt et Fox. Le journal de L. était particulièrement prisé pour ses renseignements diplomatiques. Dans les années entre 1787 et 1789, il fournit le meilleur compte rendu des événements qui culminèrent avec la prise de la Bastille. Après 1789, le journal souffrit des effets de la Révolution française. Il perdit son audience en France ; ses correspondants se mirent à publier leur propre journal à Paris. Après 1792, ses communications avec Paris étaient fréquemment coupées par des opérations militaires. A cause de sa réputation contre-révolutionnaire, les autorités fran çaises et les révolutionnaires bataves conspirèrent pour lui ôter des mains la rédaction du journal (1796), affaire ténébreuse qui se doubla d'une espèce de règlement de comptes familial entre L. et son cousin Johan Valckenaer, l'un des chefs des démocrates unitaires aux Pays-Bas en 1795-1796 (Sillem). En fait, L. réussit à se maintenir jusqu'aux environs de 1798. II quitta complètement la rédaction après 1800.

Publications diverses

(A.J.L.) Antwoord van Mr. Johan Luzac, aan den Wel Ed. Heer Mr. Elias Luzac, Leyde, 1775. – Redevoering van Mr. Johan Luzac, ten betooge, dat de Geleerdheid de voedster is der Burger-Deugd, vooral in een Vry Gemeenebest, Leyde, 1786. – Socrates als burger beschouwd, Leyde, 1797. – Korte Schets der fransche omwenteling, door een genootschap van Latijnsche Schrijvers, Amsterdam, 1800. – On a attribué à L. un pamphlet important sur les affaires politiques aux Pays-Bas, Défense des Belges confédérés, de souverains respectifs de leur provinces et de leurs respectables et zélés magistrats contre l'oracle des politiques étrangers, Le Courier du Bas-Rhin (Hollande [Leyde], 1784). D'après le style et le contenu, cette attribution ne paraît pas convaincante ; mais les preuves positives man­quent ; il est plus probable que l'ouvrage en question appar­tient à Antoine Marie Cerisier.

Bibliographie

B.U. Leyde, Luzac Archief. – (B.W.) Bibliothèque wal­lonne, Amsterdam. – Knappert L., «Johan Luzac», Leidsche Jaarboekje, n° 7, 1910, p. 112-122. – (N.N.B.) Molhuysen P.C. et Blok P.J., Nieuw Nederlandsch biographisch woordenboek, Leiden, A.W. Sijthoff, 1911-1937. – (B.W.N.) Van der Aa A.J., Biographisch Woordenboek der Nederlanden, Haarlem, Brederode, 1852-1878. – Galerie historique des contempo­rains ou nouvelle biographie, Bruxelles, Ang. Wahlen, 1817­1820. – Sautijn Kluit W.P., De Fransche Leidsche Courant, Leiden, Brill, 1870. – Schulte Nordholt J.W., The Dutch Republic and American Independence, trad. H. Rowen, Chapel Hill, North Carolina U.P., 1982. – Blok P.J., Geschiedenis eener Hollandsche Stad, La Haye, Nijhoff, 1910-1918. – Matthijs Siegenbeek, Geschiedenis der Leidsche Hoogeschool, Leiden, Luchtmans, 1829-1832. – Lojek J., Polska inspiracja prasowa w Holandii i Niemczech w czasach Stanislawa Augusta, Warsaw, Panstwowe Wydawnictwo Nankowa, 1969. – Sillem J., Het Leven van Mr. Johan Valckenaer, Amsterdam, P.N. van Kampen, 1883.

Auteur(s) de la notice


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