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Jean LE VACHER DE CHARNOIS (1749-1792?)

État civil

Jean Charles Le Vacher de Charnois est né le 14 mars 1749 (voir son portrait par Violet, gravé par Alix dans Recherches sur les costumes et les théâtres, éd. 1802, t. I). Il avait épousé la fille du comédien Préville qui s'enfuit avec le marquis de Permangle et qu'on retrouvera à Saint-Pétersbourg (M.S., 11 sept. 1783). Selon la tradition, L. aurait été tué lors des massacres de septembre à la prison de l'Abbaye, le 2 septembre 1792 (Annales religieuses, 1796, t. I, p. 264-274). Mais P. Caron (p. 508-509) remarque que son nom n'apparaît dans aucun des documents qu'il a consultés. Selon H.P.L.P., L. aurait été exécuté pendant la Terreur en juillet 1794 (t. I, p. 509).

Carrière

Après un passage dans l'administration royale, L. commence sa carrière littéraire en rédigeant le Journal des Théâtres (J.T.) (1777). Dès avant cette époque il était sans doute un familier du monde des théâtres auquel il était attaché par son mariage. En 1777, il est l'ami d'une comédienne, Mme Bellecour (J.T., t. II, p. 164). En 1780, L. est l'amant d'une actrice du Théâtre-Français puis de l'Opéra, Mlle Duranci, qui, «enchantée de trouver dans ce jeune homme à la fois le physique et les ressources de l'esprit, goûtait par son union un charme inexprimable». Mais L. s'étant réconcilié avec sa femme, il dut rompre avec l'actrice qui, de désespoir, se donna la mort (M.S., 3 janv. 1781). Vivant «continuellement avec des filles» (ibid.), L. n'en compose pas moins des Nouvelles dont il dit que la première, seule parue, est largement autobiographique : «Il nous est souvent arrivé de prendre nos exemples dans nos propres erreurs» (p. XIV). L'ouvrage est précédé d'une Préface sur les romans. Mais il est fort mal accueilli par la critique (L'Année littéraire, 1782, t. II, p. 174). Après avoir fait représenter en 1782-1783 un certain nombre de pièces de théâtre, L. fait paraître de 1785 à 1789 les Costumes et Annales des grands théâtres dans lequel il montre des connaissances étendues en matière d'histoire théâtrale. En 1789, L. se lance à corps perdu dans le journalisme politique et ne publie plus d'ouvrages. Son activité de journaliste – dans une place fort délicate, la critique théâ­trale – a été diversement jugée. Dans une lettre à Castilhon, Palissot écrit que L. est un «homme très méprisable et très méprisé» (16 févr. 1786 ; voir Douais). En revanche, L'Année littéraire évoque «la finesse, le goût avec lesquels il [jugeait] les pièces de théâtre» (1782, t. II, p. 146) et Chaudon et Delandine affirment qu'il était « aimé des gens de lettres qu'il guidait de ses conseils» (t. IV, p. 335).

Situation de fortune

Avant d'être homme de lettres, L. a été «commis des fermes» (Pidansat, p. 210). Les M.S. rapportent que son travail de rédacteur au Mercure lui rapportait 150 £ la feuille (3 janv. 1781).

Opinions

En politique, L. est monarchiste ; il condamne la noblesse vénale qui est «la honte de ceux-mêmes qui cherchent à l'acquérir» et vante «cette noblesse justement héréditaire qui a été transmise jusqu'à nous aux descendants des héros dont notre nation s'honore» (Discours sur le patriotisme, p. 16). Il avait soutenu Necker, ce «ministre immortel», «que ses travaux et son irréprochable probité ont rendu le génie tutélaire de la France». L. montre un grand enthousiasme pour l'action de La Fayette et de Bailly, maire de Paris (ibid., p. 44-47). Dans le Modérateur, il défend la noblesse : «Nous entendons tout le monde se plaindre des aristocrates. Il n'arrive pas un malheur que les aristocrates ne l'aient causé ; une alarme, que les aristocrates ne l'aient occasionnée ; une accusation, que les aristocrates ne soient inculpés» (23 janv. 1790, p. 91). Au début de 1792, contre vents et marées, L. reste fidèle à ses convictions royalistes : Le Spectateur et le Modérateur a ainsi « conservé le calme de la modération et de la justice, au milieu des agitations et des troubles qui ont divisé le royaume » ; ce journal « également éloigné de toute espèce de fanatisme » a « rejeté avec courage toutes les déclamations d'un enthousiasme exagéré» ; cette ligne a été soutenue par «amour de la monarchie, de la justice et de la paix» (Prospectus pour 1792). Suspect par ses idées politiques, L. est arrêté le 10 août 1792, journée révolutionnaire qui marque la chute de la royauté. Sa maison est pillée.

L. était déiste et n'admettait pas l'immortalité de l'âme : du moins est-ce ainsi que nous le présentent les Annales religieuses (1796, I, p. 267 et 271). Mais lors de son séjour à la prison de l'Abbaye, il est converti par un prêtre ; il assiste à la messe dans une « sorte d'extase » et refuse de s'échapper (p. 270-273).

En littérature, L. était opposé aux drames qui ne sont guère que des «monstres informes imaginés par des cerveaux fumeux» ; c'est à eux que l'on doit «ce mauvais goût et l'indécence de la plupart de nos acteurs» (J.T., Ier avril 1777, t. I, p. 5 et 19, n. 1). Cependant L. croyait que le théâtre peut être un instrument d'instruction pour le peuple «dont on a trop longtemps négligé l'éducation» (lettre au Journal de Paris, 10 août 1782).

Favorable à Gluck, «génie fécond et sublime» (J.T., t. I, p. 24), dans la querelle des Gluckistes et des Piccinistes, J. L. fut attaqué très durement par La Harpe lorsqu'il était responsable de la rubrique théâtrale du Mercure. Dans le Spectateur national, en décembre 1789, L. critiqua «le ridicule de l'insolence, le délire de la vanité» du Charles IX de M.J. Chénier et surtout Palissot qui se serait agité «dans la fange où il est enfoncé depuis 25 ans» (Prospectus).

Activités journalistiques

L. a collaboré aux journaux suivants :

Journal des Théâtres ou le Nouveau Spectateur du n° 1 (1er avril 1777) au n° 11 inclus (i sept. 1777), t. I et t. II. Le Prospectus (7 p.), daté du 5 mars 1777, précise qu'on traitera dans le J.T. de la Comédie-Française, de la Comédie-Italienne, des spectacles de province, des théâtres étrangers, des pièces imprimées et non représentées, des ouvrages didactiques concernant le théâtre (voir D.P.1 716). Selon les M.S., L. aurait « indécemment supplanté » Le Fuel de Méricourt à la rédaction du J.T. (10 sept. 1779). On trouve dans ce journal, lorsque L. en a la responsabilité, de nombreuses nouvelles intéressantes sur les acteurs et leurs débuts. À l'époque, on a reproché à L., «un jeune homme qui n' [avait] pas encore trente ans», de vouloir prétendre donner des conseils aux acteurs, «à des talents exercés de longue main dans un art difficile». L. répond qu'il ne travaille pas seul, qu'il a «pris soin de s'associer des coopérateurs respectables, exercés de longue main dans la critique des théâtres, et qui réunissent le ton de la bonne compagnie au ton de la saine littérature» (J.T., 15 août 1777, p. 65). A partir du n° 12 (15 sept. 1777), un Avertissement des nouveaux auteurs de ce journal indique qu'il est évident que L. n'est plus le rédacteur du J.T. : on lui reproche d'ailleurs d'avoir «voulu flatter l'amour propre de ces Messieurs [les comédiens] qui l'en ont bien récompensé» (t. II, p. 165). Les nouveaux rédacteurs se présentent en préservant «l'anonyme». «Nous sommes quatre», disent-ils, «l'un donne ses soins à l'opéra, l'autre aux Français, l'autre aux Italiens, le dernier se charge de veiller à l'impression. On n'en saura jamais davantage» (t. II, p. 165-166). On sait cependant que Grimod de La Reynière y prendra part (B.H.C.).

Mercure de France : dans le numéro du 11 septembre 1779 (p. 47), on apprend que les «occupations» de La Harpe ne lui permettent plus de travailler au Mercure. Désormais, «l'article des spectacles» est confié à L.. Mais Suard est toujours chargé de l'opéra et l'abbé Rémy du concert spirituel (10 juil. 1779, p. 3, n. 1). En réalité, L. avait déjà fourni des articles de critique théâtrale dès le mois de juillet 1779. Ils sont d'abord signés «M. de G...» (juil. 1779), puis «M. de Cha.» (août) puis du nom entier (fin août). Après le 4 septembre 1779, les articles ne sont plus signés, car L. est officiellement chargé de la rubrique. Il semble avoir exercé cette fonction assez longtemps, au moins jusqu'en 1783. Est-ce jalousie d'auteur ? La Harpe fut particulièrement vindicatif à l'égard de L. qui ferait «le même métier que les Frérons, celui d'ennemis des talents» (Correspondance littéraire, t. IV, p. 47). L. aurait été chargé, «on ne sait pourquoi», de la rubrique théâtrale du Mercure ; les autres rédacteurs sont «bien souvent embarrassés et confus» d'avoir L. pour collègue et «sentent combien il est triste qu'un article susceptible d'être si agréable et si intéressant ne soit curieux que par l'excès du ridicule». L. parlerait d'un «ton plaisamment emphatique» de sa «mission», des «devoirs que lui impose la place qui lui a été confiée» (La Harpe, Molière à la nouvelle salle, 1782, Lettre d'un amateur, p. XII-XIV).

Costumes et Annales des grands théâtres (D.P.1 247) : L. le rédige à partir du n° 31 du février 1787, rachète le privilège en mai 1789 et conclut en novembre 1789.

Le Spectateur national, ouvrage moral, critique, politique et littéraire, «rédigé par M. de Charnois », 4 déc. 1789 - 21 janv. 1790, 2 vol. in-4° (B.H.G). La devise Deo, Patriae, Regi est à elle seule tout un programme. On trouve dans Le Spectateur national un grand nombre de comptes rendus de pièces et de nombreuses nouvelles théâtrales.

Le Modérateur, 1er janv. - 17 avril 1790, 107 numéros, in-4°. Une grande place y est donnée au théâtre. Le Spectateur national, «par une société de citoyens», 22 janv.-17 avril 1790, in-4°.

Le Spectateur national et le Modérateur, 18 avril 1790 - 30 déc. 1791, 3 vol. in-4°. Pour 4000 £ payables d'avance, L.S. Mercier devait quitter la rédaction des Annales patriotiques pour venir travailler au Spectateur. Mais l'affaire ne se fit pas.

Le Spectateur et Modérateur, 1er déc. 1791 - 10 août 1792, in-40. Avec Delandine et Fontanes : Journal des Théâtres, 4 nov. 1791 - 23 juin 1792, in-40 (B.H.G, p. 589). Annexe du Spectateur national : on pouvait y souscrire séparément.

Publications diverses

Almanach du théâtre du Palais royal, année 1791, in-12, XXXVI-141 p. (Tourneux, t. III, p. 18277). – Discours sur le patriotisme, Paris, 1789. – Esope à la Foire, comédie épisodique, 1782 ; même pièce que Esope à la Kermesse, 1783, avec Landrin (Brenner, n° 7850). – Histoire de Sophie et d'Ursule, Londres, Paris, 1788, 2 vol. – «Lettre sur Esope à la Foire», Journal de Paris, 10 août 1782. – Le Maître de déclamation, comédie épisodique, 1783, avec Letessier (Bren­ner, n° 8479). – Mirabeau jugé par ses amis et ses ennemis, in-12, 142 p. (Tourneux, t. IV, 24166). – Nouvelles, Paris, 1782. – Qui ne voit, l'entend, proverbe en 1 acte, 1783, avec Letessier (Brenner, n° 8480). – Recherches sur les costumes et sur les théâtres de toutes les nations, tant anciennes que modernes, 1790, 2e éd. en 1802, 2 vol. in-4°.

Bibliographie

B.Un. ; F.L. ; B.U.C. ; N.B.G. ; N.D.H. ; Brenner ; H.G.P. – Tourneux M., Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, 1890-1913, t. II, p. 10397, 10418, 10488 ; t. III, p. 18108. – L'Année littéraire, 1782, t. II,

145-174. – Journal encyclopédique, 1792, t. V, p. 500-501. – M.S., 10 sept. 1779, t. XIV, p. 193 ; 3 janv. 1781, t. XVII, p. 18 ; 27 avril 1782, t. XX, p. 239-240 ; 2 sept. 1783, t. XXIII, p. 174-175 ; 1er août 1787, t. XXXV, p. 369. – Mercure de France, août 1788, p. 15-26. – Pidansat de Mairobert, L'Espion anglais, 1778, t. V, p. 202-218 (sur Le Fuel de Méricourt et le Journal des Théâtres). – «Supplément à la relation des massacres de l'Abbaye. Relation de la Conversion de M. de Charnois, homme de lettres», Annales religieuses, politiques et littéraires, 1796, t. I, p. 264-274. – La Harpe J.F. de, Correspondance littéraire adressée à Mgr le Grand Duc, Empereur de Russie, 1801-1807, t. IV, p. 47. – Id., Molière à la nouvelle salle ou les Audiences de Thalie, 1782. – Douais C, «Palissot et Castilhon», Revue des Pyré­nées, t. IX, 1897, p. 228. – Caron P., Les Massacres de septembre, 1935, p. 508-509. – Martin A. et Walter G., Catalogue de l'histoire de la Révolution française, 1943, t. V, n° 1342. – Gaiffe F., Le Drame en France au XVIIIe siècle, 1910, p. 84-85, 123, 537.

Additif

Une lettre de Grimod de La Reynière datée du 21 juillet 1780 et adressée à un destinataire inconnu, peut-être le lieutenant de police Lenoir (collection François Moureau), résume l’histoire du Journal des théâtres :

« Les deux premiers volumes du Journal des Théâtres ont été composés en 1776 par M. Le Fuel de Méricourt ; et M. de Charnois et moi n’y avons aucune part.  M. Le Fuel a disparu au 14e numéro après avoir emporté l’argent des souscriptions, et ce n’est que 6 mois après que notre bail a commencé. J’espère que vous vous en appercevrez, Monsieur, au ton de modération qui règne dans le troisième volume et dans les suivants. Les 27e, 28, 29 et 30e numéros sont aussi d’une plume étrangère. M. de Charnois et moi avions quitté l’ouvrage après le n° 26 [...] » (J.S.).

Auteur(s) de la notice


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