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Marie LEPRINCE DE BEAUMONT (1711-1780)

État civil

Marie Leprince naquit à Rouen le 26 avril 1711, de Jean Baptiste Leprince, joaillier à Paris, et de Marie Barbe Plantard (voir l'acte de mariage). Son frère, Jean Leprince (1733-1781), fut peintre et conseiller de l'Académie. Elle a, selon sa fiche de police rédigée en novembre 1750, « une sœur qui est à Rouen, et qui a autant d'esprit qu'elle ». Curieusement, sa fiche de police la dit de Nancy, peut-être à cause de son séjour à Lunéville. « Elle a donné dans sa jeunesse dans la débauche et vécu avec un Malter qui est mort depuis quelques années » (ibid.). Ce renseignement est à la fois corrigé et confirmé par les documents conservés aux archives de Lunéville :

Avec la permission de « Stanislas premier, Roi de Pologne » qui signe son traité de mariage du 22 juin 1737, Marie Leprince épouse Claude Antoine Malter, maître à danser, le 25 juin, en la paroisse Saint-Jacques de Lunéville. « Charles Vernet, prêtre chanoine régulier curé de Lunéville » reçoit « leur mutuel consentement » « après avoir ci-devant publié un ban au prône de la messe paroissiale » et « en conséquence de la dispense des deux autres bans accordée par Mgr l'Evêque ». Les mariés sont tous les deux dits « de cette paroisse ». Le traité dressé « pardevant le Tabellion général en Lorraine » précise que Claude Antoine Malter est « bourgeois de Paris paroisse St Gervais, fils majeur du Sr Claude Pierre Malter, aussi maître à danser demeurant à Paris et de défunte Demoiselle Marie Madeleine Maurot ». Il est signé « en la présence et de l'agrément» du duc Ossolinski, grand maître de la maison du roi de Pologne, de son épouse la duchesse Ossolinska, de M. de Meskek, grand maréchal de la maison du roi et de M. de Primont, directeur des plaisirs de S.M. le roi de Pologne. Les témoins sont le Sr Michel Richelmy et le Sr Charles Piton, ordinaires de la musique du roi, ainsi que le Sr Pierre Thibault, officier de bouche du roi. La mariée, « Musicienne de Sa Majesté le Roi de Pologne native de Rouen », est présentée comme « fille majeure de défunts le Sr Jean Baptiste Leprince lorsqu'il vivait marchand joaillier demeurant à Paris et de Demoiselle Marie Barbe Plantard ». On sait pourtant que son père était encore en vie longtemps après cette date. Pourquoi ce mensonge ? Quant à la famille Malter ou Malterre, ou Maltaire, elle a fourni des générations de danseurs et maîtres à danser. Parmi eux, trois frères connus sous les noms d'« oiseau », « diable » et « petite culotte », entrés successivement à l'Opéra en 1714, 1722, 1734, ont été presque aussi célèbres pour leur dissipation et leur goût du tripot que pour leurs talents chorégraphiques. [Renseignements communiqués par G. Menant-Artigas].

En août 1751, elle serait venue à Rouen « pour retirer une petite fille de six ans qu'elle avait aux Enfants trouvés, qu'elle avait eue de Malter et qu'elle a ramenée en Angleterre au 1er septembre » : confusion avec la fille qu'elle a eue de Beaumont ? [Renseignements fournis par F. Moureau d'après la fiche de police de 1751]. Elle épousa en 1743, à Lunéville,

M.J. de Beaumont, dont elle eut une fille unique ; ce mariage fut annulé deux ans plus tard ; elle épousa en troisièmes noces Thomas Pichon alias Tyrell, dont elle n'eut aucun enfant. Elle aurait eu au total six enfants. Elle s'établit en 1768 à Chavanod, près d'Annecy ; elle y mourut en 1780.

Formation

Elle reçut une bonne éducation et se consacra très tôt à la pédagogie, aux pauvres de l'école gratuite aussi bien qu'aux enfants de la noblesse ; elle devait y consacrer sa carrière et sa vie.

Carrière

Elle débuta dans les lettres en 1748 avec Le Triomphe de la vérité, mais faute de ressources suffisantes, elle s'établit la même année comme gouvernante à Londres, où elle se chargea de plusieurs éducations particulières. « Elle a donné dans sa jeunesse dans la débauche [...]. Ensuite elle a passé en Hollande où elle s'est fait passer morte ; après en Angleterre, où elle vit avec un nommé Beaumont qui passe pour son mari ; ils montrent les Belles Lettres » (fiche de police, nov. 1750) ; la fiche de police de 1751 la dit « Assez bien, mais d'une malpropreté affreuse ».

De fait, L. était séparée de son second mari depuis 1745. Pendant les quatorze années qu'elle passa à Londres (1748-1761), elle composa de nombreux ouvrages périodiques, des ouvrages édifiants, des manuels d'histoire ou de géographie. Son passage est signalé à Paris en juillet 1751 ; elle vit alors « dans une misère affreuse » et doit repartir à Londres (Hémery, juil. 1751, f° 84, 86, 115). De retour en France, elle refusa, dit-on, les invitations pressantes de plusieurs princes et grands seigneurs pour se consacrer à l'éducation des enfants et à la rédaction de ses derniers ouvrages.

Jean Des Champs écrit à Formey, de Londres, le 9 octobre 1764 : « Cette femme-là est actuellement dans un couvent à Chambéry en Savoie après avoir joué sur le théâtre de Marseille, été entretenue, puis mariée à un danseur encore en vie à Paris, remariée à un contrebandier nommé Beaumont et mariée actuellement pour la troisième fois au Sr Tyrell ici, où elle a fait la cagote, la pédante et joué toutes nos dames les plus huppées qui à présent en disent plus que pendre. C'est bien l'esprit le plus superficiel et la tête la plus bigote et la plus hypocrite que j'aie connue » (Staatsbibliothek Berlin, Nachlass Formey ; renseignements transmis par H. Duranton et P. Lee).

Situation de fortune

Elle ne parvint jamais à vivre de sa plume. Malgré le succès du Magazin des enfants, le plus connu et le meilleur de ses périodiques, elle dut faire la chasse aux abonnements pour s'acquitter des frais d'impression.

Opinions

Son prosélytisme n'a pas toujours été apprécié des protestants du Refuge, ce qui peut expliquer le témoignage hostile du pasteur Jean Des Champs.

Activités journalistiques

S'inspirant de périodiques anglais, tel The Spectator, L. fit paraître, durant son séjour en Angleterre, plusieurs journaux et collections diverses.

Le Nouveau Magasin français, ou Bibliothèque instructive et amusante, publication mensuelle commencée en 1750 à Londres et suspendue en 1752 (D.P. 1 985) ; ce journal aurait été précédé d'un Magasin français qui disparut au bout de six mois sans laisser de trace (B.H.C., p. 46). Le Nouveau Magasin était débité à Paris par David jeune, libraire (Hémery, 1er juil. 1751, f° 84 v°). D'Hémery signale sa venue à Paris pendant l'été 1751 afin de solliciter une permission pour faire imprimer son Nouveau Magasin (8 juil. 1751, f° 86 v°). Sans succès, puisqu'elle dut arranger avec un libraire de Rouen la réimpression des 14 premières livraisons et leur vente par souscription ; d'Hémery signale les 14 livraisons de l'édition rouennaise. Malesherbes lui refusa une permission tacite de les écouler ; elle partit le 10 septembre pour l'Angleterre emportant le reste de l'édition (f° 115 r° ; renseignements fournis par F. Moureau). Le Nouveau Magasin contient, sous la forme de feuilletons, des contes, des discours, des réflexions et des lettres. Répondant à quelques lettres de lecteurs, L. se montre championne passionnée des femmes et de la libération de son sexe. Les meilleurs articles du Nouveau Magasin ont été rassemblés par M.A. Eidous en 1775 dans les Œuvres mêlées de Madame Leprince de Beaumont (Maestricht, 6 vol.).

Une suite du Magasin français « interrompu en l'année 1752 » parut au début de 1758 (D.P.1 1233) mais cessa après quelques numéros.

Lettres curieuses, instructives et amusantes ou correspondance historique, galante, etc. entre une dame de Paris et une dame de province, La Haye, 1759, 4 vol. (D.P.1 803).

Publications diverses

L. tenta d'exploiter le succès du Nouveau Magasin français sous la forme de nombreux suppléments non périodiques :

Magasin des enfants ou Dialogues d'une sage gouvernante avec ses élèves de la première distinction : paru en 1757 à Londres et en 1758 à Lyon, cet ouvrage avait d'abord été publié en anglais sous le titre de Young Misses Magazine (ce titre ne correspond pas au Magasin des adolescentes, comme l'indique à tort le Cat.B.N.). II connut un grand succès, fut traduit dans la plupart des langues européennes, en grec, en russe et a été réédité 53 fois depuis, avec diverses modifications historiques, géographiques ou religieuses. Dans ses dialogues, L. met en présence la gouvernante Mme Bonne (Mrs Affable) et un groupe d'élèves âgées de cinq à treize ans : Lady Sensée (son élève modèle, Lady Sophie Carteret), Lady Spirituelle, Lady Tempête, Miss MoIIy, etc. Dans une atmosphère détendue et amicale, la bonne gouvernante raconte d'ordinaire un conte de fées dont elle tire une leçon morale, puis continue avec une démonstration pratique de physique ou de géographie ou une lecture commentée de l'Ancien Testament. L. soumet ses élèves au double principe de la religion et de la raison, et n'accepte aucun argument sans le prouver. Cette méthode d'éducation parut assez nouvelle en Angleterre, et fut, en France, l'objet de critiques sévères de la part de Grimm (CL., t. II, p. 446 ; t. IV, p. 289).

Magasin des adolescentes ou Dialogues entre une sage gouvernante et plusieurs de ses élèves de la première distinction : publié en 1760 à Londres sous le titre de Young Ladies Magazine, et la même année en français (voir le Censeur hebdomadaire, t. V, 1760, p. 177). Cet ouvrage, qui fait suite au Magasin des enfants a connu 9 éditions en français.

Continué par : Instructions pour les jeunes dames qui entrent dans le monde et se marient, leurs devoirs dans cet état envers leurs enfants, Londres [Lyon], 1764, 4 vol. ; intitulé par la suite Magasin des jeunes dames, ce périodique eut 12 éditions.

Magasin des pauvres, des artisans, des domestiques et des gens de campagne, Lyon, 1768, 2 vol. : à partir de 1819, cette collection fut souvent rééditée sous les titres de Trésor des pauvres, Trésor des artisans, Trésor des classes ouvrières ou Trésor des familles chrétiennes ; elle fut remaniée en 1819 sous le titre de Château de Malpertus.

Le Mentor moderne ou Instructions pour les garçons et pour ceux qui les élèvent, Liège, 1773, 12 vol.

La Dévotion éclairée, ou Magasin des dévotes, Lyon, 1779. Le genre des Magasins est difficile à définir. L. a sans doute voulu continuer le Magasin des enfants par d'autres volumes (voir l'Avertissement). Elle dut abandonner ce projet et écrivit des suites (Magasin des adolescents, Magasin des jeunes dames, etc.) à intervalles irréguliers. L. a publié en outre plusieurs romans et contes, de nombreux essais et traités édifiants dont le total correspond à environ 70 vol. Voir Cior 18, n° 39400-39437.

Bibliographie

F.L. 1769 ; B.Un. ; N.B.G. ; D.L.F. B.N., f.fr. 10783, f° 47 : fiche de police de novembre 1750, complétée après le Ier septembre 1751. – B.N., f.fr. 22156, Journal d'Hémery. – A.M. Lunéville, A.C.328, II, BMS, I737-I739- P- 82 ; minutes notariales, étude Guibal, Maître Thiriet 1718-1765, 8 E 13, acte 183. – Archives de la Bastille, Ars., ms. Bic. 11329 (1736). – Baril, Dictionnaire de la danse, Paris, Seuil, 1964,1.1, p. 141. – EstréeP. d', «Artistes et musiciens du XVIIIe siècle d'après des documents inédits», Le Ménestrel, 1897. – Frère E., Manuel du bibliophile normand, Rouen, 1858-1860, t. I, p. 81. – Sullerot E., La Presse féminine, Paris, Armand Colin, 1963, chap. 1. – Clancy P., «A French writer and educator in England : Madame Leprince de Beaumont», S.V.E.C. 201, 1982.

Additif

État-civil : Geneviève Artigas-Menant a récemment éclairé, grâce à la découverte des papiers de Thomas Pichon-Tyrell, plusieurs aspects de la biographie de Marie Leprince. Ses contemporains avaient glosé sur ses trois mariages ; G.A. prouve, dans un article récent (« Les lumières de Marie Leprince : nouvelles données biographiques ») que les aveux de M.L. au prince de Wurtemberg en 1767-1768, aussi bien que les propos malveillants de Jean Deschamps, sont confirmés par les faits. Marie L. s’est mariée une première fois à Lunéville le 25 juin 1737 avec le danseur Claude Antoine Malter ; elle est alors nommée « Musicienne » ; son mariage est entaché de clauses de nullité qu’elle invoque pour se marier une seconde fois, avec M. de Beaumont vers 1745 ; elle ne peut toutefois affronter les frais d’un divorce. Elle vit enfin avec Pichon-Tyrell de 1756 environ à 1763, année de sa « réforme » et de son installation à Annecy. Aucune trace de leur mariage éventuel n’a été retrouvée. Sa correspondance avec Pichon de 1763 à 1775 la présente comme « une vraie pénitente », mais aussi comme une femme d’affaires capable de négocier à son profit l’édition du Magasin des pauvres (1768).

Bibliographie :  Bonnefon, P., Artigas-Menant, G., Lumières clandestines. Les papiers de Thomas Pichon, Paris, Champion, 2001. – Id., « Les lumières de Marie Leprince de Beaumont : nouvelles données biographiques », Dix-Huitième siècle n° 36, 2004, p. 291-301 (J.S.).

Auteur(s) de la notice


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