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Pierre LEBRUN TONDU (1754-1793)

État civil

Pierre Marie Henri Tondu, dit Pierre Lebrun, fils de Christophe Pierre Tondu, marguillier, et d'Elisabeth Rosalie Lebrun, naquit à Noyon (Oise) où il fut baptisé le 28 août 1754. Il eut pour parrain le Père de La Cropte de Frampalais, archidiacre et vicaire général, et pour marraine Madame Haute Achard de Jourmand de Légé, comtesse de Bourzac. Son mariage fut célébré à Liège le 28 juillet 1783 par le curé de Saint-Martin en Isle. Son épouse, Marie Jeanne Adrienne Cherette, lui donna quatre enfants : Jean Pierre Louis (né le 21 juil. 1784), Marie Barbe Joséphine (née le 10 sept. 1786), Charles Théodore Gilbert Joseph (né le 16 fév. 1788) et Marie Francoise Charlotte Henriette (née le 11 août 1789) (voir Vanderschuren pour les sources d'archives). C'est vers 1784, semble-t-il, que Pierre Marie Henri Tondu adopta définitivement le matronyme de Lebrun. Il mourut à Paris le 22 décembre 1793 sous la guillotine.

Formation

Lebrun entama vraisemblablement ses études à Noyon. En 1770, nanti d'une bourse du Chapitre, il fut envoyé au Collège-Louis-le-Grand de Paris où il se lia d'amitié avec Robespierre, Desmoulins, S. Fréron, Duport Dutertre et Suleau. Issu d'un milieu familial gravitant autour de l'Eglise, il fut destiné à entrer dans les ordres. Peu après sa sortie du collège, l'«abbé Tondu» obtint «une place payée par le Roi» à l'Observatoire Royal.

Carrière

La carrière ecclésiastique ne répondait cependant pas à son caractère vif et emporté. Jetant la soutane, il s'enrôla dans un régiment d'infanterie qu'il finit par déserter. Il se réfugia à Liège vers 1781. Grâce à l'intervention de l'érudit Jean Noël Paquot, il occupa une charge de précepteur dans la famille de Bernard Antoine Joseph de Rasquinet, membre du tribunal des échevins. L'emploi ne l'intéressait guère, aussi s'engagea-t-il, en 1782, comme compagnon-imprimeur dans l'atelier de Jean Jacques Tutot. Editeur de nombreux périodiques -dont l'Esprit des journaux-, Tutot lui confia la rédaction du Journal historique et politique, tâche dont il s'acquitta avec habileté et succès et qui lui permit de forger ses premières armes dans le métier. Sa voie trouvée, L. s'associa à l'imprimeur Jacques Joseph Smits pour créer sa propre feuille : le Journal général de l'Europe. Le premier fascicule parut le 2 juin 1785 et rapidement le périodique trouva des souscripteurs dans la principauté, les Pays-Bas autrichiens, les Provinces-Unies, en France, en Suisse, en Allemagne et en Angleterre.

Acquis aux idées philosophiques, L. s'attacha à diffuser les théories politiques et économiques des Lumières, qui, à la fin du siècle, polarisaient les attentions. En mars 1786, l'«Affaire des Jeux de Spa», qui avait débuté un an plus tôt, lui offrit l'occasion d'un premier engagement politique dirigé contre le prince-évêque de Hoensbroeck. De procès en procès, la querelle autour du monopole des jeux spadois accordé par le souverain s'était sérieusement envenimée et avait débouché sur une remise en question de la constitution de l'état liégeois. A l'intransigeance du prince répondait la hargne des «patriotes» qui firent circuler plusieurs pamphlets virulents. Le plus frondeur d'entre eux, le Cri général du peuple liégeois, fut attribué à Jean Jacques Fabry, ancien bourgmestre, et à son fils Hyacinthe, lieutenant de police. En mars 1786, Hoensbroeck démit ce dernier de ses fonctions. Dès ce moment Lebrun multiplia ses attaques contre le prince-évêque et ses ministres et cria sa haine du despotisme. Au mois d'août, «le Gouvernement [les] aiant pris en déplaisance», le journaliste et son associé s'exilèrent à Herve, terre d'Empire, où, après avoir racheté le matériel de J. Urban, ils constituèrent la «Société Typographique de Herve» et poursuivirent l'impression du Journal général de l'Europe (J.G.E.). Malgré les pressions liégeoises, le gouvernement des Pays-Bas n'inquiéta guère Lebrun. C'est que, tout en décochant ses traits contre le pouvoir de la principauté, il appuyait sans réserve les réformes progressistes de Joseph II. En juin 1787, les Etats de Brabant et de Hainaut, dont les prérogatives traditionnelles étaient menacées par les projets de centralisation administrative et judiciaire de l'Empereur, interdirent le J.G.E. sur leur territoire et décrétèrent ses responsables de prise de corps. L. et Smits se réfugièrent à Aix le 11 juin et sollicitèrent l'intervention du gouvernement impérial. L'arrêt fut effectivement cassé et le journal reparut le 5 janvier 1788. Au cours de cette année et de l'année suivante, la position idéologique du J.G.E. devint ambiguë et inconfortable. L. s'était en effet détaché du sillage politique de Joseph II qui affirmait de fâcheuses tendances au despotisme. Au nom de la «Souveraineté populaire», le journaliste cautionna le soulèvement brabançon qui, après la victoire de Van der Noot sur la faction progressiste de Vonck, prit les allures pénibles d'une rébellion aristocratique et cléricale. Victime de sa logique, L. fut condamné par les impériaux pour sa défection et par les réactionnaires brabançons pour son attachement au joséphisme.

Au cours de l'automne 1789, il reçut un accueil chaleureux à Liège où une «Heureuse Révolution» avait triomphé le 18 août. Elu président de la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité, il participa également au Gouvernement révolutionnaire liégeois mis sur pied en juillet 1790. La restauration éphémère de Hoensbroeck en janvier 1791 provoqua la dispersion des patriotes ; L. et Smits, quant à eux, gagnèrent Paris. Grâce à ses relations avec Dumouriez, Lebrun entra en qualité de commis au ministère des Affaires Etrangères : il fut élu ministre le 10 août 1792. Ses sympathies girondines lui valurent d'être condamné comme «contre-révolutionnaire» le 25 septembre 1793. Il réussit à s'échapper mais fut repris et guillotiné le 22 décembre.

Situation de fortune

On ne possède aucune indication précise sur l'état de fortune de L.. Il y a tout lieu de penser que ses relations familiales furent rompues après qu'il eut quitté les ordres ; défroqué, déserteur, il fut contraint de vivre d'expédients (charge de précepteur, emploi d'ouvrier imprimeur puis de rédacteur au Journal historique et politique) jusqu'à ce qu'il s'associât à J.J. Smits qui, du reste, opéra les premières mises de fonds nécessaires au lancement du J.G.E.. C'est encore lui qui, à Herve, racheta le matériel typographique de J. Urban. Le succès du journal, diffusé dans une grande partie de l'Europe, de même que la politique de réédition et de contrefaçon d'ouvrages à succès pratiquée par la Société Typographique de Herve durent procurer quelque aisance aux associés. Par ailleurs, on a souvent affirmé, sans toutefois alléguer de preuve tangible, que L. et Smits bénéficièrent de fonds secrets versés par Joseph II pour que le J.G.E. soutînt sa campagne de réformes institutionnelles.

Opinions

D'emblée le Journal Général de l’Europe annonce un programme ambitieux : «propager le règne des lumières, répandre dans le public les sages principes de la Philosophie et de la Raison» (J.G.E., n° 2, t. I, 7 juin 1785, p. 42). Cependant au cours des quelques années qui précédèrent l'éclosion des mouvements révolutionnaires, il était normal que L. concentrât sa réflexion sur les questions politiques et économiques. Les théories physiocratiques du «sage», du «bienfaisant» Quesnay et le principe de la séparation des pouvoirs dégagé de l'oeuvre de Montesquieu traversent constamment son discours et dictent sa critique des gouvernements occidentaux. A la veille de la Révolution, il rompra, tout comme Condorcet, avec le système des contre-forces, avec «la chimère de l'équilibre» et puisera des idées plus démocratiques dans le Contrat socialde Rousseau. Lebrun ne fut cependant pas un radical : s'il fut cruellement déçu par le «dérapage» politique de Joseph II, il conserva tous ses espoirs dans la monarchie constitutionnelle. Il fut du reste profondément bouleversé par l'exécution de Louis XVI et eut la faiblesse de consigner ce sentiment dans quelques lettres. Celles-ci furent saisies et, ajoutées à son adhésion à la faction brissotine, provoquèrent sa perte.

Ses convictions en matière religieuse relèvent essentiellement d'un déisme marqué par un attachement admiratif à la personne du Christ. «Le fanatisme, le despotisme religieux, le plus odieux à la dignité de l'homme» (J.G.E., t. III, 1790, p. 343) furent ses principales cibles : il ne manqua pas, par ailleurs, d'applaudir à la suppression des monastères et à la création de séminaires d'Etat dans les Pays-Bas autrichiens.

Activités journalistiques

Après avoir rédigé, de 1782 à 1784, le Journal historique et politique (D.P.1 753) édité par Tutot et après avoir vainement tenté d'intéresser le Liégeois à un projet de feuille du jour, L. fonda en 1785 le Journal général de l'Europe. Politique, Commerce, Agriculture, également connu sous le titre de Journal de Herve (D.P.1 739). Afin de se soustraire à la censure liégeoise, Lebrun avait en effet sollicité une permission auprès du gouvernement des Pays-Bas pour imprimer son périodique à Herve, terre d'Empire proche de Liège, mais en réalité le siège du journal et ses presses étaient installées dans la capitale principautaire. Ce n'est qu'en août 1786 que L. et Smits émigrèrent effectivement à Herve jusqu'à l'automne 1789, époque à laquelle ils reprirent le chemin de Liège. Lors de son exil parisien le journal devint, après fusion, le Mercure national et étranger ou Journal politique de l'Europe (1791) puis prit le titre de Journal général de l'Europe ou Mercure national et étranger(1791-1792). L. eut pour collaborateurs : J.A. Gerlache, l'abbé Fréville (autre défroqué), J.J. Fabry et Courtois de Longuyon.

Outre le J.G.E., L. fit paraître :

Les Annonces générales de l'Europe (14 nov. 1786-29 déc. 1789). Ce supplément au journal parut sous le titre d'Annonces, articles et avis divers à partir du 5 janvier 1788.

Bibliothèque raisonnée de littérature, sciences et art (fév.-juin 1787).

Le Courrier du Danube ou Histoire des Révolutions actuelles du monde politique (2 avril-12 déc. 1788).

Les Ephémérides de l'Humanité (15 juin 1789-?), rédigés par Fréville et Baret.

Schauplatz der Welt (juillet 1789), rédigé par le baron de Schede.

Nouveau Machiavel ou Le Livre des Rois, à l'usage des Princes d'Empire, du Congrès Belgique, de la Cour de Rome et du Côté Droit de l'Assemblée Nationale (29 sept., 30 oct. et 3 nov. 1790).

L. rédigea également le Journal patriotique de Liège du 18 mars au 4 juillet 1790.

Publications diverses

Adresse de la Société des Amis de la Liberté au tiers état du pays de Liège et comté de Looz [Liège, 1790]. – Adresse d'un citoyen aux Etats de Brabant, De l'Imprimerie patriotique [Herve], 1789. – Lettre à M. l'abbé de F[eller] sur quelques assertions fausses et mensongères, [Herve], 1789. – Plan de Municipalité pour la cité, faubourgs et banlieue de Liège, [Liège], 1790 (en collaboration avec A.G. de Donceel et P.J. Henkart). – Propositions de LL. AA. SS. Electorales, Liège, 1790 (contient les réponses, pour la plupart rédigées par L., à ces propositions). – Réponse aux Observations soi-disant amicales adressées aux Liégeois sous la forme d'une lettre d'un Liégeois fugitif, Liège, 1790.

Bibliographie

B.Un. («Tondu») ; Biographie des ministres français depuis 1789 jusqu'à nos jours, Bruxelles, 1826, p. 185 et suiv. – Vanderschuren B., «Les premières années du Journal général de l'Europe», La Vie wallonne, t. 34, 1960, p. 245-282. – Id., «Pierre Lebrun et la Révolution brabançonne», ibid., t. XXXV, 1961, p. 114-138. – Id., «Pierre Lebrun et la Révolution liégeoise», ibid., p. 243-267. – Capitaine U., Recherches historiques et bibliographiques sur les journaux et écrits périodiques liégeois, Liège, 1850, p. 243-263. – Francotte H., La Propagande des encyclopédistes français au pays de Liège (1750-1790), Bruxelles, 1880, p. 112-142. – Theux X. de, Bibliographie liégeoise, Bruges, 1885. – Masson F., Le Département des Affaires Etrangères pendant la Révolution, 1787-1804, Paris, 1903, p. 162 et suiv. – Thiry L., «La Petite Histoire. Un précurseur de la Révolution au Pays de Liège», La Vie wallonne, t. XIV, 1933-1934, p. 375-392 et t. XV, 1934-1935, p. 11-28, 43-54, 80-93. – Froidcourt G. de, «Les Réfugiés liégeois à Paris en 1793 et Pierre Lebrun», Le Vieux Liège, t. XXXV, 1956, p. 53-76. – Gason P.M., «De Rousseau aux méfaits des contrefacteurs : une correspondance de Pierre Lebrun avec la Maison Barde et Manget», in D. Droixhe et al., Livres et Lumières au Pays de Liège (1730-1830), Liège, 1980, p. 275-290. – La Plume et le Plomb. Journaux et journalistes au pays de Liège au temps de l'Heureuse révolution de 1789, Liège, Crédit communal, 1989.

Auteur(s) de la notice


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