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Jean Paul de LA ROQUE (?-1691)

État civil

La naissance de Jean Paul de La Roque dans le diocèse d'Albi, avancée par Camusat et Marolles, se trouve confirmée par des mentions d'actes notariés, de lettres et la parenté d'Albigeois, dont on retiendra sa cousine, Antoinette Salvan, Dame de Salies (1638-1730), femme de lettres dans la lignée des précieuses, liée à l'Italie. Si nous ignorons la date et le lieu exact de cette naissance, l'inventaire après décès de La Roque ainsi que la correspondance de Leibniz révèlent qu'il mourut à son domicile parisien de la rue Guénégaud, le 26 septembre 1691. Il aurait été enterré aux Théatins. Son identification (par E. Labrousse dans l'Inventaire critique de la correspondance de Pierre Bayle, 1961) avec Hue de La Roque, Grand vicaire et Official à Rouen, correspondant de Richard Simon de 1665 à 1694, est erronée.

Formation

Les correspondances et les relations de L. conduisent à penser qu'il reçut la formation du Collège des Jésuites à Albi (mal interprétée, la mention d'étude chez les Jésuites par Camusat à conduit quelques auteurs à le faire appartenir à la Société), et on peut supposer qu'il prit ses grades universitaires à Toulouse, jusqu'au doctorat en théologie que lui reconnaissent des actes ecclésiastiques et notariés. L. s'y pare aussi d'un titre de protonotaire du Saint Siège, charge d'expéditionnaire en cour de Rome, dont nous n'avons pas trouvé la collation lors d'une trop rapide recherche à la Vaticane, mais que semble authentifier la nature de ces actes. En relation avec sa direction du Journal des savants (J.S.), L. organisa chez lui, à jour fixe (les lundi et jeudi en 1682, puis seulement le jeudi en 1683), des réunions académiques que fréquentaient des érudits parisiens et provinciaux, des étrangers de passage, et des expérimentateurs, des inventeurs, des constructeurs d'instruments scientifiques qui présentaient leurs découvertes et leurs créations. Sa correspondance et des mentions dans le J.S. témoignent qu'il assista à des séances de l'Académie des Sciences, participa à des travaux de l'Observatoire, et fréquenta les réunions érudites de Saint-Germain-des-Prés.

Carrière

Notre connaissance des activités de L. commence avec sa rédaction du J.S. qu'il dut prendre en 1674 autour de la quarantaine ; tout au plus pourrait-on supposer qu'il participa aux Mémoires de l'Eglise de 1670 (voir D.P.1 879), comme aux éditions ad usum et que Galloys le connut par ce biais. Des années 1670 jusqu'à sa mort il habita à Paris. Un domicile rue Mazarine est attesté en 1677 par une mention manuscrite sur une livraison du J.S., et il l'abandonna en 1679 pour s'installer rue Guénégaud, dans un assez vaste appartement sur deux étages, non loin des comédiens français avec lesquels il entretenait des relations amicales. Sa correspondance mentionne quelques voyages dans les environs de Paris qui sont peut-être des passages à Versailles, et un voyage en Languedoc pour régler des affaires familiales.

Situation de fortune

Au revenu que lui apportait le J.S., 1200 à 1400 £ selon lui en 1687, L. ajoutait les bénéfices de quelques autres publications, de possibles honoraires pour des activités de protonotaire, et encore une pension attribuée par l'assemblée du clergé de 1681. Son inventaire après décès révèle une certaine aisance : on y relève une bibliothèque de mille volumes, un mobilier composant un décor choisi, particulièrement dans sa chambre et sa salle de réception, des terres en Languedoc, des créances gagées sur des bijoux déposés chez lui et d'autres sur le libraire du J.S., Jean Cusson. Situation typique du journaliste du XVIIe vivant, comme la plupart des écrivains, de l'association de pensions et du produit de ses écrits.

Opinions

Les extraits du J.S. ne portant que sur des livres vérifiés par l'octroi du privilège ou à leur entrée dans Paris et la critique en étant, en principe, exclue, les opinions de L. se lisent difficilement dans sa revue, sauf en matière religieuse où le journaliste entend exposer le point de vue catholique. Mais à la modération des débuts, encore saluée par Bayle en 1684, succédèrent des traits polémiques lors de la Révocation. Recherches systématiques et heureux hasards nous ont livré dans divers fonds européens les fragments d'une correspondance liée au Journal. Né de rencontres lors d'un séjour à Paris (Huygens ou Leibniz), de voyages de Parisiens à l'étranger (Mabillon pour Magliabechi), d'officieux intermédiaires (Thoynard pour Locke, Justel pour Oldenbourg), de sollicitations de L. (Grew ou Mencke), enfin d'adresses directes au journaliste (Bayle ou des lettrés provinciaux), ce commerce littéraire traçait, d'après ces fragments, un assez vaste réseau en Europe, par des échanges directs ou à travers le relais de quelques agents généraux de la République des lettres. Ainsi parvenaient au rédacteur du Journal propositions et sollicitations, informations, remarques critiques, dont on peut trouver l'écho dans ses articles (voir un exemple dans K. Targosz, et des détails dans Vittu, « le Journal des Savants »).

Activités journalistiques

Le rôle de L. à la tête du J.S. reste méconnu d'auteurs jusqu'alors tributaires du portrait dépréciatif dessiné par Camusat. Prévenu envers L. par des informateurs désireux de justifier sa mise à l'écart du J.S., celui que l'on voit comme le premier historien de la presse projeta les critères scientifiques de son temps sur une époque où ils ne l'avaient pas encore emporté. Une analyse des épaves d'archives, de la correspondance et de la revue elle-même conduisent à une vision fort différente : du point de vue de l'entreprise, L. apparaît comme le premier réalisateur du projet exposé dans le premier numéro, en 1665. Après trois mois de publication par Denis de Sallo, Galloys n'avait donné le J.S. régulièrement qu'en 1666, ses occupations à l'Académie des sciences et auprès de Colbert entraînant sous peu d'années le déclin et l'extinction de la publication ; aussi peut-on considérer les onze années ininterrompues de rédaction de L. comme l'établissement du Journal des savants dans la République des lettres.

Chargé de la rédaction par Galloys à la fin de 1674, L. reçut en 1679 le privilège qu'il céda au libraire Jean Cusson, en échange d'une pension annuelle, à laquelle s'ajoutaient probablement quelques exemplaires d'auteur. Sous sa direction le J.S. se conforma davantage au dessein initial par l'augmentation des mémoires, des lettres et même des nécrologies de savants, la fréquence des deux premiers préfigurant la rubrique que leur consacra l'abbé Bignon. Il en est de même pour l'ajout d'informations sur les livres nouveaux ou les ouvrages sous presse ; parfois même le rédacteur signalait les éditions en préparation et rapportait des demandes d'informations, des recherches de manuscrits. L. développa aussi les tables annuelles, esquissées les deux premières années avec une liste de mots vedettes, à laquelle le nouveau rédacteur joignit, sous le titre de bibliographie, un classement des livres extraits selon des divisions reprises des facultés médiévales. Enfin, il donna de nombreuses illustrations d'instruments ou de machines, et il proposa souvent à ses lecteurs un extraordinaire, livraison hors périodicité consacrée à un seul objet : mémoire ou traduction d'une revue étrangère.

L. s'efforça d'enrichir sa revue par des extraits plus nombreux et plus longs, principalement consacrés aux sciences et à l'histoire, comme par l'ouverture à l'étranger, pour les livres, les mémoires fournis par son réseau de correspondance et des articles repris d'autres revues. Le même souci de gagner un plus large public, et de contrebalancer la concurrence des contrefaçons hollandaises, inspira la publication d'une édition de petit format qui sortit irrégulièrement des presses de Jean Cusson, en livraisons hebdomadaires de 1678 à 1680, fut annoncée au début de 1684, et parut de nouveau en 1686, en recueils trimestriels (voir J.P. Vittu, «Les contrefaçons»). Avec la réimpression de livraisons épuisées, l'imprimeur et le journaliste répondirent au souhait des lettrés constituant une nouvelle bibliothèque, et les deux essais d'un Journal de médecine, 1683 et 1686 (voir D.P.1 670 et 671) montrent le désir d'exploiter le champ défini par le privilège du J.S. sous la forme d'une publication quasi professionnelle. Après avoir fait inclure, en 1679, les «matières ecclésiastiques» dans son privilège, L. annonça un Journal ecclésiastique (peut-être souhaité par l'assemblée du clergé) qui ne parut pas, le Chancelier écartant les matières religieuses des revues de courte périodicité (voir D.P.1 726). D'après la correspondance du nonce Ranuzzi, en 1686 le clergé aurait demandé au journaliste de reprendre ce projet, que les transformations du J.S. empêchèrent.

L. s'était fait aider épisodiquement par Hansen et par Comiers, mais vers la fin de 1686, le Chancelier voulut lui adjoindre plusieurs rédacteurs et la cabale s'en mêlant, le J.S. cessa de paraître une bonne partie de l'année 1687. Finalement maintenu dans son privilège mais partageant la rédaction avec Cousin, Régis et Guillart, L. s'effaça bientôt pour préparer un périodique annuel, les Mémoires de l'Eglise que sa mort interrompit dès le premier volume consacré à l'année 1690 (voir D.P.1 880).

Publications diverses

Une lettre de Hansen à Leibniz laisse supposer la participation de L. à des éditions ad usum et l'inventaire après décès du journaliste révèle le projet d'une Histoire de Paris, en 1681, en association avec Messieurs Chassebras ; Camusat signale le prospectus d'une Histoire du Languedoc en 1683.

8. B.Un. – Combettes-Labourélie M. de, Essai d'une bibliothèque albigeoise, Albi, 1846. – Jolibois E., «Matériaux pour un Dictionnaire généalogique et biographique du Département du Tarn», Annuaire du Tarn, 1888, p. CXCI et suiv. – Rolland J., Histoire littéraire de la ville d'Albi, Toulouse, 1879. – A.N., M 761, Recueil de notes historiques et critiques (du Père Léonard de Sainte Catherine). M.C., I 194, 28 novembre 1691, inventaire après décès de L. – B.N., ms. fr. 22583, Recueil de plusieurs auteurs qui ont donné des ouvrages au public (par le Père Léonard). – Lettres dans A.N., M 855-856 ; B.N., ms. fr. 19205-19213 ; Copenhague ; , B.P.U., B.L .– Baillet A., Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs, Paris, 1685-1686, 4 t. en 9 vol. – Brice G., Description de la ville de Paris, Paris, 3e éd., 1698. – Camusat D.F., Histoire critique des journaux (publiée par J.F. Bernard), Amsterdam, 1734, 2 t. en 1 vol.- Du Pradel, Nicolas de Blégny, Le Livre commode des adresses de Paris pour 1692, Paris, 1872, éd. E. Fournier. – Huygens C., Oeuvres complètes, La Haye, 1888-1950. – Leibniz G.W., Sämtliche Schriften und Briefe, Reihe I, Allgemeiner politischer und historischer Briefwechsel, Darmstadt, 1923. – Correspondance du nonce en France Angelo Ranuzzi (1683-1689), éd. B. Neveu, Rome, 1973. – Targosz K., «Nieznane <portrety> Jana III i Marii Kazimiery pióra François Paulin Daleraca oraz ich autor», Acta Universitatis Wratislaviensis, n° 1418, Historia CII, Wroclaw, 1992, p. 112-120. – Vittu J.P., «Les contrefaçons du Journal des savants de 1665 à 1714.», dans Les Presses grises. La contrefaçon du livre (XVIe-XIXe siècles). Textes réunis par F. Moureau, Paris, 1988, p. 303-331. – Id., «Diffusion et réception du Journal des savants (1665-1714)», dans La Diffusion et la lecture des journaux de langue française sous l'Ancien Régime, éd. H. Bots, Amsterdam, Maarsen, 1988, p. 167-175. – Id., «Le Journal des savants centre et objet de correspondances» dans les Actes du colloque Le Travail scientifique dans les correspondances entre savants, au tournant des XVIIe/XVIIIe siècles, Paris, 10-13 juin 1992. – Voir également les notices de Comiers, Cousin, Galloys et Hansen.

Auteur(s) de la notice


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