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Antoine de LA ROQUE (1672-1744)

État civil

Antoine de la Roque est né en 1672 à Marseille (G., p. VIII ; acte de décès, cité par C. de Ris, p. 222-223). Il serait «issu d'une bonne et ancienne famille» (G., p. VIII). Il avait le titre d'écuyer (T., p. 22 ; acte de décès). Le père de L., «négociant» (Moreri), avait voyagé à Constantinople et au Levant en 1644 et serait l'un de ceux qui auraient introduit l'usage du café en France. Ayant sans doute longuement fréquenté les pays du Proche-Orient, le père de L., comme un certain nombre de ses amis, avait «pris les manières du Levant» (Jean de La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse, p. 363, 364). L. avait un frère, Jean, né en 1661, orientaliste, archéologue, numismate (B.Un. ; N.B.G.). On connaît beaucoup moins bien en revanche un autre frère de L., Jean Baptiste, qui vivait encore en oct. 1744 (C., p. 223) et qui était prêtre, résidant probablement à Marseille (Mercure, avr. 1744, p. 706-707). L. avait aussi «un parent», Féau, consul de France à Chypre et un oncle, Baron, Consul à Alep, puis «Directeur général du Commerce de France aux Indes Orientales» (Jean de La Roque, Voyage de Syrie, t. I, p. 2).

Gersaint écrit à propos de L. que «la probité, la douceur des moeurs, la candeur, la sincérité qui formaient son caractère & qui étaient si naturellement peints sur son visage, lui attiraient l'estime & la vénération de tous ceux qui l'approchaient» (p. VI).

E.J.F. Barbier signale que L., en novembre 1740, «a été à l'extrêmité» (t. II, p. 274). Il a été enlevé par une «fièvre maligne» (G., p. XIV) le 3 octobre 1744 (acte de décès). Il aurait été inhumé dans l'«un des caveaux de l'église St Sulpice» (B.Un.).

On possède deux portraits de L. : un dessin de Watteau, une sanguine qui est au Fitzwilliam Museum à Cambridge (Parker et Mathey, t. II, n° 912). D'autre part, on a une estampe gravée par Lépicié en 1734 d'après Watteau également, dont le tableau n'a pas été retrouvé (voir Camesasca et Rosenberg, n° 118 ; Lelong, p. 260 ; T, p. 23 ; Dacier et Vuaflart, t. II, n° 269). On trouve ce quatrain au bas de l'estampe : «Victime du Dieu Mars, les Filles de Mémoire/ Occupent à présent son coeur et son esprit,/ Il a combattu pour la gloire/ Et c'est pour elle qu'il écrit».

Formation

L. fit ses études à Marseille «où son père lui donna une bonne éducation» (T, p. 22). Cette période d'apprentissage terminée, L. compléta sa formation en «cherchant également à s'amuser & à s'instruire, faisant consister principalement l'un & l'autre à fréquenter les bonnes compagnies, & surtout les Artistes d'un mérite distingué» (G, p. VIII-IX). Devenu un éminent collectionneur d'objets d'art, L. devait avoir une grande culture en histoire de l'art, notamment en peinture. Gersaint évoque «le bon goût naturel de M. de L.», son grand «amour pour cet art, soutenu d'une grande connaissance et d'un grand discernement acquis par l'examen et l'expérience» (p. 3 et 2).

L. était membre de l'Académie royale de Marseille que son frère Jean avait contribué à fonder (T, p. 22 ; Moreri ; Mercure, oct. 1744, p. 2357).

Carrière

«Dans sa jeunesse», L. «fit plusieurs voyages tant hors du Royaume que dans plusieurs Provinces de France» (G, p. VIII). Plus précisement, «pour aider son père dans son négoce», L. aurait séjourné pendant deux ans dans «l'Archipel et dans les principales villes de la côte» du Proche-Orient (C, p. 211).

Après ces voyages, L. suivit son frère Jean à Paris (G, p. X). C'est alors qu'il serait entré «dans le Service». D'après un document tiré des archives militaires de Vincennes (Yb9, f° 51) – mais le risque d'homonymie est ici très grand–, L. aurait été d'abord cinq ans mousquetaire et ce très tôt, des 1684. Puis il aurait été un an lieutenant au Régiment d'Anjou, quatre ans capitaine de cavalerie, deux ans capitaine de carabiniers, enfin il aurait été fait exempt (rang de capitaine) en janvier 1706. S'il n'y pas encore homonymie, L. aurait en octobre 1696 participé au siège de Valence en Italie (Gazette de France, 13 octobre 1696). En tant qu'exempt de la Compagnie des Gardes du Corps Ecossais (Lamoral le Pippre, t. I, p. 88) ou en tant que gendarme de la Garde ordinaire du Roi (G, p. XIII ; Mercure, mai 1760, p. 129), L. participa à la Guerre de Succession d'Espagne. Il se trouvait à la bataille d'Audenarde (juillet 1708), puis «se signala» à celle de Malplaquet (11 sept. 1709), au cours de laquelle il fut gravement blessé. Lors de la canonade, «un boulet lui fracassa la jambe, qu'il fallut couper au dessus du genouil» (Lamoral le Pippre, t. I, p. 88 ; G, p. XIII ; T, p. 22). Soigné à Valenciennes, il y séjourna jusqu'en avril 1710 (C, p. 212). L. resta dans l'armée, avec le grade d'exempt, jusqu'à la paix de Rastadt en 1714 (Lamoral le Pippre, t. I, p. 88). Cette carrière militaire valut à L.R. la croix de Saint-Louis (Mercure, mai 1760, p. 129 ; G, p. XIII). D'autre part, il reçut deux pensions, dont l'une de Louis XIV (G, p. XIII).

Si les Mémoires touchant M. de Thou sont bien de L. (ce qui n'est pas sûr), il aurait accompagné de Thou dans son ambassade en Hollande vers 1710 (voyages à Leyde, Amsterdam, La Haye). En tout cas, il est certain que L. était fort bien introduit dans les milieux dirigeants de la Régence : il a été en effet Secrétaire du Conseil du Dedans (Marais, t. III, p. 320). Plus tard, en août 1727,.il apporte, de la part du Roi, au Corps de la ville de Paris, la nouvelle de l'accouchement de la Reine et de la naissance de deux princesses (Gazette de France, 23 août 1727).

L. a été avant tout un grand collectionneur d'objets d'art : «Sa passion dominante a toujours été pour les Beaux-Arts. Il les aimait en galant homme, qui encourage ceux qui les cultivent, qui les connaît ; & qui se fait un plaisir d'en rassembler des échantillons proportionnés à ses facultés. Aussi laisse-t-il après lui un assemblage de plusieurs sortes de curiosités très considérables pour un simple particulier» (G, p. X-XI). Outre une merveilleuse collection de près de 300 peintures, où l'on distingue un Breughel, un Veronèse, un Rubens, un Poussin, un Boucher, des Chardin, des Watteau, des Rembrandt, des Claude le Lorrain, L. possédait une collection de sculptures, une collection de porcelaines, une collection de meubles et d'objets en laque du Japon, une collection de pierreries, une collection de coquillages, et enfin, une belle collection de dessins (Watteau, Boucher, Coypel, Le Sueur, Vouet, Le Brun, Rembrandt). L. était sans doute un collectionneur célèbre, dont le nom était connu au-delà des cercles de spécialistes : Voltaire, dans une lettre à l'abbé Moussinot d'août 1738, évoque son «charmant cabinet» (D 1504).

Situation de fortune

L. était titulaire de deux pensions. L'une de 600 £ accordée par Louis XIV, pension maintenue pendant le règne de Louis XV (C, p. 212 ; T, p. 22). L'autre, du même montant, lui venait d'«un Officier général respectable mort au commencement de l'année 1732, à qui il était attaché, et pour lequel il a toujours gardé une parfaite reconnaissance» (G, p. XIII-XIV). Ruiné par le système de Law pendant la Régence, «il se plaignait fort de son infortune» (Marais, t. III, p. 321). Ses affaires ont dû s'arranger dès qu'il devint propriétaire effectif du Mercure en 1724. En effet, selon l'avocat Barbier, «cette commission produit six à sept mille livres de rente, ce qui est gracieux pour un homme de lettres» (t. II, p. 274). Sur la fin de sa vie, L. était devenu un homme riche, ne serait-ce que par la valeur de sa collection d'objets d'art, dont la vente rapporta 61 633 £ 9 sols, somme considérable (G, note ms. exemp. B.N., Y 43871, p. 258).

Pendant les premières années de la Régence, L. s'installa chez son ami l'abbé Fraguier (Buvat), qui composa en 1721 l'épitaphe latine de leur autre ami, Antoine Watteau, dont L. fut le premier biographe dans le Mercure. Le testament de L., inconnu jusqu'à présent (Todd), permet de préciser, autant que sa collection dispersée par Gersaint, le milieu où il vivait. Il le rédigea le 10 mars 1743, et le confia le 8 avril à son ami, Charles François, marquis de Calvière, maréchal de camp des Armées du Roi (1693-1771), provençal comme lui et son intime (Mercure de France, décembre 1771, p. 213 ; lettre de Caumont à Bouhier, 11 déc. 1739 : Correspondance du président Bouhier, éd. H. Duranton,U. de Saint Etienne, t. 7, p. 225). A sa mort, en octobre 1744, dans la maison du cafetier Procope en face de la Comédie-Française (actuellement rue de l'Ancienne Comédie), où L. résidait depuis trente ans dans un modeste appartement, le testament fut remis au greffe des Insinuations du Châtelet, qui le déposa dans les minutes du notaire Savigny. Il léguait son bien, «acquis par [son] travail et par [son] économie», à ses trois frères, l'aîné, Jean, résidant à Paris, et ses deux cadets, Jean Baptiste de La Roque de Saint-Vallier, et Joseph, demeurant à Marseille. Un quatrième frère, Jean François, infirmier à l'abbaye de Saint-Victor à Marseille, recevait un legs plus modeste qui convenait à un ecclésiastique (un crucifix). D'autres legs de peu d'importance étaient faits à une parente, à son homme d'affaire (Briart), à ses domestiques, etc. Le marquis de Calvière, nommé son exécuteur testamentaire, se voyait accorder une statue de «bois brun» représentant «un petit enfant nu tenant un tambour et des baguettes». La vente après décès de l'importante collection d'objets d'art possédée par Calvière, qui fut mêlé à une ténébreuse affaire de dessins de Carrache, eut lieu à Paris en mai 1779 (Lugt 2996). Quelques goûts communs avaient dû rapprocher les deux hommes. L. léguait d'autre part à son «bon et ancien ami», Louis Maunoir, une Vierge à l'enfant de «Léonard» et un buste de Vierge «à la manière du Guide». Maunoir avait été l'exécuteur testamentaire littéraire de Dufresny, co-privilégié du Mercure avec L. en 1721 ; il fréquentait, lui aussi, le café de la veuve Laurent, lieu de rendez-vous du mouvement moderne (F. Moureau, p. 87). Calvière le nomma son procureur général pour l'inventaire de L., qui malheureusement n'a pas été retrouvé ; mais la vente des objets de curiosité organisée par Gersaint en 1745 permet de se faire une idée de la richesse de la collection L., «amateur zélé des productions de l'art et de la nature» selon le même Gersaint (Catalogue raisonné de coquilles et autres curiosités naturelles, Paris, Flahault, 1736, p. 36). Un dernier legs fait au commissaire Le Comte, boîte aux lettres bien connue des abonnés du Mercure, consistait, «témoignage d'amitié», en une copie par Alexandre, de l'Académie de peinture, du Déluge de Véronèse conservé dans les collections royales. Une foi sincère et sans ostentation, qui amenait le testateur à préférer le cimetière des Pauvres pour sa sépulture, ne faisait pas nécessairement un contraste hypocrite avec l'accumulation de richesses artistiques entreposées dans l'appartement de la rue des Fossés Saint-Germain : pas moins de neuf Chardin, par exemple, dont La Pourvoyeuse (Wildenstein 188) et une version de L'Enfant au toton.

Opinions

Proche du Régent (Marais, t. III, p. 321), L. a fréquenté à la fois des artistes et des écrivains. En 1745, L.R. était lié «depuis plusieurs années» avec le célèbre marchand d'objets d'art Gersaint ; celui-ci évoque «les conversations satisfaisantes & fructueuses» qu'il a eues avec L. sur «les différents genres de curiosités» (G, p. V et VI). Mais L. a été aussi l'ami de Watteau qu'il a connu, selon Clément de Ris, lors de sa convalescence à Valenciennes en 1710 (C, p. 213). Mais cette opinion n'est pas partagée par Dacier et Vuaflart selon lesquels il faut placer cette rencontre «au théâtre», car L. «devenu auteur était un habitué des spectacles et Watteau avait pris goût au théâtre qui lui procurait des jeux de scènes pour ses compositions» (t. I, p. 33). Dans leur édition de La Vie d'Antoine Watteau par Caylus, les Goncourt citent (p. 41) une lettre de Watteau à Gersaint dans laquelle le peintre écrit qu'il se rendra «demain à dîner avec Antoine de la Roque» chez le marchand. Mais l'authenticité de cette lettre a été mise en doute avec raison par Dacier et Vuaflart (t. I, p. 113). Rappelons que Watteau a fait le portrait de L.

Il est probable également que L.R. a connu Chardin et Coypel. On est sûr qu'il a connu personnellement le peintre genevois J.A. Arlaud (Mercure, juillet 1743, p. 1611). Mais L. était aussi un familier du monde parisien des lettres. Son frère Jean était un proche d'A. Galland (Voyage dans la Palestine, Avertissement ; A. Galland, Journal parisien, p. 55, 56, 75, 106-107, 111-112, 114), et il est fort possible que lui-même l'ait connu. L. était enfin ami de l'abbé Pellegrin, avec lequel il aurait collaboré pour son opéra Théonoé. Il faut noter que Pellegrin était né à Marseille, tout comme Salomon, le musicien qui en avait composé la musique, indice selon lequel Antoine, tout comme Jean d'ailleurs, était resté très proche de sa ville natale.

Voltaire semble avoir bien apprécié L. : il lui envoie un livre en juillet 1738 (D 1473), et le loue ainsi dans une lettre au Mercure de France (10 fév. 1736) : «il est bien doux de plaire à un homme qui, comme vous, connaît et aime tous les Beaux-Arts. Vous me rappelez toujours par votre goût, par votre politesse, et par votre impartialité, l'idée du charmant m. de La Faye» (D 975).

Sous la Régence, L. demeurait chez l'abbé Fraguier (Marais, t. III, p. 320), qui lui-même avait été lié avec Segrais, Huet et Ninon de Lenclos (D.L.F., t. I, p. 471). En 1744, il habitait «rue des Fossés Saint-Germain, maison de M. Procope», le célèbre café (acte de décès, cité par C, p. 223).

Activités journalistiques

A la mort de l'abbé P.F. Buchet, le privilège du Mercure fut partagé en 1721 entre Dufresny, Fuzelier et L. (Mercure, juin 1721, part. I, privilège). Mais Dufresny à cette époque n'était guère actif, semble-t-il, à la rédaction du périodique : Gersaint explique en effet qu'il «fallut que M. de la Roque remplaçât, par un travail assidu, des soins que le Sieur Dufresny employait plus volontiers à la composition de ses Comédies ; en sorte que tout l'ouvrage tomba sur le Chevalier de la Roque» (G, p. XIV).

A la mort de Dufresny, dont L. possédait le portrait «en estampe coloriée» (G, n° 206), L., par brevet du 17 octobre 1724, et par lettres patentes du 9 novembre suivant, enregistrées le 23 (Mercure, mai 1760, p. 129), obtient grâce à ses «talents» et à sa «sagesse», le privilège exclusif du Mercure (ibid., déc. 1724, 2e vol., privilège ; f.fr. 21953, f° 95-96 ; n.a.fr. 2801, n° 544 ; A.N. O 68, f° 567). De juin 1721 à octobre 1744, L. aurait publié, en tout, 321 ou 331 volumes du Mercure (Mercure, oct. 1744, p. 2357 et mai 1760, p. 129).

Jean de La Roque aida son frère Antoine à la rédaction du Mercure ; ils y travaillèrent «conjointement» (Camusat, t. II, p. 231 ; Mercure, déc. 1745, 2e vol., p. 187 ; Moreri). Jean y écrivit même beaucoup : dans une lettre au président Bouhier, datée du 12 novembre 1744, il évoque les «20 années et plus d'un secours assidu que j'ai prêté à feu mon frère dans ce pénible travail» (B.N., f.fr. 24412, f° 320). De fait, il est bien difficile de déterminer quelle est leur part respective dans la rédaction du Mercure. Cependant, connaissant leurs préoccupations – l'un orientaliste, archéologue, numismate, l'autre spécialiste de beaux-arts et de théâtre –, on peut raisonnablement leur attribuer certains articles du périodique. Ainsi Jean en tant qu'orientaliste a fort bien pu écrire l'article «La Porte Othomane, explication de ce terme par M. de la R***» (juin-juillet 1721, p. 1-15) ; en tant que numismate : «Médailles grecques de la ville de Marseille» (sept. 1722, p. 3139) ; en tant qu'archéologue enfin : «Lettre de M.D.L.R. à M. le Président Bouhier sur quelques monuments antiques» (juin 1744, p. 1292), etc.

Concernant L., il ne faut pas, tout d'abord, négliger son rôle éventuel d'organisateur du périodique et d'animateur de l'équipe rédactionnelle. Rédacteur lui-même, il a pu se charger avec l'abbé Pellegrin de la chronique théâtrale. En tout cas, il est à peu près certain qu'il a composé les articles du journal ayant trait, de près ou de loin, aux beaux-arts. D'ailleurs, en prenant possession du Mercure, dès juin 1721, L. indique que les beaux-arts, partie quelque peu négligée jusqu'alors prendront désormais une place plus importante : « nous tâcherons d'instruire le public de tout ce qui pourra contenter son goût. On lui annoncera tous les livres nouveaux, les tableaux des bons maîtres, les estampes des plus habiles graveurs, les statues des sculpteurs distingués, enfin les fabriques des plus fameux architectes. Nous rendrons un compte fidèle des ouvertures des académies et de leurs travaux» (Avertissement, p. X). Gersaint confirme de son côté que L. s'occupait de la chronique des beaux-arts : «La manière prudente, sage, mesurée, mais en même temps pleine de sentiment et de justice, avec laquelle M. de la Roque nous entretenait quelquefois dans ses Mercure au sujet de certains morceaux de nos célèbres artistes». A propos de sculpture : «il nous [...] a souvent fourni des preuves, en nous instruisant, dans plusieurs morceaux détachés & répandus dans ses Mercures, du mérite de ces célèbres artistes qui se distinguent en ce genre» (G, p. VI-VIII et 72 ; voir aussi T, p. 22). Cela dit, on pourra attribuer à L., sans trop de risques de se tromper, par exemple la notice nécrologique consacrée à Watteau (août 1721, p. 81-83) ou encore l'éloge de Coypel (mars 1722, vol. 2., p. 6-9). La notice nécrologique de Watteau dans le Mercure a été rééditée par P. Rosenberg(Vies anciennes de Watteau, Paris, Hermann, 1984, p. 5-7). Cependant les deux frères La Roque n'étaient pas les seuls rédacteurs du Mercure de France à cette époque. L'abbé Pellegrin, déjà mentionné, s'occupa des «extraits» des pièces de théâtre (Camusat, t. II, p. 231 ; Moreri), et le Houx de Lavau fit les articles concernant la généalogie (Moreri). P. Lacroix signale d'autres collaborateurs : l'abbé Lebeuf, dom Toussaint Duplessis, l'avocat Boucher d'Argis, le P. Texte, Dreux du Radier.

Sous la direction de L., le Mercure s'est modifié assez sensiblement. D'abord, il prit un aspect sérieux qu'il n'avait pas auparavant : comme l'explique Camusat, il en a «banni les historiettes galantes et en un mot tout ce qui est bas et frivole» (t. I, p. 231) et L. y substitua «plusieurs matières intéressantes & curieuses pour les Sciences, la littérature, les Beaux-Arts» (G, p. 22). Le titre même du périodique, Mercure galant, fut modifié en Mercure de France, «plus noble et plus convenable» (ibid.).

Parallèlement, le ton du Mercure changea : il devint plus sage. Dès juin 1721, l'Avertissement indique que «l'impartialité sera le premier de nos devoirs» et que, contrairement au passé, les «Sectateurs de l'Antiquité ne nous accuseront pas de n'être que la trompette des talents modernes» (p. VII-VIII). En janvier 1735, l'Avertissement renouvelle cette volonté de rester en dehors des partis : «Nous tâcherons de soutenir le caractère de modération, de sincérité et d'impartialité qu'on nous a fait déjà justice de nous attribuer» ; cela implique de se garder «non seulement de toute satire, mais même de portraits trop ironiques, trop ressemblants et trop susceptibles d'application».

Cette nouvelle orientation du Mercure fut fort bien accueillie. Ainsi, les 321 ou 331 volumes parus sous la responsabilité de L. le furent «avec la satisfaction de la Cour & du Public» (Mercure, mai 1760, p. 129). Voltaire lui-même, dans une lettre à L., inséré dans le journal (juin 1731), reconnaît qu'il a trouvé «le secret de plaire à tout le monde, sans offenser personne. Le Mercure, regardé autrefois comme un ouvrage frivole et méprisable, est devenu entre vos mains un livre choisi, plein de monuments curieux et nécessaires à quiconque veut savoir dans son siècle l'histoire de l'esprit humain» (D 402).

A la mort de L., en octobre 1744, son frère Jean ne put obtenir le privilège du Mercure (f.fr. 24412, f° 320-321), qui revint à La Bruère et à Fuzelier. Celui-ci d'ailleurs, lorsque L. était tombé gravement malade en novembre 1740, avait déjà fait «des mouvements auprès de M. de Maurepas» pour obtenir ce privilège ; Fuzelier avait même reçu «l'agrément pour faire le Mercure», mais L. s'était alors remis fort opportunément (E.J.F. Barbier, t. II, p. 274-275).

Publications diverses

Médée et Jason, tragédie, 1713, in-4° ; Brenner, n° 9842. Opéra représenté à l'Académie royale de Musique le 24 avril 1713, repris en 1727, 1736, 1749 (Léris, p. 289). L'exemplaire de la B.N. (Rés. Yf 1181) contient une dédicace manuscrite de L. au Roi. Selon Léris, l'auteur véritable serait l'abbé Pellegrin (voir aussi, F.L., t. IV, p. 570), mais Titon du Tillet (p. 23), Jean de La Roque (Marseille savante, p. 52) et d'Argenson ne font pas mention de cette attribution. D'Argenson est d'ailleurs fort sévère pour cet opéra : «Les paroles [...] sont faibles. Le sujet est suivi mot à mot de toutes les Médées des théâtres, et particulièrement de celle de Corneille» (p. 505). – Mémoires touchant M. de Thou où l'on voit ce qui s'est passé de plus particulier durant son Ambassade d'Hollande par D.L.R., Cologne, 1710, in-8°. Il n'est pas sûr que cet ouvrage soit de L. (cf. D.O.A., t. III, p. 261 : «douteux»). – Théonoé, tragédie, 1715, in-4° ; Brenner, n° 7960. Deux traductions néerlandaises parues à Leyde en 1771. Opéra représenté à l'Académie royale de Musique en novembre 1715 ou le 3 décembre 1715 selon Léris (p. 425), musique de Salomon, comme pour Médée et Jason. Titon du Tillet (p. 22) indique que cette tragédie fut écrite «conjointement» avec l'abbé Pellegrin. D'Argenson juge ainsi cet opéra : «Le détail des paroles est d'ailleurs de lieux communs et de vers forcés» (p. 526). Enfin, L. travaillait à deux ouvrages : Histoire générale des spectacles anciens et modernes, «divisée en plusieurs volumes», dont l'un aurait été intitulé Histoire du Théâtre francais, «traitée avec une attention particulière» (Jean de La Roque, Marseille savante, p. 52-53), et Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans les arts et dans quelques autres professions particulières, dans lesquelles divers ouvriers se sont rendus célèbres. C'est un ouvrage auquel L. se serait «beaucoup appliqué» et pour lequel il avait rassemblé «une très-grande quantité de matériaux» (ibid., p. 53 ; voir aussi G, p. VIII-IX et Camusat, t. II, p. 231).

Bibliographie

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– (G) Gersaint E.F., Catalogue raisonné des différents effets curieux et rares contenus dans le Cabinet de feu M. de la Roque, Paris,1745. – Lacroix P., Bulletin du Bibliophile, Paris, 1840, p. 103. – Lamoral le Pippre de Noeufville S., Abrégé chronologique et historique de l'origine, du progrès et de l'état actuel de la Maison du Roi et de toutes les troupes de France, Paris, 1734-1735, t. I, p. 88. – La Roque Jean de, Marseille savante, ancienne et moderne, déc. 1726 ; Voyage dans la Palestine [...] fait par ordre du Roi Louis XIV, Amsterdam, 1718 ; Voyage de l'Arabie heureuse par l'Océan oriental et le détroit de la mer rouge, Paris, 1716 ; Voyage de Syrie et du Mont-Liban, 2 vol., 1722. – Léris A., Dictionnaire des théâtres, Paris, 1763. – Marais M., Journal et Mémoires de M.M. sur la Régence et le règne de Louis XIV, éd. M. de Lescure, 1863-1868, t. III, p. 320, 321. – Mathey J. et Parker K.L., A. Watteau. Catalogue complet de son oeuvre dessiné, Paris, 1957. – «Mémoire historique et détaillé pour la connaissance des auteurs qui ont travaillé au Mercure de France. 1672-1780, d'après le ms. de la B. Opéra n° 7676 J», éd. G. de Courcel, Bulletin du Bibliophile, 1902, p. 308-309. – Moureau Fr., Un singulier moderne : Dufresny, Paris, 1979, t. I, p. 127-131. – (T) Titon du Tillet E., Second supplément au Parnasse françois, 1755. – Todd C., «La rédaction du Mercure de France (1721-1744) : Dufresny, Fuzelier, La Roque», R.H.L.F., mai-juin 1983, p. 439-441. – Voltaire, Correspondence, éd. Besterman, D 401, 458, 499, 926, 936, 975, 1125, 1469, 1504, 1764. – Watteau (1684-1721), catalogue de l'exposition, Paris, 1984, p. 42-43, notice sur L. – Weil F., Jean Bouhier et sa correspondance, Paris, 1975-1976.

Additif

État-civil : Notice reprise et développée par François Moureau dans « Un curieux journaliste : Antoine de La Roque » (dans La Plume et le plomb. Espaces de l’imprimé et du manuscrit au siècle des Lumières, PUPS 2006, p. 597-608). L’auteur y note au passage une confusion entre Antoine de La Roque et Daniel de Larroque ; c’est ce dernier qui revint en France sous la Régence et fut membre du Conseil du Dedans (art. cité, p. 600, note 22). (J.S.).

Auteur(s) de la notice


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