455

Joseph de LA PORTE (1714-1779)

État civil

Joseph Delaporte ou de La Porte ou de Laporte, selon l'usage du 18e siècle, de La Porte selon l'usage moderne des dictionnaires et du D.P., fut baptisé le 19 janvier 1714 (S : 21 janvier). Toutes les notices biographiques indiquent 1713 ou 1718 ou même 1720 comme année de naissance. Il est mort à Paris le 19 décembre 1779, «rue Saint-André». Le 13, «M. l'abbé de la P. se meurt d'une phtisie pulmonaire [...]. Il a fait appeler un confesseur, a reçu le viatique, s'est réconcilié avec ses ennemis et a abjuré ce qu'il pouvait y avoir de condamnable dans ses oeuvres» (M.S., t. XXIV, p. 341).

Il était d'une famille de notables belfortains. Son père, Jean-Pierre Delaporte était marchand, maître bourgeois. Sa mère, Marie Anne Chardoillet appartenait à une famille de marchands. Un frère, François, était avocat au Conseil souverain d'Alsace, un autre, Georges, marchand et maître bourgeois. Un de ses neveux, Sébastien Delaporte, fils de François, fut député à l'Assemblée Législative, à la Convention et à l'Assemblée des Cinq-Cents (renseignements biographiques tirés des archives de Belfort et communiqués par Mme Y. Baradel). Il avait plusieurs nièces restées à Belfort (N.). Palissot le dit «orphelin dès sa plus tendre jeunesse» (N.).

On l'a parfois confondu avec l'abbé janséniste Barthélémy de La Porte, qui fut emprisonné à la Bastille (cf. Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, l829, t. III). Il a écrit sous le pseudonyme de Dauptain (ou Duplain) en 1765. On trouve aussi D.L.P., de la P., L. Il signait «Delaporte» (n.a.fr. 3531).

Formation

Etudes à Epinal en Lorraine (Journal de Nancy, 1780, vol. I, p. 37). Il entra au noviciat des Jésuites le 27 août 1731 (S).

Carrière

Il professa chez les Jésuites de Strasbourg et il quitta la Compagnie le 20 août 1746 (S). Il était à Paris «sans fortune» (N.), «nu comme un ver» (Pidansat). Fréron dit l'avoir aidé. En 1748, il habitait «rue du Cherche Midi, vis-a-vis d'un couvent» et «il vend lui-même ses livres et n'a que cela pour vivre» (note de police). En 1769, Grimm le dit «employé par les libraires» pour compiler, «art qui consiste à faire, moyennant trois ou quatre livres, un cinquième». Il était «le premier compagnon» de la boutique de Vincent, libraire (C.L., t. VIII, p. 274). «Il a dressé une manufacture de livres, il occupe cinq a six imprimeries à la fois. Il fait des journaux, des dictionnaires, des voyages, des almanachs : il abrège les longs ouvrages et allonge les petits» (L'Espion anglais, t. III, p. 132).

Situation de fortune

«A ce métier-là», L. «gagne tous les ans cinq ou six mille livres» (C.L., t. VIII, p. 274). En 1751, le contrat avec Lambert lui donnait le quart de ce que touchait Fréron quoique L. «fît la moitié de l'ouvrage», c'est-à-dire 100 £. par cahier pour l'Année littéraire (n.a.fr. 3531, f° 93 v°). En 1778, le privilège du Mercure lui rapporte 700 £ (M.C., LXXXII, 590). Il aurait aussi écrit anonymement des livres de cuisine qui «lui valurent une rente de 3000 £ par an, qu'il employa a bâtir à Belfort une maison, ou il n'alla jamais» (Delort). En fin de compte il aurait disposé de 10 000 £ de rente (Des Essarts) ou de 12 000 £ (Pidansat, Delort). Ce qui est certain, c'est qu'il a amassé soit par une vie économe et laborieuse selon les uns, soit grâce à des économies sordides et des prêts avec usure selon les autres, une fortune assez considérable dont il laissa une grande partie aux pauvres de Belfort.

Opinions

Il est bien difficile de se faire une idée exacte de la personnalité de L.P. et de ses opinions. On oscille entre le jugement de Palissot : «un homme qui aurait rougi de solliciter la moindre grâce qui lui eût été personnelle, ne laissant échapper aucune occasion d'en solliciter pour les autres» (N., p. 61) et celui de J.F. Rameau : «ce chien de petit prêtre, avare, puant et usurier» (Diderot, Neveu de Rameau, éd. Fabre, p. 62). Il est vrai que l'abbé «est bon diable, et prend tout bien» (ibid.), ce qui ne l'a pas empêché de se quereller avec de nombreuses personnes. Ses démêlés avec Fréron sont bien connus (voir toute l'affaire dans n.a.fr. 3531 et Balcou). C'est à Fréron que Palissot donne tous les torts (N.), il reconnaît que L. était son ami depuis trente ans.

Après cette polémique avec Fréron, L. tenta de se rapprocher des encyclopédistes : ce «journaliste, l'écho des Encyclopédistes», exalte une très pitoyable pièce (Les Méprises de Palissot), «on l'aurait pu croire de mauvaise foi, s'il n'était plus vraisemblable de le croire de mauvais goût» (M.S. du 7 juin 1762). Il fréquentait d'Alembert, et la police le dit «fort ami de l'abbé Raynal». Il rendait aussi visite à Diderot et l'informait de ce qui se passait chez Bertin des Parties Casuelles. Diderot l'assimilait à Fréron (Correspondance, t. VI, p. 204), mais lui reconnaissait une certaine bonhomie ou modestie quand il rapporte son propos : «Je dirai comme l'abbé de la Porte, Je me croyais quelque chose ; mais j'ai découvert que je n'étais qu'un plat bougre, comme un autre» (ibid., t. X, p. 164).

Il y eut aussi des polémiques entre L. et Lattaignant, l'abbé de Fontenai. Les censeurs s'en plaignaient et Coqueley de Chaussepierre demande à Malesherbes de lui trouver un autre censeur, car L. lui ment (n.a.fr. 3531, f° 140-141, 186).

La note de police présente son signalement : «petit, maigre, chafouin et d'une fort vilaine figure, homme de mauvaise compagnie». Pourtant il était reçu dans les grandes maisons (Bertin, la duchesse de Wurtemberg, Mme de La Marck : on retrouve ici le lien L.-Palissot). Delort raconte d'après une anecdote confiée à un membre de l'Institut par le beau-frère de Palissot, qui connaissait bien L., qu'il allait après les bons dîners trouver les cuisiniers pour se faire donner les recettes qu'il réunissait ensuite dans ses livres de cuisine (dont je n'ai pas trouvé trace).

Les jugements sur ses oeuvres ne sont guère flatteurs dans l'ensemble : «c'est un fripier de la littérature» (L'Espion anglais). «Son Observateur littéraire succombe enfin faute de débit» (M.S., 4 janv. 1762). L., «un des plus insignes compilateurs», n'est qu'«un plat rapsodiste» (C.L., t. VII, p. 46). «Ecrivain, sans vigueur, sans imagination, sans physionomie» (« Notice »), ses contemporains s'accordent pour le trouver de beaucoup inférieur à Fréron. Ce dernier lui-même l'accuse d'avoir «trop peu d'esprit ; il écrit trop mal pour le public qui s'est souvent plaint de la pesanteur de ses extraits» (n.a.fr. 3531, f° 121).

Même après sa mort, la polémique a continué. L'article paru dans les «Variétés» du Mercure de janvier 1780 et dû a la plume de d'Alembert selon Palissot fut réfuté dans l'Année littéraire (janv. 1780, p. 103-113) par «M.P[alissot]».

A part une lettre du 26 décembre 1751 où L.P. annonce à Malesherbes qu'il va supprimer quelque chose dans l'Année littéraire, je n'ai pas trouvé de correspondance (n.a.fr. 3531, f° 182).

Activités journalistiques

Observations sur la littérature moderne, 1748 - août 1752, 9 vol. (D.P.1 1090). L. en est le rédacteur (unique?), puis il collabore avec Fréron dans les Lettres sur quelques écrits de ce temps du t. V au t. XIII (D.P.1 838) et à L'Année littéraire depuis sa fondation jusqu'au t. XL (D.P.1 118). Après la rupture, il fonde (Malesherbes lui ayant donné l'autorisation pour «avoir la paix») l'Observateur littéraire (1758-1761, 18 vol.). Il en est le rédacteur et le directeur (D.P.1 1081). Rédacteur au Mercure de France après 1760.

Choix des Anciens Mercures, depuis le t. LXI jusqu'à la fin (t. CVIII).

Les Spectacles de Paris ou Almanach des Théâtres, continuation du Calendrier historique et chronologique des théâtres, commencé en 1751, 17 parties.

Almanach historique et chronologique de tous les spectacles, Duchesne, 1752-1753 : L. en est le seul auteur connu (D.P.1 81).

La France littéraire (suite de l'Almanach des Beaux-Arts, D.P.1 78), commencée en 1755 : «Il a eu part à toutes les éditions de la France littéraire qui ont paru depuis son origine, et s'est chargé seul de la rédaction de ce Supplément» (celui de 1778). Ce recueil périodique qui donne les noms d'auteurs et les titres d'oeuvres a dû bien se vendre. Il est mieux imprimé à partir de 1769 par la Vve Duchesne. A la mort de L., il fut continué par Hébrail.

Recueil A, B, C, etc.. 1745-1762 (24 fas., Fontenoy, Luxembourg, Paris ; D.P.1 1160) : selon Cior 18, L. aurait collaboré à A et B (la participation n'est pas attestée dans F.L., suppl. 1778).

Revue des feuilles de M. Fréron (participation douteuse ; voir D.P.1 1195).

Publications diverses

Voir le cat. B.N. et Cior 18. La liste des titres est impressionnante. Il faudrait pouvoir distinguer ses propres ouvrages de ceux «qu'il n'a fait que proposer aux libraires ou exécuter par divers auteurs» (F.L., 1769, t. I, p. 371). Ce n'est pas toujours facile et la liste qui suit est sujette à révision.

Parmi les ouvrages qu'on pourrait qualifier d'«originaux» : Pastorale héroïque pour le mariage du prince de Soubise avec la princesse de Carignan de Savoie, Strasbourg, 1741 (il était alors chez les Jésuites). – Voyage au séjour des Ombres, augmenté sous le titre de Voyage en l'autre monde, ou Nouvelles littéraires de celui-ci (1749, rééd. 1751). – L'Antiquaire, comédie de collège en trois actes en vers, 1749 (il existe un exemplaire intitulé L'Antiquaire, comédie en trois actes de Valois d'Orville, 1751, dans le Recueil de poésies nouvelles). – F.L., 1769, t. II, p.v463 lui attribue les Philosophes en querelle sous le nom de Dauptain, 1765 ; il s'agirait selon C.L., t. VI, p ; 143, des Etrennes encyclopédiques, ou les Philosophes en querelle d'un M. Dauptain, «teneur de livres des sottises humaines» ; in 18. D'après Cior 18 : Les Philosophes, entretiens encyclopédiques pour l'année 1765, Leipzig [Paris], 1765, in-12, signé Duplain.

Parmi les autres ouvrages où sa collaboration est quasi certaine : Magazin récréatif pour servir de ressource contre l'ennui (recueil d'anecdotes et bons mots), t. I, 1771. – On lit dans le Supplément de la F.L. en1778 : «Le Voyageur français dont il a déjà donné 24 vol. Il a publié la dernière édition des Oeuvres de Crébillon le père dont il a retouché la vie […]. Il a présidé à l'édition en six volumes in-8° des Oeuvres complètes de Sainte-Foix, et a fait l'éloge historique qui est à la tête. Dictionnaire dramatique avec M. de Chamfort qui n'a fait que la partie didactique. Anecdotes dramatiques avec M. Clément en 3 vol. in-8, le quatrième est sous presse». On lui prête aussi «un recueil volumineux de Contes et de Nouvelles, un Dictionnaire des Théâtres, une Ecole de littérature, la Bibliothèque d'un homme de goût (1777), sans compter des almanachs et Esprits et des dictionnaires de toute espèce (M.S., 14 déc. 1779).

Bibliographie

8.Desessarts ; B.Un., N.B.G., H.P.L.P., Sommervogel, F.L. 1769 et Supplément de 1778. – B.N., n.a.fr. 3531 (dossier La Porte-Fréron). – n.a.fr. 10783, f° 40, notes de police. – A.N., M.C., LXXXII, 590. – A.D. Belfort. – Diderot, Correspondance, éd. Roth-Varloot. – Palissot C., Mémoires littéraires, 1775 et surtout (N.)Nécrologe année 1780. – «Notice sur les écrits de l'abbé de la Porte, mort à Paris le 19 du mois dernier», Mercure de France, janv. 1780, p. 139-142. – Fourquet E., Les Hommes célèbres et les personnalités marquantes de Franche-Comté, Besancon, Sequania, 1929. – (S) Sitzmann E., Dictionnaire de biographie des hommes célèbres d'Alsace, Riexheim, 1910. – Balcou J., Le Dossier Fréron, Genève, 1975. – dictionnaire de J.J. Rousseau, dir. R. Trousson et F.S. Eigeldinger, Paris, 1996.

Additif

Activités journalistiques: L.P. a donné lui-même dans La France littéraire de 1769, à l’article « Porte, l’Abbé Joseph de la » la liste des journaux auxquels il a collaboré : « Il a travaillé aux Lettres sur quelques écrits de ce temps, depuis le tome V, jusqu’au tome XIII. À l’Année littéraire depuis le tome premier, jusqu’au tome quarantième. Au Choix des Mercures et anciens Journaux, depuis le tome soixantième jusqu’à la fin de l’Ouvrage. Au Mercure de France depuis l’année 1760 jusqu’à présent. Les Spectacles de Paris, ou Calendrier historique et chronologique des Théâtres, commencé en 1751 jusqu’à présent. Il a eu part à la France littéraire ». [Nous suppléons les italiques]. Il ne mentionne pas les Observations sur la littérature moderne, qui figurent dans la liste des ouvrages, avec la mention : « par M. L’Abbé de la Porte, 1749 et suiv., 9 vol. in-12 ». De même pour L’Observateur littéraire : « Par M. l’Abbé de la Porte, 1758 et suiv.,, 18 vol. in-12 ». Ces indications confirment les renseignements fournis par A.-M. Chouillet dans la notice de DP2. 

Publications diverses: Dans l’article « Porte » de la France littéraire, L.P. précise : « On lui attribue les ouvrages suivants, qu’il n’a fait que proposer aux libraires et exécutés par divers auteurs... » et il nomme les différents extraits et « esprits » de Massillon, Bourdaloue, Castel, Desfontaines, J.J. Rousseau, Prévost, etc., ouvrages probablement mis en oeuvre par lui, mais augmentés de préfaces d’autres auteurs et confiés notamment à l’éditeur Duchesne. Dans le cas des Oeuvres de M. Rousseau de Genève, son intervention a été importante. Par Lenieps, Rousseau apprend à la fin de 1762 que « l’abbé de La Porte et Duchesne travaillent à une collection de tous[ses] ouvrages » . Le recueil Esprit, maximes et principes de M. Jean-Jacques Rousseau de Genève de 1764 est bien donné dans la liste des ouvrages de la France littéraire de 1769 sous son seul nom.

On aurait tort de considérer ces oeuvres comme de simples « compilations », terme dont on ne sert fréquemment au XVIIIe siècle pour désigner les bibliographies, les éditions critiques, les anthologies, les chronologies, etc. La France littéraire reste une base d’informations solides sur la littérature du XVIIIe siècle ; les Anecdotes dramatiques, dont il a fait la plus grande part, restent très utiles, son Histoire littéraire des femmes françaises est plus consultée que jamais. Son Esprit de l’abbé Des Fontaines (Londres et Paris, Clément, 1757) le montre soucieux de constituer, à partir d’articles de journaux épars, un corpus classé, indexé, préfacé. Sa préface, outre qu’elle exprime son admiration pour l’un des fondateurs de la critique moderne (p. VII) donne une biographie rigoureuse de l’abbé Desfontaines, et accorde une grande place à ses polémiques, et au droit de la critique. Voir notamment le long récit du débat entre Gourné, auteur d’un Géographe méthodique, et Desfontaines (p. XXVII-XXXVIII).

La place de Joseph de La Porte dans la vie littéraire de son temps reste difficile à évaluer ; le mépris attaché aux compilateurs, mais aussi sa modestie et son souci d’impartialité l’ont exposé à de nombreuses critiques. Pourtant Diderot l’estimait et lui doit une partie de ses informations, dans le Neveu de Rameau, sur le milieu Bertin ; Voltaire, qui l’associe longtemps à Fréron, lui envoie une épître en vers, en 1759, quand L.P. s’est rallié à la bonne cause. 

Bibliographie: Sur la place de L.P. dans le débat critique, voir : Van Dikj, S., « L’abbé La Porte et la canonisation des romancières », table ronde de Münster, 1996, art. en ligne. – Sgard J., « La lettre sur Cénie » dans Françoise de Graffigny femmes de lettres. Écriture et réception, dir. J. Mallinson, Voltaire Foundation, SVEC 2004 :12, p. 246-257. (J. S.).

Auteur(s) de la notice


Ce dictionnaire est mis à disposition du public avec l'aimable autorisation de la Voltaire Foundation

Site mis en ligne par le IHRIM UMR 5317 et l'ISH USR 3385 - Mentions légales - Remerciements - Contacts - Se connecter - Créér un compte

IHRIM   ISH