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Jacques LABOTTIERE (1715-1798)

État civil

Jacques, né le 13 décembre 1715, et Antoine, né le 3 janvier 1717, sont les fils de Raymond Labottière (1690-1750), maître imprimeur-libraire à Bordeaux de 1719 à 1750, et d'Isabeau Droit. La mère étant morte le 18 novembre 1717, le père se remarie, le 9 janvier 1725, avec Marie Audat et a sept autres enfants. Les frères Labottière appartiennent à une dynastie d'imprimeurs-libraires, leur grand-père, Claude, mort en 1713, ayant été lui-même installé à Bordeaux, cependant que leur arrière-grand père était, lui, libraire à Lyon. Au XVIIIe siècle, on compte, en dehors de leur maison, la plus importante, trois autres Labottière libraires : Charles, leur oncle, installé sur les fossés, Etienne, un autre de leurs oncles, établi rue Saint-James (après avoir été à Bayonne), enfin Louis Guillaume, leur cousin, fils d'Etienne, dont la boutique est d'abord rue Ste Colombe, puis, rue des Bahutiers. Jacques et Antoine restent tous deux célibataires. Antoine meurt le 28 messidor an II (16 juillet 1794) place Brutus (ex-place du Palais) n° 11, Jacques le 18 pluviôse an VI (6 février 1798) rue des Trois chandeliers, n° 1.

Formation

Comme le veut le Règlement, Antoine qui se présente à l'examen d'imprimeur-libraire doit «être congru en langue latine et savoir lire le grec», ces connaissances étant certifiées par le recteur de l'Université.

Carrière

Jacques prête le serment de libraire le 1er octobre 1746 et travaille chez son père. Antoine est reçu en l'art d'imprimerie le 20 octobre 1755 après avoir accompli l'apprentissage exigé (quatre ans minimum) ; il est admis imprimeur par arrêt du Conseil du 22 décembre 1755 et prête serment en lieu et place de son père le jeudi 8 janvier 1756. Il est ainsi l'un des dix imprimeurs bordelais autorisés par le Règlement du 31 mars 1739. Les deux frères reprennent la maison paternelle qui, à la mort de leur père, était passée à sa veuve («Vve Raymond Labottière») laquelle démissionne en 1755. Cette maison est installée place du Palais, quartier des tribunaux et gens de loi, avocats, procureurs, et aussi lieu d'arrivée des courriers. Pour accroître leur commerce, ils ouvrent, comme Renaudot l'avait fait à Paris, un Bureau d'Avis, sorte d'agence de publicité et d'information, et, peu après, lancent le premier journal régulier qu'ait connu Bordeaux, les Affiches. Aux deux presses qu'avait son père, Antoine en ajoute une troisième. Comme son père, il a six ouvriers. Selon un état dressé en 1775 par l'intendant, voici le matériel dont il dispose : «Trois casses petit canon, trois casses parangon, dix casses de gros romain, huit casses de saint augustin, vingt-six casses cicéro, onze casses petit romain, six casses de petit texte, une casse de financière avec leurs italiques et leurs lettres de deux points». En 1765, Jacques et Antoine s'associent leur demi-frère, Etienne François, dernier enfant issu du remariage de leur père mais dont on perd la trace dix ans plus tard. En dehors de la feuille périodique, ils impriment notamment des Almanachs. Tel l'Almanach historique de la province de Guienne qui paraît de 1760 à 1793 et forme trente-quatre volumes. Dans l'Avertissement de 1760, ils ne cachent pas qu'ils ont le sentiment d'un ouvrage imparfait et soulignent combien le plan est vaste, combien les matières sont difficiles à rassembler (personne n'a d'ailleurs présidé à leur réunion), combien aussi la ville de Bordeaux «a peu de goût» pour les «entreprises typographiques un peu considérables». Et ils se plaignent de l'insuffisance du nombre d'ouvriers intelligents, capables de conduire et d'exécuter «un ouvrage de quelque étendue». On peut citer encore l'Almanach des Laboureurs ou le Conservateur des richesses du paysan pour l'an de grâce 1759, rédigé par l'abbé Fournets curé dans l'Agenais, destiné à «la plus grande et peut-être la plus utile portion du genre humain», imprimé avec un gros caractère pour ne pas fatiguer la vue des paysans obligés le plus souvent de lire à la chandelle, et proposé, par souci d'utilité publique, à un prix de moitié moins cher que le prix commun des livres. De telles publications reflètent bien l'image du temps, s'il est, comme l'affirme la Préface de l'Almanach des laboureurs, «le siècle des Dictionnaires, des Journaux, des Gazettes, des Almanachs». Mais les frères Labottière impriment aussi des thèses de théologie, travaillent pour le collège des Jésuites et figurent sur le tableau des libraires et imprimeurs jurés de l'université de Bordeaux.

En 1777, ils sont interdits de leur fonction d'imprimeur-libraire par un arrêt du Conseil d'Etat du roi du 25 mai qui supprime un écrit de cinquante-quatre pages sorti de leurs ateliers : Très humbles et très respectueuses remontrances de la Cour des Aydes et finances de Guienne au sujet des Lettres patentes du Roi du 24 9bre concernant les octrois de Bordeaux - écrit qui, rapportent les Mémoires secrets, a percé dans la capitale et est recherché comme «un monument de zèle patriotique». Les Lettres patentes obtenues par les jurats comprenaient la prolongation de plusieurs droits anciens - promptement enregistrés - et l'établissement de plusieurs nouveaux qui avaient été modifiés lors de l'enregistrement lequel fut alors cassé. D'où les représentations... L'arrêt du Conseil condamne les deux frères à une amende de 500 £, prononce contre eux une interdiction d'exercice, ordonne le démontage de leurs presses et la fermeture de leur boutique pendant toute la durée de l'interdiction sous peine de destitution. L'intendant Dupré de Saint-Maur alors en séjour à Paris intervient et juge utile la venue de Labottière afin que celui-ci présente au garde des sceaux ses motifs de justification fondés sur les ordres reçus d'une Cour souveraine. Selon les Mémoires secrets, l'un des Labottière se rend à Paris et reçoit une sévère réprimande du garde des sceaux. Le 23 juin, les presses, vis, platines sont démontées et déposées dans la chambre syndicale. Mais, sur l'intervention du maréchal de Mouchy qui assure que les Labottière ont été jusque-là exempts de tout reproche et n'ont jamais contrevenu aux règlements, un nouvel arrêt du Conseil d'Etat du roi en date du 15 juillet lève l'interdiction prononcée et réduit l'amende à 10 £.

Entre 1768 et 1770, les deux frères se font construire pour l'été une magnifique maison de campagne aux portes du jardin public. C'est l'architecte Laclotte qui dessine la demeure et le parc qui l'entoure - la folie Labottière. Selon le témoignage d'une visiteuse au printemps 1786, la salle qui jouxte la salle de billard est remplie de «ballots entiers de romans, de poésies, de brochures diverses qui sont à la disposition des hôtes». La demeure a été reconstituée à New York pour abriter l'Institut de l'histoire de l'art de l'Université. Le 29 novembre 1773, Antoine et Jacques sont reçus bourgeois de Bordeaux, après avoir fait l'objet d'une enquête sur leurs vies et moeurs devant un jurat (M. Valen), et prêtent le serment accoutumé. En 1795, après le décès d'Antoine, l'imprimerie est cédée aux Pinard père et fils qui avaient été leurs associés (le nom de Pinard figure à la suite de celui des frères Labottière à partir de fin décembre 1791 dans l'adresse du Journal de Bordeaux) et qui, sous l'Empire, s'installeront 14 cours de l'Intendance. La librairie est, elle, cédée à un commis, Guillaume Lafite, qui garde la boutique 12 place du Palais.

Situation de fortune

Héritiers d'une maison active, les frères Labottière ont, jusqu'à la Révolution qui les ruina, connu une prospérité certaine à laquelle a concouru sans doute leur activité journalistique. Le 8 mars 1791, ils sont obligés de suspendre leurs paiements. La fermeture du Parlement le 30 septembre 1790 qui entraîna le départ des gens de loi du quartier fut une des causes de leur ruine. En juin 1795, Jacques qui, l'année précédente, a perdu son frère vend sa maison de campagne à un Hollandais, M. Boèrs, pour un prix de 450 000 £ payées en assignats.

Opinions

Estimés de leurs confrères comme du public, ils ont une solide réputation d'honnêteté, de capacité et d'exactitude dans leur profession et ce n'est pas à tort que, dans leur Préface de l'Almanach historique de la Guienne de 1760, ils prétendent consacrer leurs presses «au service du public» et «à la gloire de la patrie» et être soucieux de l'utilité et de la satisfaction de leurs concitoyens. Même Bernadau reconnaît qu'ils ont rédigé les Affiches avec un esprit et un désintéressement qui les honorent.

Activités journalistiques

Annonces, Affiches et Avis divers (1er août 1758 - 30 juillet 1784), hebd., puis, à partir de 1783, bi-hebd., 8 pages (en général) à deux colonnes, in 4°. Les Labottière s'inspirent de l'exemple des Annonces, Affiches et Avis de Paris pour donner à Bordeaux, une des grandes villes de province, une feuille similaire. Pendant vingt-six ans, ils assurent régulièrement la rédaction - Jacques surtout - et l'impression du périodique. Un seul incident de parcours : lorsqu'ils sont interdits en 1777, les Affiches paraissent, à partir du 26 juin (n° 26), chez un autre imprimeur bien connu de la ville, Simon de La Court. Mais, dès le 7 août, à la suite de la levée de l'interdiction, les Affiches sortent de nouveau de leurs presses. Cependant, en 1784, alors que leur privilège court jusqu'en 1786, ils s'en voient dépouillés à la suite d'une démarche faite à leur insu par l'abbé Dupont des Jumeaux, précepteur des enfants de l'intendant Dupré de Saint-Maur, et de ses deux associés, L.G. de Clozanges et H.E. Gaufreteau de La Gorce qui lancent, le 1er septembre, le Journal de Guienne.

A partir de mai 1789, ils impriment le Journal de l'Assemblée nationale qui paraît trois ou quatre fois par semaine et qui présente ce qu'il y a de plus important dans le Journal de Paris. En mars 1790, ils proposent, à la demande de lecteurs, une souscription et, pour reconnaître la bienveillance du public qui a favorablement accueilli le Journal (il forme alors trois volumes in 8° de plus de six cents pages chacun), ils joignent une feuille de supplément sous le titre Bulletin, Affiches, Annonces et Avis divers de la ville et du département de Bordeaux dont la parution, qui doit avoir lieu quatre fois par semaine, commence le 20 mars et où sont insérés toutes les nouvelles et tous les avis susceptibles d'intéresser la ville de Bordeaux et la province. C'est à eux que doivent être adressés les lettres, mémoires, avis à publier. Dans leur Prospectus, tandis qu'ils rappellent leur longue expérience liée aux Affiches, ils précisent que, pour ce qui concerne les nouvelles les plus intéressantes soit étrangères soit nationales, ils se sont procuré tous les papiers nouvelles de la capitale, mais qu'ils ne puiseront que dans les sources les plus authentiques, car, ajoutent-ils, «dans cette multitude d'écrits périodiques qu'a enfantés la liberté de la presse, plusieurs se montrent habituellement les trompettes du mensonge». Le prix de l'abonnement annuel au Journal et au Bulletin est de 24 £ pour Bordeaux et 30 £ pour la province. D'emblée bien accueilli, le Bulletin qui soutient les changements apportés par la Révolution et dont le rédacteur est Bruno Gabriel Marandon prend, à partir du 15 mai 1790, une dénomination plus propre, Journal de Bordeaux et du département de la Gironde (voir n° 32, 13 mai 1790, Avis à Messieurs les souscripteurs). Ce Journal se révèle l'organe de la Société des amis de la Constitution formée au début de 1790 et dont Marandon est un des membres actifs. A Marandon succédèrent à titre de rédacteurs Jean François Cornu de Boissancourt (fin 1791), puis Laboubée. Le Journal de Bordeaux durera jusqu'à la fin de 1797, mais, à partir d'octobre 1795, il sort d'autres presses que celles des Labottière (de l'Imprimerie des citoyens Ve Noé et Yeury, rue Saint-Pierre, n° 42 près l'Eglise).

Bibliographie

A.M., Bordeaux : GG 71, GG 72 (Reg. de la paroisse Saint-André), 3 E6 (n° 1767), 3 E19 (n° 317), BB 114, f° 85 v°, BB 123, f° 55 et 104 v°, HH 98. – A.D., Gironde : C 3315, C 3451, C 4257, C 4902. – B.M., Bordeaux : ms. 713, Oeuvres complètes de Bernadau, t. III, IV, VI (passim). – M.S., t. X (9 août 1777), t. XV (6 août 1780). – Brives-Cazes E., De la police des livres en Guyenne 1718-1785, Bordeaux, 1883. – Desgraves L., Les Livres imprimés à Bordeaux au XVIIIe siècle 1701-1789, Genève, 1975. – Féret E., Statistique générale de la Gironde, t. III, Biographie, Bordeaux, 1889. – Labadie E., Notices biographiques sur les imprimeurs et libraires bordelais des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Bordeaux, 1900. – La Presse bordelaise pendant la Révolution : bibliographie historique, Bordeaux, 1910. –Id., Livre des bourgeois de Bordeaux (XVIIIe siècle), Bordeaux, 1898. – Rèche A., Dix siècles de vie quotidienne à Bordeaux, Bordeaux, 1988, chap. 5 et 12.

Auteur(s) de la notice


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