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Pierre JURIEU (1637-1713)

État civil

Né à Mer le 24 décembre 1637, cinquième et dernier enfant de Daniel Jurieu, fils de Siméon pasteur, et lui-même pasteur à Mer, et d'Esther Du Moulin. Elle mourut le 27 novembre 1639 à Chateaudun où son frère Cyrus Du Moulin était pasteur. Esther, née en 1603 et Cyrus en 1608, étaient fille et fils de Pierre Du Moulin, le fameux théologien réformé, né en 1568 et mort à Sedan en 1658.

Daniel Jurieu se remarie en 1640 et demeure comme pasteur à Mer jusqu'à sa mort en 1663. En 1667, Pierre Jurieu épouse sa cousine germaine Hélène Du Moulin, née le 18 mars 1644, fille de Cyrus et de Marie de Marbais. Une soeur d'Hélène, Suzanne, qui vécut longtemps avec le ménage Jurieu, devait épouser en Hollande, Jacques Basnage. Pierre et Hélène Jurieu n'eurent pas d'enfants. Il est mort à Rotterdam le 11 janvier 1713.

Formation

J. entre en 1648 au collège de Châtillon-sur-Loing, et en 1654 il devient étudiant en philosophie à Saumur, à l'Académie protestante. Il est reçu maître ès arts en 1656 ; puis il part faire sa théologie à Sedan. Son grand-père, Pierre Du Moulin, enseignait dans cette Académie de théologie réformée depuis 1621, et il y vivait toujours. Il meurt à 90 ans en 1656, pendant le séjour de J. Nous n'avons aucun texte concernant la relation personnelle entre le jeune étudiant et son célèbre grand-père. Y eut-il possibilité d'un dialogue avec le vieillard? Les contemporains ont retrouvé entre eux de grandes similitudes de caractère et la même indomptable ardeur polémique. En tout cas, J. ne pouvait ignorer l'oeuvre écrite de son grand-père qui avait formé à Sedan même plusieurs générations d'étudiants en théologie.

En 1658, il part en Hollande et en Angleterre, où il retrouve ses oncles maternels, Pierre et Louis Du Moulin. Le premier est théologien et pasteur anglican ; le second, Louis, avait été professeur d'histoire à Oxford à l'époque de Cromwell et avait embrassé et soutenu les thèses presbytériennes et l'érastianisme. J. après avoir subi son influence devait ensuite polémiquer contre lui, si bien que son oncle invente pour lui le surnom fameux de «Jurieu l'injurieux». L'influence anglicane de l'oncle Pierre semble avoir été prédominante pendant le séjour anglais, s'il est vrai que J. revint en France ayant reçu l'ordination anglicane, comme l'affirment certains biographes. On peut en tout cas remarquer devant une telle formation qu'il fut donné à très peu d'hommes de sa génération de se trouver environné dès sa jeunesse, dans sa propre famille, d'une telle pléiade de personnalités éminentes. A 23 ans, quand il commence sa carrière active, il a bien avant la Révocation, une formation internationale, dans les universités de France, de Hollande et d'Angleterre.

Carrière

Rentré en 1661 à Mer, J. débute modestement comme pasteur auxiliaire. Mais l'église réformée ne se suffit pas de son ordination anglicane et le réordonne. Son père meurt en 1663 et Pierre lui succède à Mer. Pendant dix ans sa vie est vouée aux occupations paroissiales et familiales. En 1667, il épouse sa cousine Hélène, dont toute la famille quitte Chateaudun pour venir habiter avec lui. Cyrus meurt peu après. En 1673 il est pasteur à Vitré pour quelques mois. En 1674, il est appelé à Sedan pour y enseigner l'hébreu et la théologie et il exerce aussi une charge pastorale. C'est une période heureuse, de grand rayonnement, ainsi qu'en témoigne Pierre Bayle lui-même, cadet de J. et son collègue à l'Académie, qui fréquente beaucoup les Jurieu et apprécie l'atmosphère amicale et cultivée de la maison.

La persécution contre la R.P.R. s'intensifiant, Jurieu se lance dans la polémique. Son petit livre : Politique du clergé de France, sorti en Hollande en 1680, lui vaut le soupçon des autorités et il juge prudent d'accepter l'offre d'une chaire et d'une paroisse à Rotterdam (déjà faite et refusée en 1666). Il s'y installe en 1682 et y reste jusqu'à sa mort, soit plus de 30 ans. Cette période est la plus connue de son existence. Il écrit beaucoup, il polémique avec le monde catholique : avec Bossuet, avec Nicole, avec Arnauld, avec Maimbourg. Mais quand arrivent la Révocation, les persécutions, le flot des réfugiés, sa théologie descend dans l'arène et se fait politique. Il lance un périodique bi-mensuel, les Lettres pastorales, pour diffuser les nouvelles et agir sur les esprits. Il s'engage aussi dans une action plus secrète de diplomatie et de renseignement. Car il se doute que le rétablissement des réformés en France doit passer par les chancelleries, par l'action du Stathouder devenu roi d'Angleterre, en qui il voit le champion de la cause protestante, par une coalition, peut-être une intervention armée des puissances protestantes en France. Utilisant le travail de Ravaisson, Les Archives de la Bastille (t. X), qui avait mis au jour une correspondance secrète de J. avec un ministre du roi d'Angleterre, J. Dedieu a cherché à Londres dans les archives anglaises du Foreign Office et a trouvé de nombreuses lettres de J. ou à J., ainsi que des nouvelles à la main confirmant son activité secrète comme informateur de la chancellerie anglaise, et il a cru pouvoir lui attribuer l'organisation et l'animation d'une véritable «agence d'espionnage», dès 1686 et jusqu'à la paix de Ryswick (1698), qui anéantit tous ses espoirs. Ce domaine est encore loin d'être exploré complètement ni éclairci. Les thèses de J. Dedieu, qui d'une part déteste Jurieu et d'autre part, a, semble-t-il, une conception anachronique de ce qu'il appelle une «agence d'espionnage», devraient être reprises et confrontées à ses sources (conservées au Public Record Office à Londres) ; l'abondance des archives justifierait cette nouvelle recherche. En tout cas J. s'engage, et souvent avec violence contre la politique de Louis XIV et contre la monarchie absolue. Ce qui est une position avancée, même au Refuge. Politique et théologie mêlées, il polémique contre Bayle, en particulier et tous ceux qui prônent la non-résistance et le droit divin de la monarchie. Dans la première décennie du XVIIIe siècle, il prend part à toutes les querelles théologiques, contre Basnage, contre Leclerc et les arminiens, contre Aubert de Versé. La prédication, les lettres, les écrits de ce «battant» ne sont pas dépourvus de la fureur sacrée ni de l'«odium theologicum», et il a beaucoup d'ennemis. Mais il s'est toujours montré d'une très grande générosité envers les réfugiés et toutes les oeuvres de secours.

Resté constamment en charge comme pasteur d'une paroisse, malgré d'assez fréquentes et longues périodes dépressives, il renonce cependant en 1708 au ministère qu'il a exercé pendant 47 ans. En 1710, lui et sa femme sont suspendus de communion, pour leur sympathie envers le prophétisme cévenol. Il meurt en 1713, dans l'isolement, mais sans avoir cessé de travailler ni d'écrire (Labrousse, p. 231).

Situation de fortune

En 1640, Daniel Jurieu, père de J., après la mort de sa femme, au moment où il se remarie et charge son beau-frère Cyrus Du Moulin d'être le curateur de ses enfants, est un homme riche (voir l'inventaire de ses biens, dans Poujol, p. 178 et suiv.). Il possède plusieurs maisons, des terres, des meubles, une bibliothèque. Les longues études et les voyages à l'étranger de J. prouvent que sa famille avait des moyens importants. En 1663, quand Daniel meurt, J. hérite de sa maison. Lorsqu'il quitte la paroisse de Mer en 1674, il vend ses biens : maisons et terres pour plus de 3000 £. A Sedan, il trouve une maison familiale. Là, comme à Rotterdam, il touche double traitement : de pasteur et de professeur. Bayle, qui a toujours été pauvre, parle de sa maison et de son accueil comme de ceux d'un homme opulent.

J. Dedieu signale que d'après les lettres du Public Record Office d'importantes sommes fournies par le gouvernement anglais passaient par ses mains, mais il reconnaît n'avoir pas trouvé la preuve que les «services» de J. étaient eux-mêmes rémunérés (p. 196).

A sa mort, n'ayant pas d'enfants, sa femme hérite. Labrousse dit (p. 147, n.) : «Elle devait mourir en Angleterre où elle s'était établie après la mort de son mari [...]. Notons que son mari et elle avaient distribué des sommes si considérables au cours de leur vie que Mme Jurieu était presque dans la misère quand elle mourut» (en 1720).

Opinions

J. a été dans l'ensemble, fort malmené par les biographes : par Michaud en tout cas, et même par Haag, qui condamne surtout son caractère : sa violence, son agressivité, ses outrances. Il faut dire qu'il a vécu sur un fond historique de tourmente. C'était un homme d'idées, qui fut forcé de s'engager, car il n'y avait pas de confort intellectuel pour les réformés en ces années. Dans sa jeunesse, il fut tenté par l'orthodoxie, l'autorité et la pompe de l'église anglicane. Mais ensuite, il mena modestement une vie de pasteur réformé de campagne, se faisant seulement remarquer par ce que, reste d'anglicanisme, il déclarait le baptême des enfants nécessaire à leur salut. A Sedan, il trouve un auditoire à sa mesure. Il est à l'aise dans une Université qui reconnaît son autorité, à la suite de celle de son grand-père. Son enseignement est traditionnel, mais déjà il polémique contre les catholiques, et il ne supporte pas qu'on «veuille arracher aux réformés leur coeur francais» (Politique du Clergé de France, Entretien II, p. 107). Passé à l'abri, à temps, en Hollande, il se sentit toujours en communion avec les souffrants. Il les défend, il les secourt. Il n'accepte pas qu'on se soumette ni qu'on leur prêche cette démission. Il s'engage politiquement et secrètement, car c'est fort risqué pour un pasteur. Il radicalise ses idées, il les met en accord avec son action, ou l'inverse.

Contre Bossuet, il défend l'égalité des droits de l'homme, la souveraineté du peuple préexistante au contrat de la monarchie, le droit de résistance à la persécution, le refus de la guerre offensive, de l'esclavage, du recours au droit divin. La liberté morale est pour les chrétiens la source de la liberté religieuse, laquelle selon la Réforme est l'origine de la liberté politique. Celle-ci ne peut subsister et prospérer dans un peuple que par un sentiment croissant de la liberté morale. La liberté morale de l'homme implique la possibilité d'une intervention directe de Dieu au milieu des lois naturelles. Le miracle est donc un postulat de la liberté morale (thèses de l'Apologie des Réformateurs de J., résumées par C. Van Oordt). Ces idées, en son temps, n'étaient pas recevables, et ne furent pas reçues. Même par les siens, par Bayle, son ancien ami : les deux hommes se combattirent cruellement. Mais Locke, Rousseau, Rabaut et Michelet s'y sont reconnus. Et c'est peut-être la grandeur d'un homme qui fut incompris et malheureux, d'avoir été non pas un grand théologien, un historien reconnu, un philosophe d'autorité, un maître à penser, ce à quoi sa force de conviction, son tempérament impérieux et ses grands dons d'expression le destinaient, mais, parce que venu trop tôt, un prophète.

Il reste à comprendre pourquoi un esprit supérieur, aux talents incontestés, favorisé depuis son enfance, ayant occupé des postes importants, respecté et conscient de sa valeur et de sa mission, s'est laissé glisser dans une ornière aussi dangereuse pour lui et pour tout son entourage? Il est difficile de mesurer le mal qu'il fit à la cause qu'il prétendait servir : par son intolérance, ralentir l'évolution lente et naturelle du Refuge wallon par rapport à l'intransigeance dépassée du Synode de Dort, entraîner les autorités de la province à prendre parfois des mesures qu'elles auraient préféré éviter, fausser le jeu normal des institutions calviniennes dans mainte paroisse qui n'était pas la sienne? Faire du Refuge un lieu de disputes, d'intrigues, de dénonciations hargneuses? Faire perdre à la Hollande sa supériorité séculaire dans la tolérance civile? Faire fuir vers des lieux moins haineux, fussent-ils la France monarchique, des esprits aussi distingués que Hémérens, Aubert de Versé, Papin, Daniel de Larroque, Charles Le Cène? Si Bayle le philosophe n'a jamais failli ni à sa dignité ni aux serments de l'amitié, J. le théologien, égaré par la passion du pouvoir, a renié ses principes et sa propre morale le condamna. Il vécut assez longtemps pour se rendre compte qu'il n'éliminerait jamais tous ses rivaux en Hollande, et que, entre lui et Bayle, le XVIIIe siècle avait déjà choisi.

Activités journalistiques

En 1686, J., hanté par la situation de ses frères persécutés en France, commence un ouvrage périodique : Les Lettres pastorales «adressées aux fidèles de France qui gémissent sous la captivité de Babylone». Malgré les efforts de la police pour les intercepter, elles connaissent un énorme succès et franchissent la frontière, du 1er septembre 1686 à décembre 1689, de 15 jours en 15 jours (D.P.1 831). Ce sont des feuilles de 8 pages in-4° sur deux colonnes, suivant la présentation des gazettes. Elles polémiquent d'abord contre Bossuet, dont la Lettre pastorale aux Nouveaux Catholiques d'avril 1686 niait toute violence faite aux consciences. Elles donnent de nombreuses nouvelles de France, et surtout démontrent le droit à la résistance et la souveraineté du peuple. Les lettres XVI, XVII et XVIII de la troisième année, en particulier, exposent une véritable théorie de la monarchie constitutionnelle, d'après sa lecture de la prise du pouvoir en Angleterre en 1688 par Guillaume d'Orange. Ces textes furent souvent réédités. J. en donna encore trois numéros en 1694, après une longue interruption due sans doute à une maladie grave.

Entre temps un autre ouvrage périodique : les Soupirs de la France esclave qui aspire après la liberté commencent à paraître en août 1689. Jusqu'en septembre 1689, il s'en distribue une quinzaine de livraisons. Le contenu est entièrement politique. Il s'agit, dit l'auteur «de ramener les esprits de nos compatriotes à l'amour de la liberté et de les faire revenir de cet aveuglement pour la conduite de la cour qui les retient dans l'esclavage». Le principe du droit de la monarchie, fondé sur la souveraineté du peuple, est exposé historiquement. Le rédacteur donne des exemples des violations des contrats passés avec les réformés, en même temps qu'il décrit les exactions du «pouvoir despotique», de la «puissance arbitraire», de la «tyrannie» de la monarchie en France sous Louis XIV. Le rédacteur est censé être un catholique français, fiction souvent utilisée par J. ou Bayle. J. n'a pas signé ce texte, et ne l'a pas revendiqué, mais déjà ses contemporains le lui ont attribué. Ils ont été suivis depuis par Barbier, Haag, Dodge, Kaeppler, Haase. Nodier n'y reconnaissait ni la culture ni le style de J.. Les spécialistes du Refuge, E. Labrousse, F.R. Knetsch, Riemann et Howells ont contesté sa paternité, avec une argumentation qui semble bien fondée, mais sans qu'aucun d'eux, sauf Riemann qui propose Levassor, ne suggère d'autre auteur. De toute façon, le livre eut une longue audience, puisqu'il reparut en 1788, par les soins de Rabaut-Saint-Etienne, sous le titre : Les Voeux d'un Patriote.

Publications diverses

La bibliographie de J. est énorme : théologie, apologétique, controverse, exégèse, histoire, périodiques. Elle est aussi très variée dans sa forme : traités, dialogues, lettres, journaux, mémoires, sermons. On trouvera l'essentiel dans Cior 17 ou Haag ; et l'inventaire complet dans la «Bibliographie chronologique» de E. Kaeppler.

Bibliographie

B.Un., Haag. – Chauffepié, Nouveau dictionnaire historique et critique, Amsterdam, La Haye, 1750-1756. – Van Oordt C., Pierre Jurieu, historien apologiste de la Réformation, Paris, 1879. – Felice P. de, Mer : son église réformée, Paris, 1885. – Poujol D., Histoire et influence des églises wallonnes, Paris, 1902. – Bost Ch., Les Prédicants protestants des Cévennes et du Languedoc 1684-1700, Paris, 1912. – Puaux F. Les Défenseurs de la souveraineté du peuple sous le règne de Louis XIV, Paris, 1917. – Dedieu J., Le Rôle politique des protestants français (1685-1715), Paris, 1920. – Robert B., «La Réforme à Alençon, deux notes inédites», B.S.H.P.F., t. LXXXIV, 1934. – Kaeppler E., «Bibliographie chronologique des oeuvres de P. Jurieu», B.S.H.P.F., t. LXXXV, 1935, p. 390-440. – Id., «La controverse Jurieu-La Conseillère», B.S.H.P.F., t. LXXXVI, 1937. – Dodge G.H., The Political Theory of the Huguenots of the dispersion, Columbia U.P., 1946. – Labrousse E., Pierre Bayle, Nijhoff, 1963. – Knetsch F.R., Pierre Jurieu, theolog en politikus der Refuge, Kampen, 1967. – Howells R.J., Pierre Jurieu, antinomian radical, U. of Durham, 1983. – Sur l'attribution des Soupirs de la France esclave, voir : Nodier C., Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris, 1829 ; Riemann G., Der Verfasser der Soupirs de la France, Berlin, 1938.

Auteur(s) de la notice


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