GUYOT DESFONTAINES

Numéro

383

Prénom

Pierre

Naissance

1685

Décès

1745

1. État-civil

Pierre François Guyot Desfontaines est né à Rouen le 22 juin 1685 de Robert Guyot, seigneur des Fontaines et de Marie-Catherine Petit (Thelma Morris, L'Abbé Desfontaines et son rôle dans la littérature du temps, S.V.E.C. 19, p. 21-23). Son père était conseiller au Parlement de Normandie ; il était le frère de Toussaint Guyot Desfontaines, qui fut conseiller à la Cour des Comptes et des Finances. Il a publié sous divers pseudonymes : Philocrenes, abbé de Crénai, Burlon de La Busbaquerie. Il est mort à Paris, le 16 décembre 1745 (T.M., p. 84 ; Le Contrôleur du Parnasse, t. III, p. 143 ; Moreri) .

Il fait ses études au collège des jésuites de Rouen et prend l'habit en 1700 (Feller) ; après avoir reçu la prêtrise, il enseigne dans les collèges de Rennes (lettre à Carte du 18 déc. 1728) et de Bourges (T.M., p. 24) jusque vers 1715. Il quitte la Compagnie en 1717 (Mémoires de Trévoux, août 1757, p. 1933 ; T.M., p. 25) ; il devient secrétaire du Cardinal Bentivoglio puis demeure chez M. de Chalais, rue Neuve-Saint-Denis (T.M., p. 27) avant de devenir bibliothécaire de l'abbé d'Auvergne, futur cardinal de Vienne (T.M., p. 27 ; Ars., ms. 10821). En 1732, il obtient la cure de Thorigny en Basse-Normandie mais réside à Paris (T.M., p. 27).

3. Carrière

En 1724, l'abbé Bignon lui confie le Journal des Savants ; mais la même année, il est arrêté pour libertinage, puis remis en liberté (T.M., p. 38 ; Ars., ms. 10821) ; arrêté de nouveau en 1725, il est relâché grâce à l'intervention de Voltaire (T.M., p. 40 ; Arch. de la Préfecture de Police, Registre des ordres du roi, II, 187). En avril 1727, il est exclu du Journal des savants sur ordre du Garde des Sceaux à la suite d'un extrait du père Le Courayer (lettre de de Vèze du 22 avr. 1727, B.P.U. Genève, fonds Seigneux II, n° 40 ; lettre de Desmolets du 12 mai 1727, archives de l'Oratoire, Montsoult, dossier Bonnardet). Il songe alors à gagner l'Angleterre (lettre à Carte du 22 oct. 1728) mais se consacre définitivement au journalisme.

En janvier 1736, il est décrété de prise de corps pour avoir attaqué l'Académie française, et perd le bénéfice de sa cure de Thorigny (T.M., p. 31 ; Nouvelles ecclésiastiques de 1736, p. 80) ; la Princesse de Conti le reçoit à L'lsle-Adam (lettre d'Olivet à Bouhier, du 27 févr. 1736, Correspondance littéraire du président Bouhier, éd. H. Duranton, n°4, p. 212).

En septembre 1743, il est menacé d'incarcération à Bicêtre et prend la fuite (lettre d'Olivet à Bouhier du 8 sept. 1743, éd. citée, p. 329) ; en avril 1745, il reste suspect et se cache (lettre de Bonardi du 12 avr. 1745, éd. citée, n°5, p. 118).

4. Situation de fortune

Il vit de sa plume et publie de nombreuses traductions. En 1729, son Nouveau Gulliver lui rapporte 1000 £ (lettre à Carte du 21 déc. 1729). Sa cure de Thorigny lui rapporte, selon M. Marais, «3 ou 4000 livres de rente» (19 févr. 1732, éd. de la Correspondance littéraire de Bouhier, n° 11, p.330). De 1734 à 1740, il vit de ses «feuilles» (lettre à Moncrif, du 13 janv. 1741, B.M., fonds Egerton 19, f° 28). Sa réputation d'écrivain vénal est solidement établie (v. Mémoires pour l'abbé de Gourné contre l'abbé Guyot, s.l.n.d., (1743). Bonardi constate que le refus de privilège est devenu avantageux à Desfontaines, qui devient «l'auteur, le censeur et le libraire, car il vend les feuilles chez lui» ; il s'agit des Jugements sur quelques ouvrages nouveaux (lettre de Bonardi du 21 mars 1744, éd. citée, n° 5, p. 107).

5. Opinions

Encore que sa religion soit parfois suspecte et qu'on ne soit pas «dupe» de sa dévotion (lettre de Bouhier du 12 avr. 1736, f.fr. 25542, f° 368), il reste attaché à ses maîtres jésuites et meurt catholique : «Les jésuites Segaut et Berthier ont travaillé à sa conversion et il a donné des signes de christianisme et de repentir les quinze derniers jours de sa vie» (lettre de Goujet du 23 janv. 1746, f.fr. 24411, f° 337).

Ses polémiques ne se comptent plus et ont contribué pour une bonne part au succès de ses journaux ; Prévost lui prête ce propos : «Alger mourrait de faim, s'il vivait en paix avec tous ses ennemis» (Oeuvres choisies, Leblanc, 1810, «Essai sur la vie de l'abbé Prévost», t. I, p. 37). Il s'est attaqué aux Modernes et en particulier à la «nouvelle préciosité» et à la «métaphysique du cœur», aux jansénistes – notamment à Camusat –, aux amis de Voltaire ; ses démêlés avec ce dernier sont célèbres (voir le Préservatif de Voltaire, et la Voltairomanie de Desfontaines). Il prête sa feuille à La Peyronie et au clan des chirurgiens contre les médecins ; Anfossi parle d'offres de services très précises (lettre du 15 janv. 1737, ms. Avignon 2279, f° 87 ; cf. aussi la lettre de Bonardi du 1er déc. 1743, éd. citée, n° 5, p. 103). Il rompt des lances avec le Pour et Contre de Prévost, avec le Glaneur de La Varenne, avec la Bibliothèque raisonnée de Rousset de Missy. Ce traditionalisme et ce purisme affecté n'excluent pas un goût très averti, et relèvent surtout de la polémique occasionnelle. Ses rapports avec La Varenne ont été étudiés par M. Couperus (Un périodique français en Hollande, Le Glaneur historique (1731-1733), La Haye, Paris, Mouton, 1971, p. 98-102).

6. Activités journalistiques

Liste des ouvrages de Desfontaines dans l'Esprit de l'abbé Desfontaines (de La Porte) et dans Thelma Morris.

Journal des Savants : Desfontaines en assume la direction de 1724 à 1727 avec quelques interruptions, et passe pour avoir ranimé ce «cadavre» (Feller) ; le style «mordant» de ses extraits y est remarqué (v. Le Glaneur, 12 mars 1731).

Le Nouvelliste du Parnasse, Paris, Chaubert, 1731-1732, 3 vol. in-12, privilège du 22 décembre 1730, enregistré le 14 janvier 1731. Les quatre premières feuilles sont datées de décembre, les quatre dernières feuilles, de janvier, mars 1732, sont groupées en un «tome IV» broché avec le tome III ; paraît chaque lundi. Le privilège est suspendu une première fois au début de 1732 (cf. Le Glaneur historique, moral, littéraire, 14 avr. 1732, p. 5), puis définitivement le 15 mars 1732, date de la 52e et dernière lettre (D.P.1 1061).

Observations sur les écrits modernes, Paris, Chaubert, 1735-1743, 33 vol. et 3 feuilles. Le journal cesse une première fois à la fin d'octobre 1740, jusqu'à la fin de février 1741 (lettre de Goujet du 13 nov. 1740, f.fr. 24411, f° 341 ; lettre de Bonardi du 25 févr. 1741, n.a.fr. 4300, f° 37) ; cessation définitive en septembre 1743 (D.P.1 1092).

Jugements sur quelques ouvrages nouveaux, Avignon, 1744-1746, 11 vol. «imprimés secrètement à Paris sous le nom d'Avignon» (lettre de Bonardi du 21 mars 1744, n.a.fr. 4300, f° 66) ; voir D.P.1 794. Index publié par P. Benhamou, Genève, Slatkine, 1986. Desfontaines a remplacé Prévost dans le Pour et Contre en décembre 1734 ; les numéros 20, 21, 22, 30, 35 semblent devoir lui être attribués (v. J. Sgard, Le «Pour et Contre» de Prévost, Nizet, 1969, p. 24, 31, 32).

7. Publications diverses

Voir T. Morris et Cior 18.

8. Bibliographie

Cior 18.– Ravaisson, Archives de la Bastille, t. XII (les documents rassemblés par Ravaisson ont été réédités et analysés dans l'article suivant).– Boivin H., «Les dossiers de l'abbé Desfontaines aux archives de la Bastille (1724-1744)», R.H.L.F, t. XV, 1908, p. 55-73.– Morris T., L'Abbé Desfontaines et son rôle dans la littérature de son temps, S.V.E.C. 19, Genève, 1961.– Labriolle M. R. de, «Lettres inédites de l'abbé Desfontaines (1728-1735)», R.S.H., oct.-déc. 1966, p. 381-412.– Waddicor M.H., éd. de La Voltairomanie, University of Exeter, 1983.– Benhamou P., «Les lecteurs des périodiques de Desfontaines», dans La Diffusion et la lecture des journaux de langue française sous l'Ancien Régime, APA-Holland University Press, 1988.– Id., «The review in Desfontaines's Nouvelliste du Parnasse : the development of literary criticism», dans Studies in Eighteenth-century culture, vol. XIX, 1989.

Auteurs

9. Additif

Opinions :  La notice de Joseph de La Porte (en tête de l’Esprit de l’abbé Des Fontaines Londres, Paris, Clément, 1757) reste la base de nos informations. Elle est très complète, en particulier en ce qui concerne les polémiques de D., car L.P. se montre soucieux de fixer avec impartialité les limites de la critique. L’abbé G.D. ne répond pas aux attaques de Gayot de Pitaval dans Le Faux Aristarque reconnu, ou lettres critiques sur l’abbé Des Desfontaines (1733) ; c’est avec les Observations sur les écrits modernes que se multiplient les querelles ; la critique « qu’il exerçait avec assez peu de ménagement » souleva des tempêtes (p. XXXIII). Paul Benhamou a relaté les premiers échos des querelles soulevées par G.D. dans ses démêlés avec Voltaire (« Les lecteurs des périodiques de Desfontaines » dans La Diffusion et la lecture des journaux de langue française sous l’Ancien Régime, dir. H. Bots, APA-Holland Un. Press, 1988, p. 148-149). La longue polémique entretenue par D. avec Gourné est moins connue, et L.P. en fait une relation « un peu détaillée » (Esprit de l’abbé Des Fontaines, p. XXVII). Gourné, mécontent d’un compte rendu de son livre, La Géographie méthodique, dans les O.E.M. , attaque D. dans sa Lettre à Dom Gilbert : D. aurait été soudoyé par les libraires concurrents pour « faire tomber » son livre ; mais il était prêt à faire l’éloge de Gourné pourvu qu’on lui offre six exemplaires de l’ouvrage, quatre louis d’or, un ms. de l’Histoire de l’Église de Reims, le tout pour le tome I, et un louis et sept exemplaires seulement pour les parties suivantes. Gourné refuse, mais réplique en l’accusant d’avoir partie liée avec les libraires Chaubert, Rollin et Debure (p. XXXI). Les libraires portent plainte contre D. ; D. porte plainte contre Gourné, d’où un violent échange de pamphlets, qui aboutit à la suppression du privilège des O.E.M. le 6 octobre 1743 (p. XXXIII) ; dans son arrêt, le Parlement incriminait également les attaques ironiques de D. à l’encontre de l’Académie, corps protégé par le Roi. Gourné poursuit ses attaques contre D. dans trois écrits publiés sous pseudonyme, en incriminant ses « larcins littéraires » (p.XXXVI). L.P. cite d’autres attaques contre D., notamment des critiques de Bourgeois contre les erreurs de traduction de D., critiques publiées dans le Journal des savants (p. XLII). D. leur répond dans L’Erreur et l’injustice confondues (1744). L.P. rend hommage à D., loue son courage et son ardeur au travail, mais regrette qu’il ait sacrifié son repos « au dangereux et stérile avantage de combattre avec éclat l’ignorance et le mauvais goût » (p. XLV) : façon de reconnaître une sorte d’héroïsme critique. Sa relation montre surtout les difficultés rencontrées par la critique journalistique, au moment où se développe une presse personnelle (J.S.).