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Louis Félix GUYNEMENT DE KERALIO (1732-1793)

État civil

«Louis Felix fils de ecuyer François Fiacre Guÿnement Sr de Kéralio et de dame Rose Marguerite Bodin son épouse né le 14 a eté baptisé le 18e 7bre 1732 par nous sousigné recteur, parain ecuyer Felix François Germain Guÿnement, maraine dmlle Louise Catherine Guÿnement» (extrait baptistaire de la paroisse de Saint-Germain de Rennes, A.M. Rennes). Un autre extrait fait état d'un fils né le 23 avril 1713, ondoyé et mort sans doute le lendemain ; la profession du père y est mentionnée : François Fiacre G. est «Inspecteur dans les Controlles de l'Evêché de Rennes et de Saintes». D'autres frères de Louis Félix ont vécu et ont fait carrière : Agathon G., né vers 1734 (N.B.G.), fut maréchal de camp et précepteur de Charles, duc de Deux-Ponts ; il est mentionné dans une lettre de Charles en date du 23 février 1785, publiée par la Correspondance littéraire (t. XIV, p. 185, avec note erronée de Tourneux) ; il serait mort en 1788 (N.B.G.). Auguste, chevalier de Kéralio, fut également précepteur ; «officier de mérite», il avait été attaché au comte de Gisors avant d'être appelé en 1757 comme sous-gouverneur de l'infant de Parme (duc de Luynes, Mémoires sur la Cour de Louis XIV, éd. Didot, 1864, t. XVI, p. 335), en compagnie de Condillac, qui parle de lui à plusieurs reprises (Corpus Condillac. 1714-1780, sous la dir. de J. Sgard, Genève, Slatkine, 2981, p. 67-71, 137, 142, 145). Auguste de K. fut nommé en 1760 gentilhomme de la Chambre du prince de Parme (H. Bédarida, Parme et la France de 1748 à 1789, Champion, 1927, p. 145 et suiv.). Sa correspondance avec Paolo Frisi se trouve à la Biblioteca ambrosiana de Milan (F. Venturi, «La correspondenza letteraria di Auguste de Kéralio e Paolo Frisi» dans Europäische Afklärung, Mélanges H. Dieckmann, München, 1967, p. 301-309).

Nés dans une famille bretonne de petite noblesse et sans doute pauvres, les frères Kéralio ont tous suivi la carrière militaire ; ils se sont fait remarquer par leur rigueur et leur honnêteté, ainsi que par leur culture scientifique. Il est parfois difficile de démêler ce qui appartient à l'un ou l'autre d'entre eux, et la plupart des biographes s'y sont trompés. Louis Félix fut en tout cas le seul à s'intéresser à l'histoire ancienne et à l'histoire de la Suède, et le seul à être journaliste. Marié à Marie Françoise Abeille, qui publia des fables en 1759 et quelques nouvelles (Cior 18, n° 34824-34828), il eut une fille qui fut connue, elle aussi, comme journaliste : Louise Félicité G. de K., née le 25 août 1758 à Paris, mariée à Robert, député de Paris à la Convention. Louis Félix Guÿnement de Kéralio mourut à Grosley le 10 décembre 1795 (B.Un., Feller-Weiss).

Formation

L.F. de Kéralio semble avoir eu une vaste culture. Il s'est beaucoup intéressé à l'histoire militaire des Grecs et des Romains (M.S., 7 déc. 1781, 20 avril et 12 nov. 1784). Il connaissait le latin, l'anglais, l'allemand et le suédois. Il fut élu membre de l'Académie royale de Suède en 1774, après avoir traduit le premier volume des Mémoires de l'Académie des sciences de Suède (1772), et à l'Académie des Inscriptions et Belle-Lettres en 1780. Il semble avoir eu une bonne connaissance de la langue suédoise, de l'allemand et de l'anglais, mais rien ne prouve qu'il ait voyagé dans ces pays. Sa correspondance inédite avec le secrétaire de l'Académie des sciences de Suède, P. Wargentin (Kungliga vetenskapakademien, fonds Wargentin), évoque ses relations avec l'Académie : il lui adresse sa Collection de différents morceaux sur l'histoire naturelle et se propose de faire connaître les travaux de l'académie suédoise à la France (10 fév. 1763) ; il envoie sa traduction des Mémoires de l'Académie des sciences de Stockholm (18 nov. 1772), apprend avec plaisir qu'il vient d'être élu à l'Académie, et se promet d'envoyer des mémoires en latin, car il n'écrit en suédois que de façon imparfaite (27 juin 1774) ; il envoie néanmoins deux lettres en suédois (27 juin 1774, 17 mai 1776), avec un mémoire, rédigé lui aussi en suédois, sur l'utilité des arts et des sciences ; élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1780, et libre de «tout service militaire», il se consacrera désormais à l'histoire de la Suède (18 avril 1780). Les M.S. le signalent parmi les collaborateurs de l'Encyclopédie pour l'art militaire (7 déc. 1781), fait confirmé par Kéralio, comme on le verra au paragraphe suivant. A partir de 1781, il présente plusieurs mémoires à l'Académie des Inscriptions (M.S., 7 déc. 1781, 9 avril 1782, 20 avril et 12 nov. 1784) ; il aurait tenté de faire l'éducation d'un enfant sauvage trouvé en Normandie en 1784 (ibid., 13 juil. 1785).

Carrière

Il a suivi la carrière militaire et aurait pris sa retraite de major, avec la croix de Saint-Louis, vers 1755, selon B.Un. et B.N.C. qui, à partir de cette date, le confondent avec le précepteur de l'Infant de Parme. Dans une lettre adressée semble-t-il à Gjörwell le 29 juillet 1770 de Deux-Ponts, le «chevalier de Kéralio gouverneur de S.A.S. le prince Max : des Deux Ponts» résume ainsi sa carrière à cette date : «Je ne suis qu'un bon vieux soldat qui après avoir servi en France pendant 24 ans, ai passé au service de la maison palatine avec la permission du roi ; mais j'aime les Lettres et je les cultive, autant que mes occupations me l'ont permis, et peuvent me le permettre». Mais ces dates sont difficilement compatibles avec la biographie de Louis Félix, qui avait à l'époque 38 ans, et cette lettre pourrait être en fait d'un frère de L.F. (Agathon?), avec qui Gjörwell semble le confondre. Une autre lettre du même fonds concerne clairement Louis Félix, qui écrit, le 28 novembre 1782 de Paris : «La réforme faite il y a quatre ans dans la constitution de notre école militaire où j'avois un emploi et un traitement honnête m'a porté un coup dont je ne suis pas encore relevé. Je n'avois pas d'autre bien et j'ai perdu à cette réforme plus de la moitié de ce que j'avois. Quand la fortune est médiocre, cette perte est grande, surtout quand on est père de famille. Je suis tombé en de très fâcheux embarras dont je ne vous ferai pas le détail. J'ai sollicité en vain un autre emploi ; je n'ai pas demandé avec plus de succès une augmentation de traitement. La faveur et l'intrigue peuvent tout ici ; et vous savez que lorsqu'on passe toute sa vie sur les livres, on n'a le temps ni d'intriguer ni de capter la faveur. Mes demandes ont donc été reçues comme si je n'étois bon à rien. J'ai vu qu'il falloit lutter contre le sort. J'ai pris le parti de m'adonner entièrement à la littérature. L'Académie des Belles Lettres ayant jugé au contraire du Ministre que j'étois bon à quelque chose, m'a fait l'honneur de m'admettre. J'ai embrassé dans ses travaux la partie des antiquités du Nord et particulièrement de la Suède, et j'ai lu à ses assemblées quelques mémoires que vous pourrez, Monsieur, quelque jour voir dans sa collection. Quoique je me sois chargé depuis peu d'un grand ouvrage qui est la partie militaire de la nouvelle édition de l'Encyclopédie, je ne perdrai pas de vue l'histoire de la Suède à laquelle je ne renoncerai pas tant que je vivrai. Je ne m'en serois même pas distrait pour travailler à l'encyclopédie, si notre ministère avoit voulu favoriser mon travail, et me mettre au moins en état de travailler avec un esprit calme et au dessus des inquiétudes de l'infortune. M. le Comte de Vergennes m'a prêté son appui autant qu'il l'a pu, et j'ai trouvé en lui une âme sensible autant qu'éclairée, mais croiriez vous qu'un premier ministre, défunt à présent [Turgot?], a demandé à quoi pouvoit servir une histoire de Suède? Quand les lettres ont de pareils protecteurs, elles ne cheminent pas vite. Tandis que je sollicitois encore inutilement pour cet objet, on m'a offert la partie militaire encyclopédique. Ma fâcheuse situation ne m'ayant pas permis le choix, je l'ai acceptée, et ce que j'en retirerai sera un très grand adoucissement pour moi. Je viens encore, Monsieur, d'obtenir une chose peu considérable en soi, mais qui l'est pour moi parce que tout est relatif ; c'est la place d'interprète pour les langues du Nord à la bibliothèque du Roi ; appointement 800 £» (Stockholm, Kungliga bibliotheket, fonds Gjörwell). Kéralio aura donc été capitaine à l'Ecole militaire de 1762 au moins jusqu'en 1778 ; la page de titre de la Collection de différents morceaux sur l'histoire naturelle en 1762 le qualifie de «capitaine aide-major de l'Ecole militaire» ; il fut également professeur de tactique puis inspecteur à l'Ecole militaire, grâce à Choiseul (B.N.C.). Son Histoire de la dernière guerre entre les Russes et les Turcs (1777) le donne comme «major d'infanterie, chevalier de l'Ordre royal et militaire de St. Louis». Réformé en 1778, il se consacre alors entièrement aux Lettres. Pendant la Révolution, il fut commandant d'un bataillon de la garde nationale (B.Un., Hatin, B.H.C., p. 128).

Opinions

Alors que son frère, Auguste de K., est très introduit dans le cercle des philosophes, Louis Félix semble n'avoir connu que le monde des savants. C'est Auguste de K. qui fait connaître son frère au prince D.J. Gallitzin «pour mettre en ordre les itinéraires» de l'Histoire de la guerre entre la Russie et la Turquie, publiée en 1773 (W. Kuhfuss, «Le manuscrit de La Haye» dans La Correspondance littéraire de Grimm et de Meister (1754-1813), Klincksieck, «Actes et colloques» n° 19, 1976, p. 116) ; dans son Histoire de la dernière guerre entre les Russes et les Turcs (1777), K. fera l'éloge du Prince. Son Histoire de la guerre des Russes et des Impériaux contre les Turcs (1780) a été appréciée comme l'oeuvre d'un historien éclairé (C.L., XI, 498-501 et Correspondance littéraire secrète, n° 47, de Paris, le 21 nov. 1781). Rien ne semblait prédisposer K. à jouer un rôle dans la Révolution. On peut supposer qu'il n'entra dans le Mercure national qu'à l'instigation de sa fille. Dans ses Mémoires, Mme Roland rapporte que Mme Robert et son mari «sont brouillés avec le père Kéralio, à l'égard duquel ils ont agi indignement», sans doute vers mars 1792, au temps du ministère de Roland (Mémoires de Madame Roland, Mercure de France, 1986, p. 119).

Sa correspondance comprend deux ensembles de lettres conservées à Stokholm : les lettres au secrétaire de l'Académie suédoise (Kungliga vetenskapakademien, fonds Wargentin) et les lettres qu'il a adressées de 1774 à 1788 au journaliste Gjörwell (Stockholm, Kungliga Bibliotheket, fonds Gjörwell). Cette correspondance, qui comprend une quinzaine de lettres porte essentiellement sur des commandes de livres, mais prend parfois la forme d'une correspondance littéraire.

Activités journalistiques

La première lettre conservée dans le fonds Gjörwell de la Kungliga Bibliothek de Stockholm (29 juillet 1770) concerne une collaboration entre Gjörwell et la gazette de Deux-Ponts : le «chevalier de Kéralio» sert d'intermédiaire entre Dubois-Fontanelle, rédacteur de la Gazette littéraire et politique des Deux-Ponts et le journaliste suédois, qui fournira des nouvelles politiques de Suède (en allemand ou en français), aussi bien que des «notices qui puissent donner une idée de la Littérature suédoise, russe et danoise». Mais comme on l'a dit, il n'est pas sûr que l'auteur de cette lettre soit Louis Félix de K.

La signature de Louis Félix de K. apparaît pour la première fois dans le Journal des savants en juin 1785, mais pour une collaboration épisodique ; dans les années qui suivent, il ne donne que cinq extraits signés, présentés sous forme de longs mémoires (renseignement communiqué par J.P. Vittu). Dans la préface du J.S. en 1791, il est mentionné parmi les huit auteurs du journal ; il le restera deux ans (D.P.1 710). Il semble qu'il n'ait collaboré au J.S. que par des mémoires relatifs à l'art militaire ou à la Suède.

Il a collaboré au Mercure national ou Journal d'Etat et du citoyen, dirigé par sa fille, Louise de Kéralio-Robert, du 31 décembre 1789 au 29 mars 1790. Il est mentionné à titre d'auteur dans le prospectus, et désigné comme «M. Louis Guynement (ci-devant de Kéralio), chevalier de Saint-Louis, soldat vétéran du 3e bataillon de la 6e division de la garde nationale parisienne» (B.H.C., p. 128). Il y a publié surtout des notices des manuscrits de la Bibliothèque royale, comme il l'avait fait dans les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi (D.P.1 977). Il y a donné également des extraits du Chronicon regum Sueciae d'Olaus Petri (déjà publié en partie dans les Notices et extraits en 1787), ainsi que le manuscrit des «Loix municipales de Suède».

Publications diverses

Liste des oeuvres de K. dans Cior 18, n° 34806-34823. Y ajouter la Collection de différents morceaux sur l'histoire naturelle et civile des pays du Nord «traduits de l'allemand, du suédois, du latin par M. de Kéralio, capitaine aide-major de l'Ecole militaire», 1761, c.r. dans la C.L. de janvier 1763 (t. V, p. 212). Les M.S. mentionnent des mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions sur l'art militaire, sur les peuples d'ancienne Suède, sur les usages militaires des Grecs et des Romains. D'après B.Un., K. aurait laissé une traduction indédite de l'Edda. On ne peut évidemment lui attribuer Les Crimes des reines de France, éd. Prodhomme, 1791, qui seraient dus, à la rigueur, à sa fille, Mme Robert.

Bibliographie

B.N.C., B.Un., N.B.G., Cior 18 – M.S., C.L. – A.M. Rennes.– Stokholm, Kungliga vetenskapakademien, fonds Wargentin ; Kungliga Bibliotheket, fonds Gjörwell.

Additif

État-civil : Le numéro spécial de Dix-Huitième siècle n° 40 (2008) sur la République des Sciences a remis en lumière le rôle des frères Keralio dans la vie culturelle de la fin du siècle. Il y eut bien cinq frères : Félix François (1714-1734), Auguste Guy (1715-1805), Agathon (1723-1788), Alexis (1725-1782) et Louis Félix (1732-1793). Tous servirent dans l’armée, avant de faire une carrière intellectuelle de précepteur, d’historien ou de journaliste. Élisabeth Badinter consacre une étude à Auguste Guy, précepteur de prince de Parme, collaborateur de la Gazette des Deux-Ponts et mathématicien, dont la correspondance avec Paolo Frisi est largement utilisée. Annie Geffroy complète la biographie des cinq frères et évoque les péripéties de sa vie familiale grâce à une requête au roi de 1765, et à une lettre de sa fille Louise extraite du fonds Bernardin de Saint-Pierre : G. avait épousé Louise Abeille en secret, ce qui le brouilla avec sa famille ; il se chargea plus tard de sa belle-mère, ruinée par une banqueroute ; survint enfin la perte de son poste à l’École militaire, qui consomma sa ruine ; il aurait vers 1778 environ dix mille livres de dettes.

Bibliographie : Dans le n° 40 de D.H.S., « La République des Sciences » : « Louis Félix Guynement de Kéralio traducteur, académicien, journaliste, intermédiaire » par J. Sgard ; « Auguste de Kéralio : un auxiliaire invisible de la République des Sciences » par E. Badinter ; « Les cinq frères Kéralio » par A. Geffroy (J.S.).

Auteur(s) de la notice


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