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François GRANET (1692-1741)

État civil

François Granet est né à Brignoles en 1692, fils d'Honoré Granet commerçant et de Madeleine Crozet (Achard). Il vint jeune à Paris et y demeura jusqu'à sa mort, à l'âge de 49 ans, le 2 avril 1741, jour de Pâques, à 8 h. du matin. Il fut inhumé le 3, à Saint-André des Arcs, sa paroisse (Achard, Moreri). «Il était d'une complexion faible et délicate», écrit l'abbé Desfontaines, « et depuis quelques années, ses maladies fréquentes alarmaient ses amis. Celle dont il est mort n'a duré que 5 jours» (Observations, t. XXIV, p. 167). «La famille Granet», dit Achard en 1786, «brille encore aujourd'hui dans la ville de Toulon où elle se retira après la peste de 1720 et où elle occupe les premières places de la magistrature». Dans la Bibliothèque historique de la France de Lelong, il est confondu avec J.J. Granet, né à Aix en 1685, mort en 1759, avocat et censeur royal.

Formation

Nous avons très peu de renseignements sur ses études. Achard dit : «il fit ses études dans sa patrie». Sa formation de bon humaniste, il la doit probablement au collège des Oratoriens de Toulon. Son amitié avec le P. Desmolets, son intérêt pour l'œuvre du P. Le Bron (1661-1729), oratorien originaire lui aussi de Brignoles, dont il édite un Discours sur les pièces de théâtre, en 1731, induisent des affinités et une formation oratorienne. «Il fit des études théologiques et fut ordonné diacre, sans aller jusqu'à la prêtrise» (D.L.F.). Moreri précise : diacre d'Aix. Mais il ne dut pas y rester longtemps, s'il vint jeune à Paris. Desfontaines dit qu'il ignore à quelle date. On le peint comme un homme modeste et discret. «Il fut exempt d'ambition et son âme élevée ne s'abaissa jamais à solliciter des bienfaits et des titres» (Observations).

Carrière

Il vint jeune à Paris «où son goût de la littérature lui fit des amis et des protecteurs parmi les gens de lettres». Ces renseignements de Moreri sont fort vagues et n'ont pas été vérifiés. Il faisait des traductions du latin et de l'anglais, achetait et vendait des livres, collaborait à des journaux (Observations, t. XXIV, p. 167), écrivait des préfaces, préparait des manuscrits pour l'impression. En 1725 il habite rue Saint-Honoré, chez un banquier (lettre à Mazaugues du 10 mars 1725, B.V. Nîmes, ms. 151), et en 1730, rue Dauphine (lettre à Carte, 9 mars 1730, Bodleian, ms. Carte 226). «Il a toujours demeuré à Paris» (Achard).

Situation de fortune

D'après Le Blanc, écrivant à Bouhier (lettre du 4 févr. 1734, citée par Weil, p. 197-199) : «cet abbé [Granet] n'est autre qu'un homme qui connaît bien les livres et la littérature courante et qui vit du trafic des livres et peut-être de ce qu'il reçoit des libraires pour qui il fait des préfaces ou des traductions». Les lettres qu'il écrit à Carte et à Caumont suggèrent une activité d'intermédiaire auprès des libraires. Achard, qui semble avoir rédigé sa notice d'après d'autres sources que Moreri, et, sans doute, des sources locales, peut-être des lettres de G. à des correspondants, famille ou amis de son pays d'origine, dit : «Capable de produire par lui- même des ouvrages qui eussent pu lui faire honneur, il trouvait dans ces feuilles périodiques et dans de nouvelles éditions d'ouvrages qui étaient entre les mains de tout le monde, des ressources toujours prêtes pour suppléer à la médiocrité de sa fortune. On ne peut l'en blâmer, dans une situation plus commode il se serait sans doute rendu plus utile et ses amis ont été sur cela plus d'une fois dépositaires de ses peines. Quelques mois avant sa mort, il leur témoigna que son travail était en quelque sorte forcé, et qu'il ne se consolait de ces critiques hebdomadaires qui font souvent beaucoup d'ennemis sans acquérir beaucoup de gloire, que dans l'espérance qu'on le mettrait dans un état ou il pourrait suivre avec plus de liberté son goût pour les recherches et pour l'érudition». Qui est cet on? Michaud n'est pas plus explicite : «Ses travaux contribuèrent moins qu'il ne le pensait à sa réputation. Il regretta de n'avoir pas mieux employé ses talents [...]. Une démarche pour obtenir un bénéfice qui le rende indépendant pour s'occuper d'ouvrages plus importants fut faite et il attendait l'effet des promesses de ses amis quand il fut atteint de la maladie dont il mourut». Quelle protection ? Quel bénéfice ? On retrouve la discrétion qui marqua toute cette existence. L'article de Desfontaines qui annonce sa mort et fait son éloge dans les Observations annonce aussi la vente de sa bibliothèque, le lundi 15 mai 1741 à 3 h. après-midi : «Comme il était connaisseur en livres, il a su selon ses médiocres facultés, en ramasser un petit nombre dont plusieurs sont curieux et rares ou d'une édition choisie [...]. Il avait surtout recueilli avec soin beaucoup de pièces fugitives».

Opinions

A côté de celle d'un Prévost ou d'un Desfontaines, la vie de G. apparaît uniforme et grise. Ce besogneux ne s'illustre dans aucune querelle, ni procès ni compromission. Les livres ont été son univers, plus que les hommes, bien que Desfontaines lui reconnaisse «des amis illustres», et le fait d'avoir été un homme «poli et sociable, assez répandu dans le monde».

Sa participation à la Bibliothèque française le situe parmi les gallicans, mais elle ne s'est manifestée qu'à partir de 1728, lorsque déjà retombait la querelle de l'Unigenitus. Il semble s'être intéressé plus à la littérature qu'aux discussions théologiques. F. Weil remarque (p. 198) qu'il semble s'être particulièrement attaché aux problèmes du roman. Il serait intéressant de retrouver le roman qui lui est attribué par Moreri et Achard : Les Amours de Sapho(i 741), que D.O.A n'a pas retenu et que la B.N. ignore. Quant aux contemporains, Anfossi admet que G. a des talents et des connaissances, mais pas «le sel piquant» de Desfontaines. Par contre Marais estime que G. vaut Desfontaines : «Comme ils ont tous deux de l'esprit et de la malice, on n'est pas fâché de les voir battre, mais ce sont toujours des personnalités [...]. L'abbé D. a là un collègue en malice assez bien choisi» (Marais à Bouhier, 22 août 1736, Correspondance littéraire du président Bouhier, t. XIV, p. 184).

Parmi les correspondants et amis de G., nous trouvons les Anglais Thomas Carte et Francis Atterbury (évêque de Rochester) qu'il appelle «mon bon ami Rochester», dans les «marginalia» de son édition personnelle du Nouvelliste du Parnasse. Nous trouvons aussi Markland, un Anglais de Paris, qui l'aida à traduire la Chronologie des anciens royaumes de Newton en 1728. G. lisait et traduisait l'anglais et il partageait l'anglomanie des intellectuels de son époque.

C'est surtout comme critique que son œuvre mérite d'être retenue. Comme elle est éparse dans les périodiques auxquels il a collaboré, donc anonyme - mais identifiable partout -, elle n'a jamais retenu l'attention d'un historien de la critique. Mais le fait qu'il ait participé entre 1728 et 1741 à tous les grands journaux littéraires de l'époque, que sa collaboration ait été jugée indispensable si longtemps, par Desfontaines en particulier, prouve l'estime dans laquelle la République des Lettres tenait son jugement littéraire. Les principes de cette critique, qu'on trouve exprimés, et surtout pratiqués, déjà dans le Spectateur inconnu, puis dans le Nouvelliste du Parnasse et dans les Observations, sont : de ne jamais parler d'un ouvrage qu'on n'a pas lu, de lire avec réflexion et de ne pas décider de louer plus que de blâmer. Son goût le porte évidemment vers «la vraisemblance, la bienséance, l'urbanité, l'usage du monde», mots qui reviennent avec prédilection sous sa plume, dit F. Weil.

Activités journalistiques

Sa participation à la Bibliothèque française, journal qui dure de 1723 à 1746, est attestée par tous les biographes, mais seulement à partir du t. XI, 2e partie (1728) jusqu'au t. XIX (1734), d'après Moreri (voir aussi Weil, t. I, p. 20 et D.P.1 162). Sa première activité journalistique pourrait donc être le Spectateur inconnu (1723-1724), dont la paternité lui est reconnue par Moreri (D.P.1 1221). M. Gilot émet un doute à ce sujet (Les Journaux de Marivaux, Paris, Champion, 1975, p. 1071), car dans son Recueil de pièces d'histoire, G. parle lui-même sans bienveillance des « Spectateurs anglais, français, inconnus et suisses dont nous avons été accablés » (t. I, p. 387-388). Mais le ton de ce désaveu ne nous paraît pas convaincant, car G. pouvait malicieusement brouiller la piste. Pour le Recueil de pièces, G. collabore avec le P. Desmolets (D.P.1 1171). Il dit dans l'avertissement : «Le 4e tome qu'on publie ainsi que les deux premiers est de l'écrivain qui a eu l'idée de cette collection et qui a traduit ou composé la plupart des pièces qu'on y trouve». On peut attribuer à G. la totalité des pièces (histoire, critique, traductions) sur lesquelles n'est donnée aucune indication particulière ; un tiers des pièces sont traduites de l'anglais. Ce journal eut 4 tomes, en 1731, 1732, 1738 et 1741, et dans les intervalles, G. participe à d'autres journaux plus réguliers, surtout ceux où il est associé avec Desfontaines, en une longue et fructueuse collaboration à laquelle Desfontaines rend hommage en 1741 (Observations).

D'abord le Nouvelliste du Parnasse (1730-1732) dont l'édition annotée par G. nous laisse entrevoir que cette collaboration n'était pas toujours facile, et révèle que les textes signés P et Z sont de lui, les autres de Desfontaines (B.N.. Rés. Z 2981-2983 ; voir D.P. 1 1061). Sans doute aussi Le Pour et contre confié à Desfontaines par Didot. Gilot écrit (Les Journaux de Marivaux, p. 1071) : «L'abbé Desfontaines a travaillé au Pour et contre. Le manuscrit des feuilles XX à XXVI rédigées par Desfontaines, puis peut-être par G., fut remis au Garde des Sceaux dès le 5 février 1734 » (voir également J. Sgard, Le Pour et contre de Prévost d'Exiles : introduction, tables et index, Paris, Nizet, 1969, p. 24, n. 74 et D.P.1 1138). Enfin les Observations sur les écrits modernes, de 1735 à 1741, nouveau journal littéraire où G. fournit un travail important de critique. Mais qui ne suffisait pas à ses besoins matériels ou intellectuels, car en même temps, il édite un journal (1736-1740) : Réflexions sur les ouvrages de littérature, qu'il a repris au t. II, à la suite de La Cloutière et Boistel, mais dont il restera peut-être le seul rédacteur, jusqu'au t. XI et avant-dernier (D.P.1 1186). Moreri dit que, souvent, il y répète ce qu'il a déjà dit dans les Observations ; mais les rapports entre la critique de Desfontaines et celle de G. restent à définir.

Publications diverses

Voir la liste des œuvres de G. dans Cior 18, n° 31892-31902. A quoi il faut ajouter quelques préfaces et éditions du P. Le Brun, et des œuvres de Jean de Launoy (Opéra omnia, 1731). Quand il mourut, il préparait une édition des œuvres du théologien J.B. Thiers, qui ne parut pas.

Bibliographie

Moreri ; B. Un. Mémoires de Trévoux, mai 1747, p. 1146-1149, Eloge de G. en latin. – Observations sur les écrits modernes, t. XXIV, p. 163-167, nécrologe de G. par Desfontaines. – Oxford, Bodleian library, ms. Carte 226, 263, 264, 265 (1730). – Achard CF., Histoire des hommes illustres de la Provence, 1786. – Weil F., La Fiction narrative de langue française de 1728 à 1750 et la librairie, thèse dact., 1982. Correspondance littéraire du président Bouhier, éd. H. Duran-ton, U. de Saint-Etienne, 1974-1988.

Auteur(s) de la notice


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