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Julien GEOFFROY (1743-1814)

État civil

Julien Louis Geoffroy (ou Geoffroi) est né à Rennes le 17 août 1743 de «Paschal Geofroy, marchand et perruquier de Nantes, et de demoiselle Claudine Beaudouin» (reg. par. Saint-Etienne, cité par D, p. 503-504). Ses parents s'étaient mariés le 11 février 1741 (ibid.). Julien Louis Geoffroy fut marié (D, p. 44) et sa femme lui survécut (Gosse, p. XXVI). Il est mort le 27 février 1814 (D, p. 47). Sommervogel le nomme « Julien-François ».

Formation

Il est envoyé au collège de Rennes dès l'âge de sept ans, en 1750 (D, p. 2) et y demeure jusqu'en 1758. Il entre dans la Compagnie de Jésus le 14 septembre 1758 et prononce ses premiers vœux le 14 ou le 15 septembre 1760 (D, p. 7). Il passe alors au collège Louis-le-Grand pour y faire ses trois années de philosophie, mais la suppression de la Compagnie en 1762 l'empêche d'achever ses études et d'être ordonné. Il n'avait d'ailleurs pas reçu les ordres mineurs et porta seulement le petit collet (D, p. 14).

Carrière

Il entre au collège Montaigu comme « maître de quartier » ou maître d'études. Il se charge en même temps de l'éducation des enfants de Boutin, trésorier de la marine ; il commence à fréquenter la Comédie-Française et découvre Marivaux (Cours de littérature dramatique, t. III, p. 221). Il est reçu en mai 1772 au concours d'agrégation de l'Université (B.U. Paris, procès verbaux cités par D, p. 18-19). Il est lauréat du prix Coignard de l'Université en 1772, 1774 et 1775, et participe, en qualité d'agrégé, à divers jurys de concours. Selon Feller-Weiss, il aurait concouru pour un prix de l'Académie française (Eloge de Charles V) et le prix aurait été décerné à La Harpe. En 1776, il est nommé professeur de rhétorique au collège de Navarre ; c'est à cette époque qu'il fait ses débuts dans le journalisme. A la rentrée de 1779, il passe au collège Mazarin. Il est à Paris au début de la Révolution ; le 4 mai 1792, un mandat est lancé contre les auteurs de L’Ami du Roi ; il s'enfuit dans la campagne proche de Paris et devient maître d'école dans un village (D, p. 34-35) ; il vit jusqu'en 1796 «enseveli dans une profonde solitude» (Cours de littérature dramatique, t. VI, p. 332). Il s'adresse, sous le nom de sa femme, «aux citoyens membres du Directoire», pour demander réparation (texte cité par D, p. 35). Dès les premiers jours de 1796, il collabore nommément à divers journaux et reprend un poste de maître d'études dans une pension du Roule. Il entre au Journal des débats, racheté par Bertin, au début de 1800 et débute le 2 mars ; son feuilleton dramatique connaît bientôt un immense succès ; il y consacre le reste de son activité et devient une sorte de critique officiel de l'Empire.

Situation de fortune

G. a vécu uniquement de son salaire d'enseignant et de sa plume ; ses revenus sont très modestes avant 1776 et pendant la Révolution. Il a connu en revanche une véritable aisance de 1776 à 1789. Son salaire de professeur au collège Mazarin s'élevait à 1100 £ auxquelles s'ajoutait sa part sur les revenus particuliers de l'établissement, soit 1400 £ (D, p. 27). Des Granges a retrouvé divers reçus de G. à la veuve Fréron pour ses contributions à L'Année littéraire de juin 1780 à janvier 1785 (p. 25-26) ; G. est payé 120 £ pour un numéro de 72 p., ce qui lui procure un revenu d'environ 150 £ par mois, soit 1800 £ par an. Le total de ses revenus annuels à cette époque s'élève à plus de 4000 £ : «En 1784, c'est une fortune» (D, p. 26). A partir de 1800, G. se consacre au journalisme avec une passion exclusive et abandonne plusieurs projets de cours publics (D, p. 37-39) ; ses appointements au Journal des débats passaient pour fabuleux. Pourtant, il ne laisse rien à sa veuve et Bertin de Vaux, propriétaire du journal, fait à celle-ci une pension de 1500 francs (Gosse, p. XXVI).

Opinions

G. a résumé dans le feuilleton du 15 juillet 1806 du Journal de l'Empire (Cours de littérature dramatique, t. VI, p. 327-336) l'essentiel de sa doctrine, qui n'a pas varié durant toute sa carrière : «Ce n'était pas pour de l'argent que je m'efforçais de soutenir, dans L'Année littéraire, la religion et la monarchie, douze ans avant la Révolution ; car on ne gagnait rien alors à soutenir la monarchie et la religion» (ibid., p. 330). Ses idées étaient alors «diamétralement opposées à la mode» (p. 331) ; sous l'Empire, elles deviennent doctrine officielle et G. se fait le panégyriste de Napoléon, sans se démentir. Héritier spirituel de Desfontaines et de Fréron, il a lutté avec une énergie inlassable contre la préciosité, le néologisme, le goût «moderne», la philosophie, contre la «légèreté» de Voltaire, les «dangereux paradoxes» de Rousseau, contre le drame sensible et toutes les manifestations de «l'esprit du siècle». Après 1800, il pratique la polémique et l'art du pamphlet avec virtuosité ; ses attaques contre les auteurs du temps, Etienne, Chazet, Lancival, sont célèbres ; elles ont été recueillies dans le t. VI du Cours de littérature dramatique (p. 288-385). G., qui s'est fait en toute occasion le défenseur du «bon goût» et de la «raison», a su aussi témoigner d'un goût très large : sa connaissance de l'antiquité et des littératures étrangères, son goût musical, un sens aigu de la relativité des styles et des formes font qu'il échappe à l'étroitesse d'une critique simplement dogmatique.

Activités journalistiques

A la mort de Fréron (1776), ses collaborateurs Grosier et Roy ou (voir ces noms) font appel à G. pour assurer la chronique littéraire et notamment la critique dramatique de L'Année littéraire ; voir à ce sujet le témoignage de S. Fréron (cité par D, p. 23-24). G. débute avec le t. I de 1776 (c.r. du Cours d'études de Condillac). Après la retraite de Grosier vers 1778, G. donne un article par numéro ; sa collaboration se réduit, au moment où il publie le Journal de Monsieur, mais elle reprend en 1782 et ne cesse plus jusqu'à la suppression du journal en 1790. Dans les deux années qui précèdent la Révolution, le journal se consacre surtout à la défense de la religion et ne vit plus que « du clergé » (Journal des révolutions, cité dans B.H.C., p. 155). G. tente de le faire revivre en 1800 : 36 numéros paraissent pour l'an IX, et 9 numéros pour l'an X. Sur la critique de G. dans L'Année littéraire, voir D, «Geoffroy journaliste avant le feuilleton», p. 50-91.

Journal de Monsieur : en 1781, G. et Royou rachètent pour 4000 £ le journal fondé par Gautier Dagoty (voir ce nom) ; G. signe quelques articles en 1781 mais se brouille avec Royou qui rédige seul le journal jusqu'en 1783 (D, p. 25 ; B.H.C., p. 51 ; D.P.1 674).

L'Ami du Roi résulte, en 1790, de la transformation de L'Année littéraire ; G., Montjoie et Royou font paraître vers mai 1790 dans ce journal un prospectus annonçant une nouvelle publication «Pro Deo, rege et patria» ; L'Ami du Roi, des Français, de l'ordre et surtout de la vérité «par les continuateurs de Fréron» paraît le Ier juin 1790 ; mais dès le 6 août, Royou fait sécession et publie pour son compte un second Ami du Roi ; il est imité par Montjoie qui publie à la fin du mois un «troisième Ami du Roi» (avis des éditeurs du 31 août 1790, cité dans B.H.C., p. 158), tandis que la veuve Fréron se range du côté de Royou. Mme Fréron et Royou fondent, le Ier septembre 1790, un nouvel Ami du Roi, des Français, de l'ordre et surtout de la vérité qui paraîtra jusqu'au 4 mai 1792, date à laquelle Royou est décrété de prise de corps (B.H.C., p. 160-161). Il n'est pas sûr que G. ait collaboré à ce journal, mais il prit le parti de se cacher.

Réduit à la clandestinité, G. continue de collaborer à plusieurs périodiques : Des Granges mentionne Le Véridique -sans doute le journal publié par Corentin Royou d'octobre 1792 à mars 1793 (D, p. 35 ; B.H.C., p. 238) - et la Feuille du jour (de Parisau? ; voir B.H.C., p. 170) ; le Bulletin de l'Europe, an VII (B.H.C., p. 284) ou peut-être an XIII (B.H.C., p. 265) et le Journal des défenseurs de la patrie, an X, restent publiés sans noms d'auteurs.

Le 11 ventôse an VIII (2 mars 1800), G. donne son premier feuilleton au Journal des débats : le Journal des débats et lois du Corps législatif, fondé en 1796 par l'imprimeur Baudouin, avait été racheté en 1799 par les frères Bertin qui modifient le journal et l'augmentent d'un feuilleton» (B.H.C., p. 131) ; le Journal des débats devient, à partir du 2 7 messidor an XIII (16 juil. 1805) Journal de l'Empire. De 1800 jusqu'à sa mort, G. assure la chronique dramatique ; ses ennemis le désignent souvent sous le nom de « Père Feuilleton » (voir les pamphlets énumérés dans Sommervogel, t. III, col. 1337-1338). Pendant 14 ans, à quelques absences près, il rédige son feuilleton deux ou trois fois la semaine (D, p. 45). Son audience est considérable ; il écrit en mars 1812 : «le plus léger témoignage de mécontentement et d'improbation qui passait sous les yeux de cent mille lecteurs, était une sentence très rigoureuse» (Cours de littérature dramatique, t. VI, p. 341).

Publications diverses

G. a débuté dans les lettres par une tragédie, Caton, qui ne fut pas publiée. Il a donné une traduction des Idylles de Théocrite (1800) et une édition commentée des Œuvres de J. Racine (Paris, Lenormant, 1807, 7 vol.). L'essentiel de son œuvre reste l'ensemble de ses feuilletons dramatiques réunis après sa mort en un Cours de littérature dramatique : Paris, chez P. Blanchard, 1819-1820, 5 vol. ; 2e éd., augmentée, en 6 vol. en 1825.

Bibliographie

Feller-Weiss ; Q. ; B.Un. ; B.H.C. ; Sommervogel ; H.G.P. – Feletz, notice nécrologique publiée dans le Journal des débats du 11 mars 1814 (voir D, p. 47-48) – Gosse E., notice sur G. en tête du Cours de littérature dramatique, éd. de 1825. – Geoffroy J.L., feuilleton du 15 juil. 1806 dans le Cours de littérature dramatique, t. VI, p. 327-336. – (D) Des Granges CM., Geoffroy et la critique dramatique sous le Consulat et l'Empire (1800-1814), Paris, Hachette, 1897. – Brenner J., Les Critiques dramatiques, Paris, Flammarion, 1970, p. 78-80.

Auteur(s) de la notice


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