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Louis FROMAGE DE LONGUEVILLE (1732?-1786)

État civil

Issu d'une famille de robins établie à Laon, Louis Fromage naquit vers 1732 (il a 45 ans en 1777 : Lettres, n° 1, L. I, p. 1). Son père (mais il s'agit peut-être d'un homonyme) est désigné comme avocat au bailliage de Vermandois, receveur des décimes du clergé de Laon, dont le règlement de la succession s'étendit de 1773 à 1787 (A.D. de l’Aine, G. 478). Parent du P. Pierre Fromage (1673-1740), traducteur et orientaliste (Sommervogel, t. III, col. 1039-1044). F. mourut en se jetant dans une rivière entre Vitré et Rennes. Son corps fut retrouvé le samedi de Pâques 1786 (M.S.). Son surnom de «Longueville» lui avait été conseillé en 1775 par Condorcet (L.). A cette date, il se décrit comme «grand et habillé de noir».

Carrière

Reçu avocat en Parlement (Melleville) à l'âge de vingt-cinq ans (Journal de Paris, 19 novembre 1777). On trouve signalé un L.F. de L. dans divers actes des Archives de l'Aisne : procès (B 2646), compte de décimes en 1753 (G 455), procuration en 1759 pour prise en commande de l'abbaye Saint-Michel en Thiérache (H 336) : ces actes peuvent être aussi attribués à l'homonyme signalé plus haut. A 21 ans, en 1753, il succéda à son père comme receveur des décimes du clergé de Laon. Sa gestion fut sujette à caution : lui-même parle de «dissipations» et d'«actes de générosité» dont il rend responsable «l'ivresse de la bienfaisance» (L). Le 13 février 1765, il fit parvenir aux notables de Laon la copie de son «pamphlet anarchiste», rempli des «idées obscènes» qu'il avait «pris le parti de jeter sur le papier» (Préface) ; ce manuscrit a appartenu à la collection Victorien Sardou (V.S.). Tourmenté par le «démon de la poésie» (L) et source de scandales à Laon, F. dut quitter cette ville en 1772 ; il parcourut la France et l'Europe (J.P., 19 oct.17 77 ; Lettres, n° 1, p. 2), vécut à Londres (S.), revint à Paris grâce à Condorcet qui le recueillit en 1775 et lui procura du travail chez les libraires (L : renseignement fourni par A. Boës). Il le recommanda en juin 1775 à l'abbé Cotte, oratorien, correspondant de l'Académie des Sciences et curé de Montmorency (C.). A ce moment F. habitait sous son nouveau nom, rue des Orties, Butte Saint-Roch, près la rue Sainte-Anne (L.). Il devint écrivain public, d'abord place Royale, puis, à partir de 1778, au Palais-Royal. En 1779, il habitait à l'hôtel de Bayonne, au second, rue Saint-Honoré, vis-à-vis de l'Opéra (Lettres, n° 4, p. 10).

Situation de fortune

Il vécut à Laon dans l'aisance jusqu'à quarante ans (J.P., 19 oct. 77 et Lettres, n° 1, L. I, p. 1), puis très difficilement de son métier d'écrivain public : il travaillait gratuitement pour les pauvres (J.P., 19 oct. 1777 ; Lettres, n° 1, L. I, p. 2 ; L ; III, Ordre). Il eut les plus grandes difficultés à avancer aux imprimeurs l'argent de ses Lettres (J.P., 4 fév. 1779 ; Lettres, n° 4, p. 10 et 149), d'autant que le goût de la bonne chère amputait gravement ses revenus (Lettres, n° 4, p. 150). Il sollicita des ministres quelque subvention et du public des souscriptions (Lettres, n° 4, p. 151). En 1775, il gagnait 100 £ par mois dans des tâches de librairie (L). Il se suicida en 1786 après avoir «mangé» pour 3000 £ de souscription aux Annales du Citoyen (M. S.).

Opinions

F. est un marginal assez étrange, surtout dans les années de sa vie parisienne : il appartient à ce petit monde qui grouille, écrit et parle dans l'asile du Palais-Royal. Son goût de l'autobiographie le rapproche de Rétif de la Bretonne ; mais son «idole» est Rousseau, dont il admire les idées sociales avancées et qu'il représente comme le premier grand écrivain sorti du peuple (D.P. 812 ; Moureau) : La Nouvelle Héloïse, «livre sublime» (Lettres, n° 4, p. 53), et l'Emile qu'il connut à Paris dès sa parution (Lettres, n° 4, p. 99) sont pour lui des chefs-d'oeuvre insurpassables. Il voue à Jean-Jacques un culte exclusif, critiquant rudement Voltaire, le grand écrivain des bourgeois (Lettres, n° 1, L. IV, p. 9-11), et Diderot, l'ami infidèle (Lettres, n° 4, p. 136-137). Les préoccupations sociales de Longueville sont anciennes, ses écrits de Laon le prouvent (Combier) et ses Lettres (voir le Plan, Lettres, n° 3, L. XVII-XXIV) le confirment. Il bénéficia du soutien amical de Corancez, directeur du Journal de Paris et ami des dernières années de Rousseau. L. avait fréquenté, à Laon, M. Danye, ancien capitaine au régiment de La Fère-Infanterie, demeurant à Presles-l'Evêque (Lettres, n° 4, p. 100, note). Il admirait profondément Helvétius et son De l'Esprit (Lettres, n° 3, L. XXIV, p. 125-126, note a). Son goût pour la littérature sans fard le portait vers les épistoliers, et spécialement vers Mme de Sévigné (Lettre, n° 3, L. XVII). L'esthétique de F. est intimement liée à sa politique et à sa morale.

Activités journalistiques

Lettres de M. de Longueville, écrivain public, à Monsieur ***, 1777-1779, 4 numéros, sans périodicité réelle (D.P.1 812). Il rédigea l'intégralité du journal ; il aspirait à faire de ses Lettres un carrefour de correspondances (cf. son esthétique de la «lettre»), mais apparemment sans grand succès (Lettres, n° 3). C.R. : Mercure de France, 5 novembre 1778 ; Journal de Paris, 8 août 1779.

Annales du Citoyen : F. en diffusa le Prospectus dans les premiers mois de 1786. L'abonnement prévu était de 3 £.

Publications diverses

Oeuvres. Restées vraisemblablement manuscrites : Mémoires pour les curés contre les gros décimateurs. – «Pamphlet anarchiste» : Entretiens de deux hommes qui étaient à la comédie le dimanche 11 mars 1764, chez M. Le Clerc, lieutenant-général du bailliage et siège présidial de Laon, 1764, 346 p. (ms. V. Sardou, adressé à Desjobert, grand maître des Eaux et Forêts). – Les Rêveries d'un amateur du Colysée, ou les Femmes sans dot. – Lettres de F. publiées dans la presse : J.P., 19 octobre 1777, 4 février 1779 ; Mercure de France, 5 novembre 1778, p. 46-5l.

Bibliographie

D.P.1 812. – A.D. de l'Aisne, Laon : B 2646, G 455, G 478, H 336. – B.M. Laon, 25e carton, 2 pièces : (L) Lettre de Longueville à l'abbé Cotte, juin 1775 ; (C) Lettre de Condorcet à l'abbé Cotte (jointe à la précédente). – M.S (12 juillet 1786, lettre de Vitré du 6 juillet). – Combier A., «Pamphlet anarchiste laonnais de 1764», Bulletin de la Société académique de Laon, t. 29, 1895. – Melleville, Histoire de la ville de Laon, Laon, Dumoulin, 1846, t. II, p. 446. – (V.S.) Bibliothèque Victorien Sardou, vente du 22 mars 1910, n° 1644 : ms. de l'Entretien, 1764, avec en outre une lettre de Fromage à l'abbé d'Athey, de Laon (Londres), 38 p., copie, et une lettre de L.A. d'Athey (5 nov. 1779) sur le caractère de F. de L. – Moureau F., «A propos d'un bicentenaire (1778-1978) : quand Montaigne accueillait Rousseau aux Champs Elysées», Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, 5e Série, 1978, n° 25-26, p. 102-104.

Additif

État-civil : L’article de L’Éleu, fondé sur un patient dépouillement des archives de l’Aisne, fournit d’utiles précisionssur Fromage de Longueville. Louis Fromage de Longueville est né le 14 décembre 1732 à Saint-Michel, près de Laon (acte de baptême du 16 décembre, L. p. 55). Il est mort à Châteaubourg le 16 avril 1786, près de Vitré. Son grand-père, Louis Fromage (1672-1737) avait été avocat et s’était fait connaître par son commentaire de la coutume de Vermandois ; son père, Pierre Louis F., né à Saint-Rémy-Place en 1725, mort à Bourguignon en 1776, fut avocat, bailli et receveur des décimes du clergé ; il avait épousé, le 30 juin 1722, Marie-Catherine Miroy dont il eut six enfants ; Louis F. était le cadet. L’une des soeurs de Louis F., Marie-Josèphe, épousa en 1751 Étienne Nicolas Beffroy, conseiller du Roi, dont elle eut quatre enfants ; le dernier, Louis Abel Beffroy (1757-1811), devait s’illustrer sous le nom de Beffroy de Reigny, auteur du Cousin Jacques. F. fut son parrain.

Formation : Seul fils survivant de Pierre Louis, F. était destiné à prendre sa succession. Il fit des études juridiques et devint receveur des décimes en 1753, contre son gré selon lui ; mais il s’intéressa très tôt à la littérature et se passionna pour Rousseau (voir le Portrait de J.-J. Rousseau en 18 lettres, « par M. de Longueville, écrivain public », Amsterdam et Paris, 1779). Un inventaire de la bibliothèque de Pierre Louis F. donne une idée de ce que pouvait être la culture de ces notables provinciaux (L., p. 98). Sa première oeuvre importante, les Entretiens de deux hommes qui étaient à la Comédie le dimanche 11 mars 1764 chez M. Le Clerc, eut surtout pour effet de scandaliser toute la bonne société de Laon, qui s’y trouvait cruellement raillée (L., p. 99 et suiv.).

Situation de fortune : Receveur des décimes, il profita de la négligence du clergé pour détourner une partie des fonds, et dut s’enfuir à Paris en juillet 1772. Une longue lettre autobiographique à l’abbé d’Athey révèle les causes de sa ruine : « la passion des livres et la fureur des femmes » (L., p. 155-157). Il se propose de vivre comme précepteur et demande de l’argent à l’abbé. Le père de F. s’étant porté caution avec toute sa famille pour la caisse des décimes, il s’ensuit un long procès au terme duquel Pierre Louis est condamné et acculé à la faillite ; il meurt en 1776 ; par jugement du 12 juin 1779, la famille est condamnée ; le passif s’élève alors à 160.464 £ (L., p. 178). Réfugié à cette époque à Senlis, F. renonce, et pour cause, à la succession de ses parents, et en contrepartie, demande une subvention de 600 £ à l’Assemblée du clergé de Laon (lettre du 15 août 1777, L., p. 208-210). Il connut, entre 1777 et 1781, une certaine notoriété comme écrivain public, installé dans une loge place Royale, puis rue Saint-Honoré ; mais l’incendie de l’Opéra et le chantier du Palais-royal ruinèrent son commerce.

Les Mémoires secrets donnent sur sa fin des détails assez précis (12 juillet 1786) : F. tentait en 1786 de lancer une souscription pour les Annales du Citoyen ; il en avait obtenu 30.000 £, « qui sans doute étaient mangées », mais cette somme semble improbable au vu du prix de la souscription (3 £) ; il retournait à Paris « sans argent », et se serait suicidé près de Vitré en se jetant dans la rivière.

Bibliographie : L’Éleu, André, « Le parrain du Cousin Jacques : Louis Fromage de Longueville (1732-1786) », dans le Bulletin de la Société académique de Laon, t. XXXV, 1913, p. 27-300 (L.).http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4539345/f100 (J.S.)

Auteur(s) de la notice


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