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Elie FRERON (1718-1776)

État civil

Elie Catherine Fréron naquit à Quimper le 18 janvier 1718, de Daniel Fréron (1672-1756) et de Marie Anne Campion (1694-1754). Son père, qui était orfèvre, avait épousé en troisièmes noces Marie Anne Campion, descendante de Malherbe (?) par sa mère, Anne Patron. Elie Fréron épousa sa nièce, Thérèse Jacquette Guyomar, le 21 janvier 1751 ; ils eurent huit enfants. Sa première femme meurt en 1762. Il épousa en secondes noces sa cousine, Annetic Royou-Penanreun en septembre 1766. Il mourut à Montrouge le 10 mars 1776.

Formation

Son éducation familiale fut bilingue (breton-français). Etudes au collège de Quimper, tenu par les Jésuites. En décembre 1734, il entra au collège Louis-le-Grand pour faire ses humanités, grâce à l'appui du P. Bougeant son compatriote. Il reçoit l'enseignement du P. Porée pendant son année de rhétorique et les encouragements du P. Brumoy pour ses compositions poétiques. Après deux ans à Louis-le-Grand, il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus (fin 1735) et n'y passe qu'une seule année au lieu de deux.

Carrière

En 1736, il est professeur de cinquième au collège royal de Caen. En 1737, il est professeur de cinquième à Louis-le-Grand. En 1738, il occupe la chaire de quatrième. Les ennuis de Fréron commencèrent en 1739 quand il fut transféré de Paris à Alençon pour avoir porté des habits laïques alors qu'il était novice à la Compagnie de Jésus. Le 10 avril 1739, il obtint la permission d'être relevé de ses voeux.

De 1749 à 1775, sa vie est entièrement consacrée au journalisme et à la littérature. On ne doit pas négliger en effet : les biographies de La Fontaine et de Pope réunies, entre autres essais, dans les Opuscules de 1753, l'édition critique de l'Histoire intéressante de Bonnac ou polémique du Commentaire de La Beaumelle, l'établissement de la Correspondance du comte de Tessin, l'adaptation de la Matrone d'Ephèse, l'enquête sur Marie Stuart, les poèmes qui vont de l'Ode sur Fontenoy a ceux que recueillera de 1774 à 1776 l'Almanach des Muses. Ajoutons-y des Nouvelles à la main (Dossier Fréron, p. 49-135), les services rendus à Choiseul ou à la Cour et appelés par l'auteur «occupations extraordinaires». Ses lettres, dont la plupart sont désormais publiées, témoignent également du nombre et de l'importance de ses activités. Mais F. c'est, bien entendu, le journalisme incarné : il s'y impose au point de diriger aussi, de 1755 à 1756, le Journal étranger. Il a fait de Paris son fief, son «champ de bataille» comme il dit. L'éditent les plus grands, Duchesne, Lambert, Panckoucke, La Combe, Le Jay. Il n'a guère eu loisir, semble-t-il, de voyager : il est allé deux fois dans sa Bretagne natale pour raisons de famille ; en 1753 il a séjourné en Lorraine pour sa réception à l'Académie de Nancy ; en 1765 enfin il est invité à passer l'été à Mannheim chez son protecteur Christian IV. L'année précédente il avait acheté une maison de campagne à Montrouge. Mais revers de fortune : début 1745 l'exil de trois mois à Bar-sur-Aube, les trois emprisonnements connus (Vincennes, la Bastille, le For-l'Evêque), et à chaque fois, pour délit d'opinion.

Il devient membre de l'Académie de Montauban en 1746. Il rentre à Paris en juin 1746. Il est reçu à l'Académie de Nancy le 8 mai 1753. Peu après, il est élu membre des Académies d'Angers, de Caen, de Marseille et d'Arras (B.Un.).

Situation de fortune

Entré dans la carrière sans argent, Fréron aura beaucoup gagné et beaucoup dépensé. Déjà les à-côtés sont assez lucratifs : ainsi, le 12 juillet 1766, il se plaint à un parent d'avoir, pour absence et maladie, perdu «trois cent louis d'or». Mais c'est son périodique vendu à 12 puis 15 sols qui lui donne la fortune. Citons deux contrats : le 17 janvier 1751, il déclare gagner 5000 £ par an, sans compter les 50 ordinaires gratuits et 50 autres au prix de 8 sols, Duchesne tirant à 2500 ; quand il traite avec Lambert en 1754,il doit toucher 16 000 francs par an, soit 400 par cahier. La direction du Journal étranger lui a rapporté 13 200 £. Beaucoup, tel l'Espion anglais, ont rappelé le grand train de vie de F. Mais l'homme s'endettait à n'en plus finir et mourra ruiné.

Opinions

Elevé chez les Jésuites de Quimper et de Louis-le-Grand, il est naturellement destiné au professorat dans la Compagnie. Mais il est trop attiré par les mondanités littéraires, trop indépendant aussi. A peine «abbé Fréron», puis «chevalier Fréron», il a trouvé sa voie chez Desfontaines où il fourbit ses armes. Il y apprend, pour commencer, contre quoi il doit se battre et pourquoi : pour la «saine littérature» qui est fondée sur la nature et les grands modèles, pour l'honneur des poètes ; contre le bel esprit et le superficiel, contre Voltaire, l'ennemi de J.B. Rousseau, son dieu, de Desfontaines, son maître. Or cette conception du journalisme critique va le heurter à toutes les susceptibilités. Mais la littérature est en train de se transformer. La carrière de Fréron s'identifiera à un interminable combat qui, de plus en plus idéologique, devient implacable. De là protestations, interdictions, appels au bras séculier, censures, campagnes de dénigrement, le lynchage de L'Ecossaise le 26 juillet 1760 à la Comédie Française, l'édition en 1761 et la réédition en 1770 des scandaleuses Anecdotes sur Fréron du même Voltaire. Mais F. tiendra jusqu'au bout.

L'année 1752 avait marqué le tournant : la Cour de Lorraine et les Jésuites avaient sauvé le journal, mais l'auteur, au lieu de s'en prendre à Voltaire, se dresse contre les encyclopédistes. Fréron, qui au fond partage leurs idées et vise le même public, dénoncera surtout leurs manoeuvres. Et sa force sera d'apparaître autant leur redoutable émule que leur simple adversaire. Ainsi il est, dès 1750, le premier à prôner le drame. Il s'ouvre à toutes les influences étrangères. Il favorise de son mieux l'essor des «Lumières», en particulier pour ce qui concerne l'habitat et la santé. Evolution qui ne cessera de se concrétiser. Mais il contribue en même temps à accréditer dans l'opinion l'image d'un parti de philosophes organisés. Il joue la «philosophie pratique», la sienne, contre l'idéologie subversive, la leur, qu'il qualifiera, pour mieux lui résister, de «philosophisme». Mais comment tenir Voltaire à l'écart? Il revient donc, fin 1759, à celui qu'il considèrera toujours comme le mauvais génie du siècle. Dès lors la carrière de F. est envahie par ce fantastique duel, à psychanalyser. Après l'affaire Calas qui fait entrer Voltaire dans la légende, l'Année littéraire en subit le contre-coup. F. est hanté par l'idée d'un complot philosophique. Entre 1750 et 1771, il a servi d'indicateur à son ami, l'inspecteur de la librairie d'Hémery (Bruno). Mais l'irruption des matérialistes en 1770 prélude à son retour en force. En outre, son sentimentalisme naturel lui avait donné l'occasion de revendiquer et de récupérer J.J. Rousseau que, de 1750 à 1755, il n'avait pourtant guère ménagé.

F. fut l'ardent défenseur du trône et de l'autel, contre les philosophes et les encyclopédistes : «Je n'ai d'autre ambition que travailler en homme de lettres avoué par le gouvernement, de vivre en bon citoyen et de bien élever ma famille. Je respecte dans ma conduite et dans mes écrits la religion, les moeurs, l'Etat, et mes supérieurs. Telle a été et telle sera toujours ma façon de penser et d'agir, quelque chose que puissent dire et faire mes ennemis» (Dossier Fréron, p. 236-238). Sa position pro-gouvernementale ne l'a pas empêché de critiquer les abus de l'Ancien Régime et de proposer des réformes fiscales, sociales et économiques pour améliorer le sort des paysans français. Quoique Voltaire ait pu dire de lui, il a un esprit réformateur : il défendit La Condamine et son Mémoire sur l'inoculation de la petite vérole. Son péché capital fut d'avoir osé critiquer les philosophes en général, et le patriarche de Ferney en particulier : «faible roseau, j'ai l'insolence de ne pas plier devant ces cèdres majestueux» (Année littéraire, 1772,t. I, p. 5). Le 26 février 1744, il fut reçu franc-maçon dans la loge de l'Union de Procope, et le 14 avril 1744, il est «le grand orateur de la Loge» (B.N., F.M. 56). En 1746, il fut emprisonné à Vincennes pour avoir irrité la marquise de Pompadour dans sa dix-neuvième Lettre de la Comtesse. A la sortie de prison, il se réfugia à Bar-sur-Seine, puis rentra à Paris en juin.

En 1754, l'intervention de Voltaire auprès du roi de Prusse, F., empêcha Fréron de devenir le correspondant du «Salomon du Nord». D'Alembert et Diderot s'opposèrent à sa nomination à l'Académie de Berlin la même année. Le 13 décembre 1760, il fut incarcéré au For-l'Evêque à cause d'un article jugé insultant pour la mémoire d'un certain M. de Bacqueville. Il n'y resta que neuf jours. L'année 1760 resta le point culminant de la bataille entre Fréron et les Philosophes : Voltaire fit jouer contre lui la comédie de L'Ecossaise (26 juil.) avant de lancer les Anecdotes sur Fréron (1760 et 1770). Mais on notera le rôle qu'il a joué contre l'Encyclopédie à partir de 1757 et ses relations décisives avec Palissot, l'auteur de la comédie des Philosophes (2 mai).

En janvier 1765, à la suite d'un article sur une actrice parisienne, Mlle d'Oligny, un ordre d'incarcération fut lancé contre lui. L'intervention de la reine et du roi de Pologne fit rapporter l'exécution de l'ordre royal.

Activités journalistiques

Il commença sa carrière de journaliste comme collaborateur de l'abbé Desfontaines, rédacteur du périodique littéraire Observations sur les écrits modernes de 1739 à 1743 (voir D.P.1 1092). Le 1er septembre 1745, il lança son premier périodique, Les Lettres de Madame la Comtesse sur quelques écrits modernes, sans nom d'auteur, imprimé chez Prault, sous la marque des frères Philibert de Genève, avec une «tolérance verbale» du comte d'Argenson. La publication de ce périodique s'arrêta en janvier 1746 ; au total, 19 lettres (D.P.1 810).

Le 1er janvier 1749, il fit paraître chez Duchesne un nouveau périodique, Lettres sur quelques écrits de ce temps, sans nom d'auteur (12 vol. in-12). La publication des Lettres fut interrompue en 1750 et 1752 à cause d'articles critiquant trop ouvertement les philosophes ; elle s'acheva en janvier 1754 (D.P.1 838 ; index établi par P. Benhamou, Genève, Slatkine, 1985).

L'Année littéraire commença à paraître en février 1754 chez Lambert à raison de huit volumes par an (D.P.1 118 ; index établi par D. Lénardon, Slatkine reprints, 1979). Le nouveau périodique de F. fut suspendu maintes fois, mais survécut aux attaques des Philosophes grâce à la protection de la princesse de la Marck, du roi de Pologne et de la reine.

De septembre 1755 à septembre 1756, il s'occupa de la direction d'un autre périodique, le Journal étranger (D.P.1 732). Il fut naturellement aidé. Même dans les Lettres de la Comtesse, feuilles volantes de 1745-1746, F. prête la plume à ses amis. Avec les Lettres sur quelques écrits, nous voyons, parmi les collaborateurs, Duport du Tertre, Daquin, Déon de Beaumont. De 1752 à 1758, son bras droit sera l'abbé Joseph de La Porte. Voltaire dans ses Anecdotes donne une liste impressionnante de ses «croupiers».

Mais les articles, à part le courrier des lecteurs de plus en plus abondant, ne sont pas signés. Le périodique fréronien est, à l'image de l'Encyclopédie encore, oeuvre collective. Les démêlés avec J. de La Porte renseignent sur la fonction du directeur : il doit superviser, «lessiver», corriger, agrémenter. S'il a des «nègres», nous ne les connaissons guère ; pour faire les extraits, la matière littéraire lui revient. Pour les articles techniques, il consulte les spécialistes. De toute façon, il est le responsable de l'ensemble. Et la vivacité ironique de son style se laisse reconnaître. Mais dans sa carrière de polémiste l'homme a autant besoin de protégés que de protecteurs. Chez ces derniers : Stanislas de Pologne, la reine, le dauphin, d'Argenson, le duplice Choiseul, d'Aiguillon, une pléiade de grandes dames ; mais aussi ses frères francs-maçons ; et enfin l'inspecteur J. d'Hémery qui compense ainsi l'appui de Malesherbes aux philosophes. Parmi les disciples et camarades : Palissot qui après 1760 le trahira pour Voltaire, Favart, Louis Racine, La Condamine, Barthélémy, le Père Desbillons, Colardeau, Dorat, Cochin, Blondelle, Patte, Gilbert et Baculard, La Beaumelle et Sabatier, le fidèle Grosier... Sans compter le clan familial et clérical des Royou qui ravira à son fils Stanislas l'héritage.

Le dernier article de Fréron date sans doute de novembre 1775. En 1776, le privilège de l'Année littéraire, obtenu en 1770, fut révoqué par le garde des sceaux Miromesnil, mais aussitôt rétabli sur l'intervention de la veuve de F. Le fils de F., Stanislas, l'abbé Royou, l'abbé Grosier et l'abbé Geoffroy continuèrent la publication de l'Année littéraire jusqu'en 1790 avec un nouveau privilège.

Publications diverses

Oeuvres de Fréron : voir Cior 18, n° 29764-29 788.

Bibliographie

B.Un. ; N.D.H . – Cornou F., Trente Années de lutte contre Voltaire et les philosophes du XVIIle siècle, Elie Fréron, Paris, Champion, 1922. – Charavay E., «Diderot et Fréron, Documents sur les rivalités littéraires au XVIIIe siècle» dans Revue des documents historiques, t. III, 1875, p. 156-168. – Van Tieghem P., L'Année littéraire comme intermédiaire en France des littératures étrangères, Genève, Slatkine, 1966. – Brengues J., «Duclos et Fréron, frères ennemis», D.H.S., n° 2, 1970, p. 197-208. – Grosclaude P., Malesherbes, témoin et interprète de son temps, Paris, Fischbacher, 1961. – Balcou Jean, «L'Affaire de L'Ecossaise», Information littéraire, mai-juin 1969, p. 111-15. – Id., Fréron contre les Philosophes, Genève, Droz, 1975. Id., Le Dossier Fréron, correspondances et documents, Genève, Droz, 1975.– Id., «Fréron, homme des Lumières», Annales de Bretagne, 1976, t. IV, p. 937-44. – Id., «Le dossier Fréron, suite», R.H.L.F, mars-avril 1978, p. 260-67. – Id., «Fréron dans l'intimité», D.H.S., n° 15, p. 371-80. – Id., «L'Année littéraire devant les événements de 1778», R.H.L.F., mars-juin 1979, p. 199-207. – Id., «Fréron contre les philosophes», L'Information historique, t. XLII, 1980, p. 115-117. – Id., «Notes sur Fréron. Quimper et les Quimpérois», Cahiers de l'Iroise, t. XXX, 1983, p. 79-84. – Benhamou, Paul, «Fréron et l'Encyclopédie», Annales de Bretagne, 1976, t. IV, p. 695-701. – Biard J., «E.C. Fréron de la critique littéraire à la critique d'art», La Licorne, Poitiers, 1976, p. 23-33. – Brumfitt J.H., «Voltaire's ennemies revisited», Forum for modern language studies, St. Andrews, t. XV, 1979, p. 392-397. – Desné R., «Treize lettres inédites de Fréron au Père Desbillons», D.H.S., n° 11, 1979, p. 271-306. – Bruno M.R., «Fréron, police spy», S.V.E.C., 1975, 148, p. 777-799. – Balcou J., (éd.), Anecdotes sur Fréron, Complete works of Voltaire, t. L, Oxford, 1986. – Duckworth C., (éd.), L'Ecossaise, ibid. – Biard-Millerioux J., L'Esthétique d'Elie-Catherine Fréron 1739-1776, Littérature et critique au XVIIIe siècle, Paris, P.U.F., 1985.

Additif

Opinions : Outre les travaux de Jean Balcou et de Marlinda Ruth Bruno sur les activités d’espionnage de Fréron au service de la police, on retiendra les pages de Laurence Bongie dans La Bastille des pauvres diable (PUPS 2010, p. 76-80) : Fréron est une mouche de la police, et notamment de l’inspecteur d’Hémery de 1746 à 1771. Il communique à l’inspecteur des renseignements sur Jean-Jacques Rousseau, sur d’Alembert, sur Bousquet et Pidansat de Mairobert, qui fournissent des nouvelles à la main à Pierre de Morand, agent de Frédéric II à Paris (J. S.). 

Auteur(s) de la notice


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