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Jean Louis FAVIER (1711?-1784)

État civil

Jean Louis Favier ou Fabvier est né à Toulouse vraisemblablement en 1711. Il mourut à Paris le 22 avril 1784. Son père était syndic général des Etats du Languedoc pour la sénéchaussée de Toulouse.

Carrière

Il obtient la survivance de la charge de son père par délibération du 20 février 1727. Reçu avocat au Parlement de Toulouse en 1732, il devient syndic le 9 décembre de la même année, succédant à son père mort en septembre 1731. Il est obligé de démissionner le 20 décembre 1738. Comme son successeur fut astreint à la résidence à Toulouse, on peut supposer que F. s'en dispensait. En effet, il dira au comte de Broglie en 1773 qu'il avait «passé jusqu'à l'âge de trente ans à voyager, cherchant partout l'instruction et le plaisir». Peut-être se rendit-il alors en Espagne, au Portugal et en Angleterre (Flammermont).

Le 18 novembre 1749, il arrive à Turin avec le marquis de La Chétardie, ambassadeur de France auprès du roi de Sardaigne. Après le départ de La Chétardie, il est officiellement chargé d'affaires à Turin du 22 février au 17 octobre 1752. Le marquis d'Argenson le dépeint alors comme « poète et de peu de jugement», mais il ne tardera pas à apprécier l'intelligence de F. auquel il révèle le système des alliances de la France. En 1759, Choiseul l'envoie en Espagne en mission spéciale sous prétexte d'accompagner le jeune comte Woronzoff, neveu du chancelier. Il revient en France au mois de mai 1760. En décembre 1760 il est envoyé à Saint-Pétersbourg comme secrétaire d'ambassade en remplacement du chevalier d'Eon reparti en France : « M. Favier s'occupera beaucoup des objets du commerce [...]. Quand M. de L'Hôpital [l'ambassadeur extraordinaire] sera parti, M. Favier restera à Pétersbourg et continuera à travailler sur le commerce [...]. Il aidera M. de Breteuil [le nouvel ambassadeur] dans toutes les parties dont ce ministre voudra le charger» (Rambaud, p. 173-174). Le comte de Broglie, directeur de la correspondance secrète de Louis XV aura recours à ses services (Rambaud, p. 173). Il semble qu'il se soit attiré dans cette mission l'inimitié du comte de Choiseul (plus tard duc de Praslin) et du baron de Breteuil (Flammermont). En octobre 1761 le duc de Choiseul passa les Affaires étrangères à son cousin le comte et lâcha F. On ignore la date de son retour en France. En février-mars 1763, F. aurait fait écrire à Catherine II qu'il désirait entrer au service de la Russie, qu'autrement «il était persuadé, pour peu qu'il fût connu à Londres, qu'il trouverait facilement de l'emploi». Catherine II annota : «Je ne sais point qui est M. Favier». Le chancelier Vorontsov répondit : « Ce Favier désire être pris au service de Russie et attaché à notre ministre de Londres ; mais il demande un trop gros traitement et un grade trop élevé ; et, quoi qu'il ait beaucoup de mérite, on peut se passer de lui» (Rambaud, p. 173). Il s'intéresse à l'expédition française en Corse, et en octobre 1763 il fournit à Choiseul le mémoire qui décida le ministre à conclure le traité secret avec la république de Gênes d'avril 1763 en vue d'écraser la révolte de Paoli (A. Jobez, La France sous Louis XV, Paris, 1864-18 73, t. V). Il est alors lié avec Dumouriez auquel il révèle le prochain traité (Dumouriez, t. I, p. 3).

Il est à Londres en 1764. Choiseul avait obtenu une lettre de cachet contre lui. Le roi signa l'ordre mais il fit avertir F. de s'enfuir après avoir mis ses papiers en sûreté (B.Un., sans date ni sources d'information). Cette disgrâce est peut-être liée à la Correspondance secrète du roi, dont Choiseul découvrit l'existence le 10 juin 1763 (Boutaric, t. I, p. 294). Pas de renseignements sur les activités de F. à Londres. Signalons que son séjour correspond au plus fort de la querelle entre le chevalier d'Eon et l'ambassadeur de Guerchy, à la mission de M. de La Rosière parti pour reconnaître les côtes anglaises en vue d'un débarquement français, à l'exil officiel du comte de Broglie à Ruffec.

En août 1765, F. part en Hollande. Il se lie avec le prince Henri de Prusse, partisan comme lui du rapprochement de la France et du gouvernement de Frédéric II. Entre 1768 et 1770 il est à Bruxelles (Ars., rns. 12435, f° 137) ; il y passe trois ans en différents séjours ; il y fréquente Cobenzl. Il rentre à Paris après la chute de Choiseul (3 janv. 1771), à laquelle il aurait contribué. «Favier, vous avez écrit contre moi. -Oui, mais vous étiez alors ministre» (B.Un.). Il se lie avec le duc d'Aiguillon devenu ministre des Affaires étrangères. Dès le début du nouveau ministère, le comte de Broglie désirant présenter au roi un mémoire sur la situation politique en Europe et «n'osant l'entreprendre sans le secours de quelqu’un dont l'expérience et les lumières répondissent à l'immensité de l'objet», proposa, par une lettre du 17 mars 1773, de se servir du sieur F., qui n'était pas admis à la correspondance secrète. «Le comte de Broglie expliqua au sieur Favier le plan de cet ouvrage, lui représenta la vérité, la fidélité et l'impartialité qu'exigeait sa destination ; et dès le 17 avril 1773 il eut l'honneur d'adresser à Sa Majesté les premiers numéros de ces mémoires. Ils se sont succédés au nombre de 14, et jusqu'à la fin du mois d'août» (lettre de de Broglie à MM. les comtes du Muy et de Vergennes, Ier mars 1775, Boutaric, t. II, p. 470).

Le 7 septembre 1773, F. est arrêté avec son secrétaire par ordre de d'Aiguillon et enfermé à la Bastille. Le dossier conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal ne donne pas les motifs de son arrestation, mais comporte la note suivante : «Les papiers ne sont pas passés au Bureau et l'on ne peut soupçonner que l'affaire avait rapport à la Correspondance des Affaires Etrangères [...]. Les papiers ont été retirés par ordre du roi et envoyés au duc de la Vrillière. On assure qu'ils ont été brûlés» (ms. 12435, f° 67).

Désirant soutenir Gustave III de Suède contre Frédéric II, Louis XV avait confié à Dumouriez la mission de recruter des mercenaires à Hambourg. F. avertit Dumouriez que d'Aiguillon négociait avec l'Angleterre le transport de ce corps expéditionnaire en Suède. Dumouriez en informe à son tour Monteynard, le ministre de la Guerre, qui ne voulait pas des bateaux anglais. D'Aiguillon intercepte l'échange de courrier entre Monteynard et de Broglie à ce sujet et croit découvrir un complot ayant pour but de changer le système politique de la France (Louis XV à de Broglie, 21 août 1773. Boutaric, t. II, p. 361). Il fait arrêter Dumouriez à Hambourg et découvre que F. lui avait donné une lettre de recommandation auprès du prince Henri de Prusse (Dumouriez, t. I, p. 256). Il fait donc arrêter F. qui seul peut-être désirait l'échec de l'expédition en Suède pour faciliter le rapprochement de la Prusse et de la France. Pendant tout le procès de la Bastille, F. et Dumouriez ne livrèrent aucun secret : il est vrai que de Broglie avait fait enlever tous les papiers compromettants qui se trouvaient au domicile de F. (de Broglie à Louis XV, 2 mars 1774). Fin mars 1774, F. est transféré au fort de Doullens (Ars., ms. 12435). Il semblerait qu'il ait été élargi vers octobre 1774. Mais Boutaric (t. I, p. 183) affirme que Dumouriez et F. furent libérés du vivant même de Louis XV (mort le 10 mai 1774). «Il [F. lui-même] y fut transporté à Paris presque mourant», écrit F. en octobre 1775. «Dès qu'il eut la force de monter en voiture, il alla passer le reste de l'année à la campagne». Il réclame alors ses papiers, après avoir «laissé écouler une année entière».

En marge de sa lettre, et seulement le 13 avril 1776, le major de la Bastille a écrit «n'avoir point de papiers du sieur Favier, on lui a rendu ceux qui devaient être rendus [...]. Le sieur Favier ne mérite pas personnellement beaucoup d'égards» (Ars., ms. 12435, f° 149). Après la mort de Louis XV cesse le ministère secret de de Broglie qui ne peut plus fournir d'emploi à F. On perd sa trace entre 1776 et 1784.

Situation de fortune

Né avec 100 000 écus de biens (B.N., n.a.fr. 10782, f° 11). Il reçoit en 1739 des Etats du Languedoc une gratification de 24 000 £ lorsqu'il se démet de sa charge (Flammermont). En fait il vendit sa charge et mangea son bien en trois ans (n.a.fr. 10782).

En juillet 1753 Chevrier et F. donnent 50 louis à La Marche pour son voyage à Avignon, payent 800 £ de location par an pour leur maison et reçoivent d'une «dupe» (probablement le marquis de Cursay) 10 000 francs pour le Journal étranger (f.fr. 22158, f° 15).

En 1763, il s'associe à Jean Du Barry qui lui fait obtenir un intérêt dans les fournitures aux armées partant en Corse. Ils appuient le marquis de Sorba, ambassadeur de Gênes à Paris, pour faire doubler au moins le nombre des troupes «uniquement pour grossir leurs profits [...]. Favier venait d'être chargé par la coalition de faire un mémoire pour lequel on lui avait promis un présent de 51 500 louis. Il détailla tout ce plan à Dumouriez et lui promit de lui faire avoir 100 louis s'il voulait lui fournir les matériaux du mémoire» (Dumouriez, 1.1, p. 3).

En 1773, il reçoit des appointements pour la rédaction des Conjonctures mais la somme est versée « à des créanciers qu'il a laissés, jusqu'à concurrence de ses dettes et ensuite ce traitement lui sera remis» (de Broglie à Louis XV, 23 janv. 1774, Boutaric, t. II, p. 373). Il continuera à recevoir cette pension à la Bastille et sous Louis XVI. A la fin de sa vie, il touchera une pension de 6000 £ et Vergennes lui fait donner 40 000 £ pour payer ses dettes.

Opinions

Lié avec le chevalier de Quinsonas (n.a.fr. 10782), avec La Chaussée et Duclos (D4117), traducteur de Bolingbroke, défenseur de la Sémiramis de Voltaire, ami de d'Alembert (D8930), F. écrivit des vers piquants contre Diderot et n'aimait guère Helvétius (B.Un.).

Une constante domine sa pensée politique depuis qu'il connut d'Argenson : l'Angleterre est l'ennemie naturelle de la France qui doit s'allier non à l'Autriche mais à la Prusse. Ceci explique qu'il se soit brouillé successivement avec Choiseul et d'Argenson, partisans de l'alliance avec l'Autriche, et qu'il soit resté fidèle à de Broglie dont les vues étaient proches des siennes. L'influence de l'œuvre de F. s'exerça surtout à l'époque de la Révolution.

Le complot que soupçonnait d'Aiguillon lors du procès de la Bastille était peut-être «fabuleux» (B.Un.). Des doutes subsistent cependant sur l'innocence de F. (Boutaric, t. II, p. 504).

Activités journalistiques

Le Spectateur littéraire, ou réflexions désintéressées sur quelques ouvrages nouveaux, Paris, 1746 (D.P.11223) sous la direction de Pourroy de Quinsonas (voir ce nom).

Journal étranger : en juillet 1753 après la fuite de La Marche, il est à sa tête avec Chevrier. En septembre 1753, il est probablement un des «entrepreneurs» (f.fr. 22158, f° 159) qui s'adressent à Malesherbes pour obtenir la permission de publier leur prospectus, puisque la lettre de Lavirotte à Malesherbes datée du 12 septembre porte l'annotation : «J'ai promis verbalement à M. Favier de faire annoncer dans les journaux étrangers» (f.fr. 22133, f° 325)- En novembre 1753, c'est lui, dit-on, qui «préside à l'entreprise, rédige les matériaux, et aura soin de l'impression » (f.fr. 22158, f° 193), mais en avril 1754, quand le journal commence à paraître, il ne fait pas partie de la direction ; J.J. Rousseau et Toussaint le remplacent (f.fr. 22159, f° 34)- H est cependant un des co-propriétaires du privilège d'après la convention signée le 20 juillet 1754 avec La Marche. Il a une part de 2 sols 6 deniers sur 20 sols d'intérêts ; lui-même nie avoir participé au Journal étranger (Mercure, févr. 1754, p. 212).

Publications diverses

En 1774, à la Bastille, F. se définit comme «homme de plume» (Ars., ms. 12435, f° 138). On trouve en tous cas dans Cior 18, n° 2838oà28387 : Essai historique et politique sur le gouvernement présent de la Hollande, Londres [Paris], 1748. ; ouvrage publié sans doute à l'instigation et aux frais du ministère des Affaires étrangères. – Le Poète réformé, ou apologie pour la Sémiramis de M. de V., Amsterdam, 1748. – Mémoires secrets de mylord Bolingbroke sur les affaires d'Angleterre, Paris, Londres, 1754, paru sans permission, distribué par Le Cocq de Villeroy : «On assure que M. de Malesherbes avait accordé une permission tacite ensuite retirée» (f.fr. 22159, f° 22, 28 mars 1754). – Doutes et questions sur le traité de Versailles du Iermai 1756 entre le roi de France et l'impératrice reine de Hongrie, Londres, 1778, composé à la prière du comte d'Argenson et ayant circulé en manuscrit. – Lettres sur la Hollande, La Haye, 1780. – Politique de tous les cabinets de l'Europe pendant les règnes de Louis XV et Louis XVI, Paris, 1793, connu aussi sous le titre de : Conjectures raisonnées sur la situation de la France dans le système politique de l'Europe, rédigées en 1773 sous la direction du comte de Broglie, restées inachevées ; secrètes jusqu'en 1793. – On lui attribue encore la Lettre du comte d'Albany au lord Bate, Bruxelles, 1781.

Bibliographie

B.Un. ; H.P.L.P. ; Grande encyclopédie Larousse ; Cior 18. – Argenson, marquis d', Mémoires, 11 avril 1752. – Duper-rier Dumouriez CF., Mémoires, Hamburg, Leipzig, 1794. – Jobez, A., La France sous Louis XV, Paris, 1864-1873, t. V. – Boutaric, E.P. (éd.), Correspondance secrète [...] de Louis XV, Paris, 1866. – Flammermont ]., «J.L. Favier, sa vie et ses écrits », La Révolution française, t. XXXVI, 1899. – Rambaud, Recueil des instructions données aux ambassadeurs, Russie, t. II, Paris, 1890. – Dictionnaire diplomatique, Paris, 1937.

Auteur(s) de la notice


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