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Pierre FARMAIN DE ROZOI (1745-1792)

État civil

Pierre Barnabe Farmain, dit de Rozoi, est né à Paris, sans doute en 1745, dans la paroisse Saint-Gervais, un quartier parmi les plus denses de la capitale. Il appartenait à une famille d'artisans - parisienne au moins depuis la seconde moitié du XVIIe siècle - qui s'éleva au XVIIIe siècle au rang de la petite bourgeoisie de commerce et de l'artisanat se mêlant aux professions libérales. Rozoi ne fit guère allusion à son père, Jean Baptiste Barnabe Farmain, apprenti en chirurgie puis «bourgeois de Paris», qui disparut peut-être très tôt. Il perdit sa mère alors qu'il était âgé de vingt-cinq ans. Il eut deux sœurs, dont il était l'aîné (A.D. Seine, famille Farmain). Malgré quelques rares aventures avec le «beau sexe», il ne se maria jamais. Le Bulletin du Tribunal criminel le décrit comme étant petit de taille, très gravé de petite vérole, le front haut (n° 3, 28 août 1792). Il mourut à Paris, le 25 août 1792. Les nombreuses variantes de son nom (Farmin, Farmian, Farmaing, Rozoy, Rosoy, Durosoi, Dero-zoi, etc.) prêtent à confusion. Les diverses publications de ses œuvres, les journaux de l'époque et les dictionnaires proposent une infinité d'orthographes différentes, sans parler de la presse révolutionnaire qui le désigne, de manière erronée, comme le descendant d'une famille Cochon, originaire de Picardie. Il signe lui-même «Farmain de Rozoi», sans que l'on sache d'où lui vient le pseudonyme «de Rozoi».

Formation

Il fit des études de rhétorique au collège de Navarre, à Paris, réputé pour la diversité de ses disciplines. Dans son Essai sur l'éducation (1769), il prit parti pour une école pluridisciplinaire et défendit l'enseignement de l'histoire, de la géographie et de la langue française (Œuvres mêlées de M. de Rozoi, t. II). Il publia, la même année, un Essai philosophique sur l'établissement des écoles gratuites de dessin pour les arts mécaniques, plaidant la cause de l'apprentissage et de l'artisanat. Il ne semble pas qu'il ait poussé très loin ses études. A la suite de sa publication des Annales de la ville de Toulouse (1771-1776), commandées par les Capitouls, ceux-ci lui accordèrent le titre de «citoyen de Toulouse», tandis que l'Académie royale de peinture, sculpture et architecture de la ville le nomma «associé correspondant historique». Dès lors, il signa abusivement ses œuvres «De Rozoi, membre de plusieurs académies».

Carrière

Il entra dans la carrière littéraire en publiant un recueil de poésies (Mes dix-neuf ans, ouvrage de mon cœur, 1762). Entre 1762 et 1792, il publia trente-cinq œuvres, soit dix-huit pièces de théâtre (tragédies, drames lyriques, comédies, ballets), dix œuvres poétiques, deux réflexions sur l'art dramatique, deux romans philosophiques, un ouvrage «pratique», une historique, une nouvelle enfin. Cherchant désespérément à faire jouer ses pièces à la Comédie-Italienne ou au Théâtre-Français, qui le lui refusèrent la plupart du temps, il connut un succès éphémère avec Henri IV, ou la Bataille d'Ivry (drame lyrique, 1774). Chacune de ses productions fut systématiquement couverte de sarcasmes par la critique moquant son verbiage, sa grandiloquence et son outrecuidance. Il développa, néanmoins, une conception originale d'un théâtre historique et pédagogique, véritable école du «patriotisme», privilégiant les «sujets nationaux» et censés édifier la population (voir sa Dissertation sur le drame lyrique, 1776). Opiniâtre malgré ses nombreux échecs, risée du monde littéraire dont il se plaignit amèrement, il ne connut de véritable notoriété qu'à partir de 1789, en tant que rédacteur de la Gazette de Paris, quotidien royaliste virulent.

F. fut plusieurs fois arrêté. Une diatribe contre les Comédiens français, publiée malgré l'interdiction du lieutenant général de police, lui valut une première détention au For-l'Evêque (15 févr. 1765) où il resta peu de temps (B.N., n.a.fr. 1214, p. 443, et Ars., ms. 12240). Il fit également un séjour à la Bastille (12 mai - 21 juil. 1770), pour un livre de contrebande - Le Nouvel Ami des hommes - jugé dangereux par l'inspecteur de la Librairie, ouvrage que l'abbé de Saint-Rémy avait légué à F. qui le signa après quelques remaniements (Ars., ms. 12386). Exposé à la vindicte populaire et à la haine de la presse patriote durant la Révolution, il vécut la plus grande partie de cette période caché. Arrêté le 13 août 1792, pour ses activités journalistiques, il fut le premier journaliste à être condamné à mort par le Tribunal du 17 août et le troisième homme à monter à l'échafaud dans l'histoire de la Révolution française (25 août 1792), deux semaines après la chute de la monarchie (A.N., W 242, n° 3).

Situation de fortune

Il vécut de sa plume qui lui rapporta peu. Il se plaignit fréquemment de ses revers de fortune mais sut se ménager quelques protecteurs. Ainsi le duc de Grammont (beau-frère du duc de Choiseul), qui lui permit de monter quelques-unes de ses pièces de théâtre, notamment chez le prince de Conti. Il y eut aussi Mme Ducray-Reich (une veuve, fille d'un officier des petits appartements du roi à Versailles, ami du lieutenant général de police), qui multiplia les démarches auprès des autorités pour obtenir sa libération de la Bastille et qui faillit l'épouser. Pendant la Révolution, F. fut un proche de l'évêque de Châlons-sur-Marne, Antoine Jules de Clermont-Tonnerre, qui l'introduisit auprès des députés de l'aristocratie à l'Assemblée nationale et le soutint peut-être financièrement. Lors de son emprisonnement à la Bastille, F. plaida les « circonstances malheureuses de sa fortune » pour excuser la publication de l'ouvrage incriminé. Sa relative pauvreté est à l'origine de ses différentes expériences journalistiques qu'il considérait volontiers comme un travail alimentaire et qu'il préférait taire (il écrivait ainsi dans le prospectus du Journal militaire que «trop souvent l'homme que sa naissance, ses talens, ou ses travaux prouvent avoir été favorisé de la nature, n'a pas également à se louer de la fortune »). De nombreuses rumeurs coururent sur sa malhonnêteté et sur son caractère dépourvu de scrupules.

Opinions

Certains commentateurs mirent en doute la sincérité de son engagement politique dans la Gazette de Paris qu'il rédigea d'abord sur un ton bienveillant à l'égard de la Révolution. Se posant en défenseur de la noblesse, il devint cependant rapidement un extrémiste haï par les révolutionnaires, au même titre que son confrère l'abbé Royou. Son langage frénétique et mélodramatique fut pour beaucoup dans la réputation de la Gazette, célèbre pour ses positions royalistes aussi intransigeantes qu'invariables et pour ses appels incessants à la résistance et à l'action armée contre la Révolution. La presse révolutionnaire salua unanimement, malgré la faiblesse de sa défense, la fermeté de caractère de F. au moment de mourir.

Activités journalistiques

Journal des dames : fondé en 1759, ce mensuel littéraire appartient à Mme de Beaumer, puis à Mme de Maisonneuve qui en détient le privilège jusqu'en 1768. Appelé par Mme de Beaumer, pour des questions de censure, à la remplacer temporairement, F. signe à l'encre les numéros d'avril-septembre 1762 (Gelbart, p. 96). Au-delà, aucun article n'est signé de F., qui ne semble pas avoir collaboré durablement au journal. Selon d'Estrée, il en devint le directeur lorsqu'il fut relancé par la baronne de Princen en 1774, sans que l'on sache combien de temps. Le journal termina sa course dans les griffes du géant de l'édition Panckoucke qui, désireux de voir disparaître ce petit concurrent, l'acheta en 1778, puis le supprima (Tucoo-Chala, p. 235 ; H.P.L.P., t. III, p. 217-218).

Nouveau Journal helvétique : la Société typographique de Neuchâtel confia à F., au printemps de 1770, la rédaction de la partie française de ce journal littéraire. Il dut interrompre, lors de son incarcération à la Bastille, ses travaux de correspondance littéraire et de lecture des «nouveautés», qu'il remplissait pour les besoins du journal. S'il collabora de nouveau à ce périodique à sa sortie de prison, on en ignore les suites au-delà de l'automne 1770 (Estrée, 1918, p. 239-240 ; Tucoo-Chala, p. 171, 216-217 et 235 ; D.P.1 981).

Gazetin du patriote ou Annonce des naissances, des mariages et des morts : journal fondé par F., en 1774, avec l'aide financière de la baronne de Tott (D.P.1 489). Fait de compilations et de panégyriques hétéroclites sur toutes sortes de personnages, cette feuille, qui se proposait d'établir le mouvement démographique, était, selon F., indispensable dans chaque province. Mais rien ne se prêta aux ambitions de cette publication, ni l'insuccès qu'elle rencontra, ni la mort de Mme de Tott, ni la concurrence sérieuse du Nécrologe et des Petites affiches - détenteurs de privilèges - qui menaçaient de procès. Le journal s'interrompit après trois mois d'existence et vingt-trois numéros (H.P.L.P., t. II, p. 142-147 ; Estrée, 1918, p. 241-242 ; H.G.P., t. I, p. 313-314 ; D.P.1 489).

Journal militaire et politique, «dédié à Monsieur, frère du roi, ouvrage rédigé par une Société de gens de lettres et d'anciens militaires» (D.P.1 771) : F., propriétaire du privilège, collabora à ce journal, qui parut à partir du Ier avril 1778 (le prospectus est de février), mais sa contribution est difficilement appréciable. Le rédacteur des M. S. dit de ce journal : «On ne peut en concevoir une haute idée par le nom du rédacteur, qu'on sait être M. du Rosoi, assisté, il est vrai, de quelques coopérateurs gens du métier» (M.S., Ier juin 1778 ; Estrée, 1918, p. 408). Le Journal militaire, présentant notamment des mémoires de militaires, des histoires des régiments ou des biographies, se flattait d'être une «Ecole des jeunes guerriers» et se définissait comme une œuvre utile à la patrie. Le périodique connut un grand succès, mais s'interrompit en juin 1779. Il fut repris par Panckoucke qui l'obtint de «M. de Rossay, cessionnaire», c'est-à-dire sans doute de F. (Tucoo-Chala, p. 225).

Gazette de Paris : F. fut l'unique rédacteur de ce quotidien, du 1er octobre 1789 au 10 août 1792. Il s'associa, néanmoins, dans cette entreprise avec Duclercq de Rosnel qui apporta des fonds. Cet ancien officier d'artillerie, de petite noblesse, était un agent secret des frères de Louis XVI (il sera encore poursuivi par la police de l'Empire). Le journaliste recevait 6000 £ annuelles pour sa rédaction. Dans son prospectus du 18 septembre 1789, F. affirmait avoir conçu le premier un plan de journal quotidien, approuvé vers 1774, dont l'idée lui aurait été volée par le Journal de Paris qui obtint le privilège exclusif de publication.

Publications diverses

Voir Cior 18, n° 57728-57773 ; Les Jours d'Ariste, répertorié par Cior 18 sous le n° 57747, est un ouvrage légué par l'abbé de Saint-Rémy à F. qui le publie sous son nom.

Bibliographie

8. Nécrologe. – Estrée P. d', «Farmin de Rozoi», R.H.L.F., 1918, p. 211-242, 408-422, 562-579 ; 1922, p. 409-432 ; 1923, p. 24-29. – GelbartN., Féminine and opposition journal-ism in old régime France : le Journal des dames, Berkeley, 1987. – Coudart L., «Les lecteurs de la Gazette de Paris», Les Résistances à la Révolution, éd. F. Lebrun et R. Dupuy, Paris, 1987, p. 211-221. – ld., «Lectrices d'un journal royaliste, les femmes et la Gazette de Paris», Les Femmes et la Révolution française, éd. M.F. Brive, Toulouse, P.U. de Marseille, 1989, p. 211-222.

Auteur(s) de la notice


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