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Joseph Marie DUREY DE MORSAN (1717-1795)

État civil

Joseph Marie Durey, qui prend le nom de Morsan, d'une terre familiale de l'Eure, est né le 13 août 1717 de Pierre Durey d'Arnoncourt (ou Harnoncourt) et de Françoise de La Margue (D.B.F.). La famille Durey, originaire de Nolay (Côte d'Or) avait été anoblie par le père de Pierre Durey, Pierre François Durey, receveur-général des finances de Bourgogne et secrétaire du Roi, mort en 1710 (D.B.F.). Durey d'Arnoncourt fut receveur-général des finances de la Franche-Comté, puis, de 1745 à 1756, fermier-général. De son mariage avec F. de La Margue naquirent deux enfants, Joseph Marie et Louise Bernarde, qui épouse, le 5 juin 1736, L.J. Berthier de Sauvigny, futur intendant de Paris. Françoise d'Arnoncourt meurt le 18 août 1764 (B.Un.) et Pierre d'Arnoncourt le 27 juin 1765. Du côté paternel, Joseph Marie a trois oncles également connus : Joseph Durey, seigneur de Sauroy, commandeur de Malte et conseiller du roi (mort en 1752) ; Jean Baptiste Durey de Vieuxcourt, trésorier de l'extraordinaire des guerres (mort en 1747) ; Jacques Bernard Durey de Noinville, qui sera de l'Académie des Inscriptions (mort en 1768). De J.B. Durey de Vieuxcourt sont issus deux enfants, cousins germains de D. : Jean Baptiste François Durey de Mesnières, et Marguerite, qui épouse en 1720 René Hérault, futur lieutenant-général de police (voir La Chesnaye Des Bois, art. «Durey»).

D. épouse en 1746 Mlle d'Albignac, fille du comte de Castelnau (ibid.), alors âgée de seize ans et dont il se séparera avant 1760 (voir lettre de Voltaire à Louise Berthier de Sauvigny, 30 janv. 1769, D15454). Il vit pendant une douzaine d'années avec Mlle Nollet, nièce de l'abbé Nollet ; il se sépare d'elle en 1769 ; Voltaire essaiera de la placer, sans succès, chez Mme Denis. De son mariage est née une fille, Elisabeth Françoise Armide, qui épousera en 1775 le comte de Rochechouart (V, p. 324). Dès 1743, D. avait eu un fils naturel, qui fut plus tard soldat et resta à la charge de son père (cf. lettre de D. à Ostervald du 16 oct. 1771, B.P.U. Neuchâtel, ms. 1145, f° 480). Il a eu d'autre part une fille naturelle, Sophie Durey de Verven, légitimée à Neuchâtel le 10 octobre 1767, qui mène en Suisse, vers 1773-1774, une vie scandaleuse, donne naissance à un bâtard et tombe dans la misère (V, p. 324-325). La vie aventureuse de D. a prêté à diverses légendes : on a affirmé qu'il avait empoisonné son père, avant d'épouser sa maîtresse, puis la fille de celle-ci : «affaire de famille dans le goût d'Œdipe», écrit Voltaire (à Mignot, 17 mars 1775, D19373). On ne sait rien de la fin de sa vie ; il est mort vers 1795, sans doute à Paris, d'où il écrit au résident de France à Genève, le 24 juillet 1795, pour demander une attestation de «conduite civique à Genève» (V, p. 330).

Formation

D. mène, dès l'âge de quinze ans, une vie très dissipée. Le curé de Saint-Gervais signale qu'il entretient une fille de quatorze ans et « paye au bourgeois où elle est mille livres de pensions» (témoignage daté du 28 oct. 1732, Ars., ms. 11480, f° 141). Il achève pourtant ses études à Paris où il fait connaissance, vers 1733, «au Collège», de Baculard d'Arnaud [ibid., f° 179). Sa correspondance avec la Société typographique de Neuchâtel manifeste une bonne connaissance du latin ; il connaît l'italien et l'espagnol. En 1741, il se dit avocat au Parlement (ibid.). Il a eu comme répétiteur Delacroix et comme aumônier le R.P. de Couvrigny ; à l'un et à l'autre, il adresse plusieurs lettres lors de sa détention à la Bastille (ibid.). Avec Baculard d'Arnaud, il imprime en 1740, chez Osmont, L'Art de/..., ce qui lui vaut d'être interné le 17 février 1741, sur lettre de cachet (datée du 22) ; Osmont avait été interné le 9, et Baculard le 17. La correspondance de D. et de Baculard est saisie (voir B, p. 22-23). D. se montre en même temps accablé de la mort de sa cousine, Marie Louise de Mesnières (morte le 25 févr. 1741) et dit un «éternel adieu aux Muses» (lettre du 26 févr. 1741, sans doute adressée à son cousin par alliance, Hérault, Ars., ms. 11480, f° 157-158). Cependant Durey d'Arnoncourt demande avec insistance le maintien en prison de son fils, en même temps qu'il sollicite la place de fermier-général (ibid., 4 mars, f° 192-193). D. est transféré à Cambrai en avril et relâché le 24 mai ; la lettre de cachet n'est pourtant pas rapportée et D. est condamné à s'exiler. Etroitement surveillé par sa famille, il sera, semble-t-il, arrêté une seconde fois en août 1753, et placé au For-l'Evêque (Ars., ms. 11836, f° 244, cité par B). Il est de nouveau arrêté en août 1759 et passe dix-huit mois à Vincennes (Ars., ms. 12056, f° 35, cité par B, p. 28). En 1769 encore, Voltaire essaiera en vain de faire abolir sa lettre de cachet (lettre à Louise de Sauvigny, 30 janv. 1769, D15454).

Carrière

Pourvu d'une maigre pension de 600 £ en 1740, contraint de s'exiler en 1741, D. se rend en Hollande, en Angleterre, en Suisse, en Espagne, où il vit médiocrement (précepteur, domestique ou pire selon Voltaire, D19247). En 1746, à l'époque de son mariage, sa famille lui assure une charge de receveur général des finances de Bourgogne, charge qu'il n'exercera pas. A Madrid, il réunit un ensemble de documents sur Alberoni, qu'il vend, dit-on, pour 20 écus à Maubert de Gouvest ; celui-ci publie, à Lausanne en 1753, le Testament politique du cardinal Jules Alberoni. Un aventurier irlandais attaché au Prétendant, Oleary, rencontre D. à Madrid et parviendra à vivre à ses dépens en lui donnant des espérances sur le trône d'Angleterre (Voltaire à Louise de Sauvigny, 30 janv. 1769, D1 5454). En 1757 D. est établi à Nancy comme « secrétaire du cabinet et des commandements de S.M. le Roi de Pologne» ; il est reçu à l'Académie le 8 mai 1757, et son discours de réception est publié par L'Année littéraire, 1757, t. V, p. 217-223 ; mais poursuivi par ses créanciers, il doit s'enfuir de nouveau. C'est à cette époque que sa famille rompt définitivement avec lui ; un arrêt du 2 août 1760 fixe le montant de ses dettes et lui accorde 6000 £ par an. Il se fixe en Suisse vers 1762 («depuis sept ans» en mars 1769 selon Voltaire, D15527), sans doute à Neuchâtel, où il se fera naturaliser le 12 novembre 1764 (V, p. 325). En 1763, il rencontre à Môtiers-Travers J.J. Rousseau, qui tente de plaider sa cause auprès de Durey père (V, p. 326). Il semble avoir exercé la botanique ou la médecine, et Voltaire appréciera son habileté à préparer les drogues (à Mme Denis, 16 août 1769, D15828). Il s'établit à Ferney en avril 1769 (D15527, 15828) : Voltaire s'éprend de ce «vieil enfant très bon, très serviable et très infortuné» (D15853), intervient auprès de sa famille, paie ses dettes, marie Mlle Nollet. D. quitte le «Parnasse» le 1er avril 1770, pour Val-Travers (D16271), mais il est incapable de s'établir, court à la ruine «de toutes ses forces», si bien que Voltaire doit l'accueillir de nouveau pendant deux ans en 1772-1773 (lettre à Ximenès, 15 oct. 1773, D18589), puis en mai 1774 (D18955), époque à laquelle D. quitte Ferney définitivement. Voltaire s'est lassé de lui ; en mars 1775,D. n'est plus à Ferney mais à Lausanne, comme précepteur, «chargé de dettes et d'une bâtarde, qui a fait un enfant» (Voltaire à Mignot, 17 mars 1775,019373). Après quoi l'on ne sait pratiquement plus rien de lui. A partir de mai 1780, il fait de fréquents séjours à Genève, où il reçoit ses amis et semble connaître une relative aisance (V, p. 329).

Situation de fortune

«Sa destinée est d'être toujours accablé de dettes», écrit justement Voltaire (D18620). Il s'endette en 1732, en 1740, en 1757, de plus en plus : l'arrêt du 2 août 1760 fixe ses dettes à 1 120 000 £ («onze cent vingt mille livres», écrit Voltaire le 20 janv. 1769, D15441) ; à la mort de son père, le 27 juin 1765, la commission de liquidation lui accorde 6000 £ par an (D16149), mais il doit entretenir Mlle Nollet, Sophie de Verven, la fille de celle-ci, sans compter les nombreux aventuriers qui les dupent ; d'où de nouvelles dettes que Voltaire se lasse de rembourser. Le 7 mai 1788 seulement, le Parlement de Paris rend un arrêt qui reconnaît ses droits et oblige sa fille, la comtesse de Rochechouart à lui verser une pension annuelle de 16 000 £ (V, p. 330), ce qui explique sans doute son train de vie relativement aisé à Genève.

Opinions

D. s'est longtemps intéressé aux manuscrits clandestins et aux livres interdits, soit qu'il ait été curieux de textes irréligieux, soit plus probablement qu'il en ait fait commerce. En 1755, il fait intervenir son père pour obtenir livraison de ses malles de livres, retenues à la douane (Ars., ms. 12056, cité par B, p. 29-31) ; «colporteur distingué de littérature clandestine», il semble également avoir composé et vendu quelques recueils du même genre (B, p. 32).

En septembre 1763, D. rencontre J.J. Rousseau à Môtiers-Travers, se lie avec lui et avec le docteur d'Ivernois ; mais Rousseau se brouille avec lui quand il le soupçonne d'entretenir des relations avec le pasteur Montmollin (V, p. 326-327). Voltaire s'est passionné pour ce fils de fermier-général réduit à la misère ; il l'a cru victime d'une coalition d'intérêts, il lui a supposé des dons, des qualités d'esprit et de cœur. Il a entrepris activement de lui faire restituer ses droits (V, p. 328). Il semble qu'il ait reconnu son erreur en 1775 (D19373). Sa correspondance - où ne se trouve aucune lettre de D. - reste le témoignage le plus important que nous ayons sur ce médiocre écrivain.

Activités journalistiques

D. s'est longtemps intéressé au journalisme, au moins depuis 1750, époque de sa collaboration à La Bigarrure (D.P.1 675) ; en 1763, il publie un compte rendu de L’ Emile dans le Journal encyclopédique (1er et 15 janv. 1763) et un compte rendu du Contrat social dans le Journal de jurisprudence (janv.-févr. 1763). La Bibliothèque de Neuchâtel garde 51 lettres de D. aux directeurs de la Société typographique (ms. 1145) et deux lettres de «Dourey», qui sont également de lui (ms. 1142). Cette correspondance permet d'éclairer la carrière journalistique de notre auteur. Dès le 8 août 1769, il offre ses services à Bertrand et Ostervald (V, p. 341) et le 26 août, il rappelle ses états de service : il a travaillé à La Bigarrure à La Haye pendant un an, après le départ du premier auteur (lettre du 26 août 1769 à Ostervald, ms. 1145, f° 427). Le premier auteur fut probablement le chevalier de Mouhy ; un changement de titre et de programme apparaît avec le t. IV (6 juin - 13 août 1750), qui pourrait signaler l'entrée en fonction d'un nouvel auteur ; D. aurait pu contribuer aux t. II-III. Voir à ce sujet la mise au point de S. Charles dans le «Catalogue des œuvres de Claude Crébillon», par J. Sgard. R.H.L.F., janv.-févr. 1966, n° 1, p. 18. Malgré ses efforts répétés pendant près de quinze ans (1769-1783), D. n'est jamais parvenu à entrer à la Société typographique. Il reste un « manœuvre » du Parnasse ; il corrige des épreuves, compose des tables des matières, rédige peut-être quelques contes moraux (lettre du 20 sept. 1769, ibid., f° 429 ; V, p. 344). Il se réclame de son correspondant à Paris, Meusnier de Querlon, et surtout de son protecteur Voltaire : il tente vainement d'arracher son patron à Gabriel Cramer (lettre du 16 janv. 1770, f° 432 ; V, p. 347), mais ne fera passer à la Société typographique que des exemplaires à contrefaire, entre autres les Questions sur l'Encyclopédie (8 nov. 1771), pour lesquelles il obtiendra de Voltaire des additions inédites (V, p. 335-339). H s'entremet également pour diverses contrefaçons d'ouvrages suspects : le Système de la nature (3 nov. 1770 et suiv.), L'Homme dangereux de Palissot (8 juin 1771 ; V, p. 359), la Confidence philosophique de J. Vernes (9 juil. 1771). C'est seulement en 1781, à Genève où il s'est installé, qu'il trouve une place de journaliste aux Annales politiques, civiles et littéraires. Ce journal, fondé en 1777 par Linguet et interrompu à la suite de son internement à la Bastille le 27 septembre 1780, est repris par Mallet Du Pan en août 1781. Les M.S. du 20 août 1781 annoncent : «Il y a toujours des gens habiles à succéder non seulement aux morts mais même aux vivants, lorsqu'ils peuvent le faire avec impunité et sans réclamation. C'est ainsi qu'on voit à Genève Mrs Mallet et Durey de Morsan continuer les Annales de Me Linguet. Ils se sont flattés sans doute que ce prisonnier ne paraîtrait pas de sitôt» (t. XVII, p. 377). D., qui est arrivé à Genève le 15 juin 1781, écrit à Ostervald, le 17 août : «Je suis en attendant mieux, le petit Collaborateur du Vice-Linguet» (ms. 1145, f° 516). Les Annales ont été publiées par la Société typographique, sans doute à Lausanne, du 30 avril 1781 au 15 mars 1783 (J.D. Candaux, «Les gazettes helvétiques», dans L'Etude des périodiques anciens, éd. M. Couperus, Paris, Nizet, 1972, p. 130-132 ; D.P.1 114, 115). A partir de mars 1783, Linguet reprend définitivement possession de son journal. D., qui reste en relations avec Mallet et avec Mercier, continue de solliciter son «cher patron» Ostervald (lettre du 29 juil. 1783, ms. 1145, f° 523), mais sa carrière de journaliste semble terminée. Les quelques lettres qui nous restent de lui à la B.P.U. de Genève pour les années 1793-1795 sont des factures de pâtissier non payées.

Publications diverses

Voir la liste des œuvres de D. dans V, p. 330-333 : L'Art de /..., Paris, Osmont, 1740 (en collaboration avec Baculard d'Arnaud). – Histoire du Prétendant, s.l., 1756. – Discours de M. Durey de Morsan « secrétaire du cabinet et des commandements de S.M. le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, pour sa réception à l'Académie Royale des sciences et belles-lettres de Nancy, le 8 mai 1757», Nancy, de Hoener, 1757. – Traité succinct de morale, ou Lois immuables, s.l., 1777- – D. a traduit les Moyens de lire avec fruit de Sacchini, Berlin, 1785 ; il a écrit plusieurs comédies : Le Voyage de l'Amour, La Statue animée, Les Amours du Docteur Lanternon (F.L.). Il a réuni la documentation du Testament politique du cardinal Jules Alberoni (publié par Maubert de Gouvest à Lausanne, chez Bousquet, en 1753). Avec Christin et Wagnière, il a rassemblé en 1773 les matériaux du Commentaire historique sur la vie de Voltaire (voir l'Avis préliminaire des Mémoires de Longchamp et Wagnière, et V, p. 332-333).

Bibliographie

F.L. 1769 ; B.Un. ; D.B.F. – Voltaire, Correspondence, éd. Besterman. – La Chesnaye Des Bois, Dictionnaire de la noblesse, 3e éd., Paris, 1863-1876. – Ars., ms. 11480, dossier Baculard d'Arnaud, f° 127-223. – (B) Benitez M., «Philosophes et libertins : le cas Durey de Morsan», dans Eros philosophe, dir. F. Moureau et A.M. Rieu, Paris, Champion, 1984, p. 21-38. – (V) Vercruysse J., «Joseph Marie Durey de Morsan chroniqueur de Ferney (1769-1772) et l'édition neuchâteloise des Questions sur l'Encyclopédie», S.V.E.C. 230, 1985, p. 323-391 : Vercruysse a réuni la plupart des documents relatifs à D., édité la majeure partie de sa correspondance avec la Société typographique et établi le dossier de l'édition neuchâteloise des Questions sur l'Encyclopédie.

Auteur(s) de la notice


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