264

Joseph DUFRESNE DE FRANCHEVILLE (1704-1781)

État civil

D'après Formey, Joseph Du Fresne de Francheville, dont Frédéric II reconnut «l'ancienne noblesse» par lettre du 17 septembre 1774 (Eloge, p. 72), «sortait de l'[...] illustre famille d'Oisy de Wallincourt, établie dans le Hainaut, et qui. dans le IXe siècle, ayant hérité [...] la seigneurie de Fresne sur l'Escaut, en a porté le nom depuis» (ibid., p. 70). Son grand-père, Joseph III Du Fresne, dit le comte de Fontaine, ayant été tué devant Bude, où il servait sous le duc Charles de Lorraine (1686), sa veuve, Ursule de Bretagne, fille d'un premier président au Parlement de Metz, «se remaria à un autre officier qui acheva de dissiper les biens qui appartenaient aux enfants du premier lit, encore en bas âge» (ibid., p. 71). Né à Toul en 1678, l'aîné, Joseph IV, négligea «le titre de comte, n'ayant pas de quoi le soutenir». Lieutenant de cavalerie réformé, « il prit le parti des finances » et recommandé à Pontchartrain par la duchesse de Foix, il devint contrôleur des douanes à Doullens, en attendant « qu'il fût en état de remplir un poste plus considérable. Mais son peu d'ambition [...] le déterminera [à demeurer] conseiller du roi, receveur des dites douanes ». « Sa charge ayant été supprimée en 1717 [...], il y fut continué par commission jusqu'en 1725» ; peu après, le duc du Maine, qui l'avait connu pendant son exil à Doullens, «détermina le Conseil du Roi» à le nommer, héréditairement, «à la recette de St Valeri sur Somme» (ibid.). C'est de son mariage avec Louise Coignart («Louise Catherine Le Coignard, d'une des meilleures maisons de la Champagne», d'après Formey), que naquit, à Doullens, le 19 septembre 1704, le futur Francheville. Etant «en danger de mort», celui-ci fut «baptisé par la sage-femme et apporté à l'église» le lendemain. Sa marraine était Antoinette Caudon, «femme de Mr Montauban, maire perpétuel» de la ville ; mais dans le registre paroissial, son père est simplement appelé «Joseph Dufresne, contrôleur aux tailles» (reg. de Saint-Martin de Doullens, Archives de la ville, 19 et 20 sept. 1704). Joseph Du Fresne de Francheville, chevalier, épousa Marie Anne Etiennette Françoise Le Verron de La Bertêcle, «d'une ancienne famille établie dans le Soissonnais», qui mourut à Paris le 23 janvier 1741 (Eloge, p. 74) ; il en «eut cinq enfants, nés à Paris» (p. 77) dont deux, encore vivants en 1782, furent ecclésiastiques. L'aîné, André (1731-1802), fut copiste de Frédéric II (avril-juin 1755), ensuite lecteur et bibliothécaire du prince Henri de Rheinsberg (jusqu'en 1802), puis de sa veuve. Il avait été chanoine de la cathédrale de Breslau et curé de Glogaw en Silésie (Eloge, p. 77 ; T, t. II, p. 24) ; il publia en 1772 une traduction de l'Histoire des dernières négociations de Gustave-Adolphe en Allemagne, de Priorato. Joseph, « le petit Francheville » (D5076), après avoir été en 1752 secrétaire de Voltaire (D4854, 5079), qui s'occupa ensuite de le placer (D5128, 5253, 5296), devint lecteur du prince Henri de Prusse (lettre à Voltaire du 5 févr. 1762, D10309 ; T, t. 1, p. 230) ; il reste difficile de séparer les carrières des deux frères ; voir les lettres des Francheville, père et fils, à Formey (Staatsbibliothek, Berlin, Darms. 2 i 17451). Notre journaliste se remaria dès 1741, à Paris, avec Marie Anne de Crossard, qui le «fit père de onze enfants, dont l'aîné, capitaine d'infanterie à l'âge de vingt-deux ans, [mourut] des suites d'une blessure reçue devant Schweinitz». Il vit «successivement mourir six enfants tous élevés». A sa mort, survenue à Berlin le 9 mai 1781, «quatre enfants de [ce] second lit lui [restaient] : deux fils, l'un [...], officier dans le régiment de Flemming à Breslau, l'autre dans les Accises à Berlin, et deux filles, dont l'aînée [était] lectrice de [...] la princesse royale de Prusse, [tandis que] la cadette [tenait] compagnie à sa mère» (Eloge, p. 77).

Formation

A quinze ans il fit paraître une élégie latine sur la mort d'un de ses maîtres (Illustrissimi Lud. Lorel tumulus, Amiens, 1719, in-40) et il «acheva ses humanités à Paris». Son professeur de rhétorique, le P. Porée, finit de «faire passer» en lui «le goût de la belle latinité» (Eloge, p. 72). Comme ses parents le destinaient à l'état ecclésiastique, « on le retira du collège des Jésuites pour le mettre dans un séminaire, où il fit son cours de théologie» (p. 73). Beaucoup plus tard, il fut membre de l'Académie de Berlin, au «renouvellement» de celle-ci (p. 75), et l'Académie impériale des Curieux de la nature l'accueillit en 1768.

Carrière

Son père ayant obtenu «un emploi lucratif», «on lui fit quitter la théologie», vers 1726 ou 1727, pour l'envoyer travailler dans les bureaux des finances. «Son application lui fit bientôt découvrir des abus sans nombre dans le département des cinq grosses fermes, et à vingt-quatre ans il conçut le projet d'une Histoire générale des finances dont le but eût été d'éclairer le gouvernement», et qui devait comporter 40 volumes ; mais Fleury « appréhendait qu'on ne répandît trop de lumières sur les opérations des fermiers généraux » : malgré une intervention du chancelier d'Aguesseau, lointain parent de Francheville, il «fit arrêter l'impression et saisir le manuscrit qui était alors chez le censeur». «Au désespoir», le jeune financier «voulut quitter la France au même instant» ; il en fut dissuadé par le comte et le marquis d'Argenson qui «le retinrent par l'espérance qu'ils seraient un jour ministres, et très en état de protéger son travail » (p. 73), mais «les fermiers généraux, avertis de son dessein, lui interdirent l'entrée de leurs dépôts». Il relut Télémaque et écrivit alors son Histoire des premières expéditions de Charlemagne, roman utopique qu'il dédia à Frédéric II le 29 novembre 1740 ; le roi l'invita aussitôt. Son départ fut retardé de quelques mois par la mort de sa femme et son remariage ; dans le courant de l'automne, il s'arrêta à Francfort-sur-le-Main pour assister à l'élection de l'empereur, Charles VII, c'est-à-dire aux grandes manœuvres diplomatiques du maréchal de Belle-Isle. Il en profita pour lancer L'Espion turc à Francfort, «lettres imprimées furtivement en ce pays-là sous le nom de Londres, dans lesquelles les Français [étaient] fort maltraités, et la plupart des autres fort loués» (Bonardy à Bouhier, 27 avril 1742, Correspondance littéraire du président Bouhier, éd. H. Duranton, n° 5, U. de Saint-Etienne, 1977, p. 80). Si l'on devait en croire Formey, c'est à la «main mercenaire» d'un successeur qu'il faudrait attribuer le caractère subversif de ce journal. Quoi qu'il en soit, Belle-Isle «employa tout son crédit pour perdre » Francheville, et à son arrivée à Potsdam Frédéric II refusa de le recevoir. Il entra cependant «à son service avec le titre de conseiller de cour le 5 octobre 1742 » (Eloge, p. 75) grâce à l'intervention du conseiller Jordan et M. de Happe, ministre d'Etat, l'employa au «département du commerce et des manufactures » : le Grand Directoire le chargea particulièrement d'« examiner, tant l'état des manufactures de soierie qu'on venait d'établir [...], que les plantages de mûriers dont Berlin était entouré» (p. 76). En 1751 et au début de 1752 - déjà «six mois de peine», pour lui, selon Voltaire, à la date du 29 déc. 1751 (D4635) - il s'occupa de l'édition du Siècle de Louis XIV, pour lequel il servit à celui-ci de prête-nom (D4622, 4625, 4632, 4753) : acquisition (D4632), au moins fictive (D4852), du privilège pour la Prusse, lecture et correction des épreuves (D4622, 4632), dépôt des volumes imprimés (D4763). Voltaire demeura chez lui, 20 Taubenstrasse, du 8 décembre 1752 au 5 mars 1753 (D5102, n.), et, d'après Thiébault (t. I, p. 344), c'est d'une de ses fenêtres qu'il vit brûler Le Docteur Akakia, «sur la grande place de Berlin, qu'on appelle la place des gendarmes». Il devint ensuite lecteur et secrétaire du prince Guillaume Auguste de Prusse et après sa disgrâce (été 1757) le suivit à Orangebourg où il demeura plusieurs mois, jusqu'à la mort de celui-ci, formant, avec le «ci-devant quartier-maître de son régiment», Hainchelin, «la seule société qui lui fût demeurée fidèle» (T, 1.1, p. 202). Pendant les quinze dernières années de sa vie, il participa très ponctuellement aux «assemblées» de l'Académie de Berlin, où il recueillait «la substance qu'il déposait dans ses feuilles».

Situation de fortune

Comme conseiller aulique de Frédéric II, Francheville recevait «une pension de 240 écus par an». C'était «peu de chose» (Eloge, p. 75), et les «commissions» dont le chargea le Grand Directoire lui furent certainement plus profitables. Mais Thiébault nous dit qu'« il est mort pauvre », en précisant que, «peu estimée», sa «gazette littéraire» ne «lui était pas d'un grand secours» (t. II, p. 290). En 1752 il n'avait évidemment «point de remise» (D5102), ni de carrosse, et, en certaines occasions (D4705), Voltaire lui prêta le sien. Le philosophe parle des petits gains qu'il envisage pour lui, d'une façon assez déplaisante : dans une lettre à G.C. Walther, datée du 28 décembre 1751 (D4632), il prétend qu'«avec le secrétaire et M. de Francheville qu'il a fallu payer», le Siècle de Louis XIV lui a coûté «environ deux mil écus», ce qui est probablement inexact, et il invite le libraire à donner «un présent de 50 écus à Francheville» pour avoir «la préférence sur d'autres». Le 15 janvier 1752 (D4763) il lui annonce qu'Arkstée et Merkus ont offert « 1800 écus à M. de Francheville de l'édition» et lui propose une transaction : «On vous donnera les 2500 exemp. pour 1500 écus, ce qui est à peu près les 500 ducats que vous offrez avec l'honoraire dû à M. de Francheville», ces 1500 écus représentant «le compte juste de tout ce que l'ouvrage [...] a coûté» à celui-ci (D4773, juin 1752). Le 18 novembre il écrit au même libraire que Francheville ayant «fait un poème sur les vers à soie» (Le Bombyx), il «voudrait avoir une douzaine d'écus de son poème et des exemplaires reliés pour faire des présents».

Opinions

Sur certaines répercussions de l'action de F. contre les «gens de finance», voir la notice «Dupin» par J.P. Le Bouler. Par ailleurs, un anonyme écrivait à Lekain le 5 juillet 1754 qu'il avait été «confirmé dans [son] zèle» pour Voltaire par M. de Francheville, «le plus honnête homme de la terre», «l'amitié d'un tel homme» suffisant «pour venger» le philosophe «de la haine des rois» (D5862). Le «caractère loyal et candide» de Francheville charma le chevalier Mitchel, ministre d'Angleterre à Berlin, «qui se mettait toujours à côté de lui et le servait lui-même» (T, t. II, p. 69), mais «son ami de cœur» avait «toujours été» Charles Etienne Jordan (Eloge, p. 75). Avant que sa réputation s'établît, la dédicace de sa traduction de Boèce, « adressée aux francs maçons, qui n'étaient pas alors aussi bien connus qu'ils le sont à présent (1782), rebuta les dévots et fit tort à l'ouvrage» (ibid.). Il figura parmi les cinq académiciens catholiques de Berlin qui assistèrent au service funèbre donné pour le repos de l'âme de Voltaire le 30 mai 1780 (T, t. II, p. 360).

Activités journalistiques

D'après F.L. 1769 (t. II, p. 185), «les histoires, les journaux, les écrits polémiques de M. de Francheville [étaient] absolument inconnus» chez nous en 1769. Il semble que ce soit encore le cas aujourd'hui. Il publia en 1739 Le Postillon français, Bruxelles, 2 part, (mois de mai et de juin) en un vol. in-12 (D.P.2 1134) ; en 1741, L'Espion turc à Francfort pendant la Diète et le couronnement de l'Empereur, «Londres, chez les libraires associés» (D.P. 1 390). F.L. (1769, t. II. p. 529) lui attribue aussi un Spectateur en Allemagne, Berlin, 1742 (D.P.1 1215), et un Observateur hollandais, Leuwarde, 1745 (D.P.1 1077), qui précéda de dix ans celui de J.N. Moreau. Selon Formey (p. 76) «pendant la guerre de 1756, il travailla à une gazette politique [qui] ne se soutint pas » et «commença l'an 1764 une gazette littéraire qui eut plus de succès». Il s'agit de la Gazette politique (D.P.1 580) et de la Gazette littéraire de Berlin (D.P. 1 5 71). D'après B.Un. et D.B.F., il poursuivit celle-ci jusqu'en 1781. Il en envoie les «271 premières feuilles» à Formey en 1775 pour que celui-ci complète sa collection (Staatsbibliothek, Berlin, Darms. 2 i 17451, f° 3, lettre du 27 juil. 1775). Le Bauld de Nans prit sa suite (voir ce nom).

7. Histoire générale et particulière des finances, où l'on voit l'origine, l'établissement et la régie de toutes les impositions par Du Frêne de Francheville, Paris, De Bure l'aîné, 1738, in-40 (t. I et II, Histoire du tarif de 1664 ; t. III, Histoire de la Compagnie des Indes ; ce tome fut réimprimé avec son titre particulier en 1746). – Essais de conversations sur toutes sortes de matières, s.l., 1741, in-12 de IV-68 p. – Relations curieuses de différents pays nouvellement découverts par M ***, Paris, 1741, in-8°. – Les Premières expéditions de Charlemagne pendant sa jeunesse et avant son règne, composées par Angilbert, surnommé Homère, auteur contemporain, Amsterdam [Paris], 1742, in-8°. – La Consolation philosophique de Boèce. Nouvelle traduction, avec la vie de l'auteur, des remarques historiques et critiques et une dédicace massonique, par un Frère masson, Berlin, 1744, 2 vol. in-8°. – Le Bombyx, ou le ver à soie, poème en 6 livres, Berlin, 1755, in-8°.

F. a aussi «donné [à l'Académie de Berlin] un grand nombre de dissertations sur je ne sais combien de sujets absolument différents, dont il faut convenir qu'il y a peu de profit à tirer, parce que M. de Francheville, fort savant d'ailleurs, avait beaucoup trop de bonhomie pour qu'on pût avoir une véritable confiance dans tout ce qu'il rapportait» (T, t. I, p. 289-290). Il y débuta «par une ode», et «sa première dissertation fut sur la pourpre des Anciens», la dernière, «sur la manière d'adoucir le fruit du marronnier d'Inde». Mais il était plutôt considéré comme un historien, spécialiste du Moyen Âge, et il « avait même conçu le projet d'une Histoire universelle, qui [...] manquait alors. Elle devait commencer à l'avènement de la maison de Habsbourg au trône impérial et finir où commence l'Histoire du président de Thou» (Eloge, p. 75-76) : fait notable, si l'on songe à ses relations avec Voltaire. De tous ses mémoires, le seul qui semble avoir conservé une réputation est la «Dissertation sur l'origine du peuple prussien» (Mémoires de l'Académie de Berlin, 1749, p. 501-519).

Bibliographie

B.Un. ; D.B.F. ; Cior 18. – Voltaire, Correspondence, éd. Besterman. – Formey, « Eloge historique de M. de Franche-ville», Nouveaux Mémoires de l'Académie royale des sciences et belles-lettres [de Berlin]. Année 1782. Avec l'histoire pour la même année, Berlin, G.J. Decker, 1784, p. 70-78. – Thiébault D., Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, Paris, Didot, 1860.

Additif

Opinions:  Dans son étude, La Gazette littéraire de Berlin (1674-1792) (Champion, 2006), François Labbé met en valeur l’importance de la Franc-Maçonnerie dans la pensée de Dufresne. Lors de son séjour à Francfort en 1741-1742, il est probablement associé aux travaux de la loge d’Union de Francfort (p. 20). À Berlin en 1744, il publie une traduction de la Consolation philosophique de Boèce dédiée à ses frères francs-maçons. Il y développe l’idéal d’Anderson, fait de tolérance, d’indépendance, de vertu antique.

Bibliographie:  Labbé, François, La Gazette littéraire de Berlin (1674-1792),Champion, 2006,  (J. S.).

Auteur(s) de la notice


Ce dictionnaire est mis à disposition du public avec l'aimable autorisation de la Voltaire Foundation

Site mis en ligne par le IHRIM UMR 5317 et l'ISH USR 3385 - Mentions légales - Remerciements - Contacts - Se connecter - Créér un compte

IHRIM   ISH