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Jean DUBOIS-FONTANELLE (1732-1812)

État civil

Jean Gaspard Dubois est né à Grenoble le 29 octobre 1737 (B.V. Grenoble, ms. R 7710, f° 61, R, M), de Pierre Dubois, procureur au Parlement et de Claudine Vaganay (M, D.B.F.). Son père Pierre Dubois était le descendant par les femmes du sculpteur Jacob Richier, dont il avait hérité la maison sur le quai où vivait sa famille à Grenoble (Pilot de Thorey). Il épouse, sans doute en France vers 1766, Marie Thérèse Anne Moll, née à Amsterdam vers 1741 (S, t. II, p. 274, n. 920). Il écrit dans une lettre d'avril 1766 : «Je vais m'ennuyer quelque fois dans le monde mais je le quitte bientôt pour rentrer dans mon cabinet où je vis avec mes livres, où je me trouve parfaitement bien. Lorsqu'ils me fatiguent, je retrouve les plaisirs domestiques auprès d'une femme honnête au sort de laquelle je viens d'unir le mien ; elle a beaucoup d'esprit naturel et de gaité et une sensibilité qui vaut bien mieux que la culture» (B.V. Grenoble, ms. R 6110). Il eut de ce mariage un fils, Philippe Marie, né vers 1767 à Paris, et une fille, Caroline, née en 1775 à Deux-Ponts, et qui eut comme parrain le prince de Deux-Ponts, Maximilien Joseph de Bavière (M). Philippe Marie mourut à Chimilin dans l'Isère en 1846, après avoir eu trois filles et un fils, Philippe Pierre, qui devint militaire et mourut à Cherchell sans postérité (A.D. Isère, fonds Masimbert). Caroline épousa en 1793 Charles de Renauldon qui fut maire de Grenoble de 1800 à 1815 ; ils eurent un fils, Charles Claude, né en 1793, qui devint avocat et préfet, qui édita le Cours de Belles-Lettres de D. et nous a transmis sur lui plusieurs documents (B.V. Grenoble, ms. R 4736). Marie Thérèse Anne s'établit en 1793 chez son beau-fils Renauldon (Michel). D., qui avait pris à son arrivée à Paris le nom de Dubois-Fontanelle, mourut à Grenoble le 15 février 1812 et fut enterré le 17 (Discours de Champollion-Figeac, Journal du département de l'Isère, 21 févr. 1812). La signature qui figure sur son acte de décès n'est pas celle de Stendhal, mais celle de Chérubin Joseph Beyle, officier d'état civil, les témoins étant Champollion le jeune et Champollion-Figeac.

Formation

Il fit ses études au collège des Jésuites de Grenoble ; encore inscrit au collège pour l'année scolaire 1754-1755 en classe de physique, il ne quitte sans doute Grenoble qu'en 1755. Sur la recommandation de son compatriote Mably, il devint secrétaire de Fréron puis rédacteur de L'Année littéraire (B.Un. ; F.L.; M).

Carrière

Ses débuts semblent avoir été difficiles ; dans une lettre du 1er janvier 1762 adressée à Baculard d'Arnaud, il évoque le temps où celui-ci l'a secouru alors que «tout le monde l’abandonnent» (B.V. Grenoble, ms. N 3515). Il tenta d'abord la carrière diplomatique et fut « attaché en qualité de secrétaire à l'ambassade de Hollande, d'où il ne revint qu'en 1762, après le rappel du comte d'Affry» (B.V. Grenoble, ms. R 7710, f° 61). A la fin de son séjour en Hollande, il suit l'ambassadeur sur les champs de bataille (camp de l'armée du Bas-Rhin). A son retour à Paris, il tenta la carrière littéraire et fit jouer deux comédies, Le Connaisseur (1762) et Le Bon Mari (1763), qui n'eurent aucun succès. Il acquit soudain la célébrité grâce à un drame, Ericie ou la Vestale, joué au Théâtre-Français en octobre 1767, interdit aussitôt par le censeur, puis par l'archevêque de Paris et par la Sorbonne (M.S., 30 oct., 1er et 12 nov. 1767). La pièce fut jouée à Lyon en juin 1768 et de nouveau interdite (M.S., 11 juin 1768) ; imprimée en Angleterre, elle fut lacérée et brûlée et valut aux colporteurs une condamnation aux galères (M.S., 20 oct. 1768 ; voir également la lettre de Diderot à Sophie Volland du 8 oct. 1768, Roth-Varloot, t. VIII, p. 186-187) ; elle ne fut jouée qu'en août 1789. D. est obligé de quitter précipitamment Paris en février 1770, pour échapper à des persécuteurs qu'il désigne dans une lettre datée de décembre 1769 : l'abbé T. et Christophe. Il s'agit sans aucun doute de l'abbé Terray et de Christophe de Beaumont. L'affaire de la Vestale, selon D., n'est pas le véritable motif de leur haine. Il écrit : «ma tragédie, bonne ou mauvaise, n'est qu'un prétexte dont le ministre des finances se sert pour cacher un véritable sujet de mécontentement. La plaisanterie sur la rescription des fermes est son grand grief : mais enfin on ne peut pas la regarder comme de moi ; elle a été faite par tous les intéressés. Il serait dur d'en être puni seul» (B.V. Grenoble, ms. R 6110). Il s'était fait connaître comme journaliste et accepte la proposition que Lacombe lui avait faite trois mois plus tôt, de diriger une gazette pour le compte du prince Maximilien. Il arriva à Deux-Ponts en 1770 et y demeura six ans. En 1775, il demande son aide à Turgot ; il écrit : «Mes persécuteurs sont deux prêtres, dont l'un était ministre et l'autre est archevêque». Il sollicite la protection de «l'homme éclairé qui réunit ce beau titre à celui de ministre qui jusqu'ici a semblé toujours exclure le premier». Ce serait le triomphe de la philosophie que de réparer le mal causé par la théologie. En janvier 1776, il annonce qu'il négocie la liberté de son retour à Paris et la vente de son établissement. En avril 1776, il écrit : « Mon exil finit ; je viens d'obtenir la liberté de retourner à Paris et d'y paraître comme si je ne l'avais jamais quitté, sans crainte d'être inquiété par personne. Le ministre qui m'en avait éloigné a perdu, avec sa place, le pouvoir de me nuire. L'archevêque de Paris n'en a guère» (B.V. Grenoble, R 6110). En novembre 1775 pour le remercier d'avoir «pendant six ans» assuré la fortune du journal, Maximilien accepta d'être parrain de Caroline à qui il assura une pension viagère de 300 £ (B.V. Grenoble, ms. 4736, pièce 6). Cette pension, payée jusqu'en 1791, rétablie en 1806, de nouveau interrompue, fit l'objet d'un procès de la part de Catherine Renauldon jusqu'en 1838 (ibid.). Cette sollicitude du prince à l'égard de Caroline suscita à Grenoble des commérages (S, p. 328 ; cf. note de H. Martineau, t. II, p. 274-275). A son retour à Paris en 1776, D. se consacra au journalisme. Au début de la Révolution, il se vit accuser, par des lettres anonymes, d'être protégé par le pouvoir royal. Panckoucke lui conseilla de s'effacer et de regagner le Dauphiné (Tucoo-Chala, p. 472). D. se retira à Grenoble et selon Stendhal, «fut trop heureux d'être professeur logé» (S, p. 331). En 1796, il fut nommé professeur de Belles-Lettres à l'Ecole centrale, nouvellement créée, et y demeura jusqu'en 1803 (R ; M). En 1808, il devient bibliothécaire de la ville. En 1809, lors de la création de l'Université impériale de Grenoble, il est nommé doyen et professeur d'histoire ; il prononce en 1810 le discours d'installation de la Faculté des Lettres (B.V. Grenoble, T 1458). Il est successivement membre, puis président de l'Académie delphinale où il présente plusieurs communications (Table des matières contenues dans les Mémoires de l'Académie Delphinale, S 1, 20, 39, 42 ; S 2, 38, 63, 64). Agé et malade, D. fut suppléé dans ses fonctions diverses de 1808 à 1812 par Champollion-Figeac (bibliothécaire-adjoint et secrétaire de la Faculté) et par Champollion le jeune, qui fut nommé professeur-adjoint de la chaire d'histoire, fut chargé de cours et prononça le discours d'installation de la Faculté à sa place.

A Paris, à partir de 1776, il habite «rue Thévenet au coin du cul de sac de l'Etoile», et à Grenoble, de 1796 à 1803, dans les locaux de l'Ecole Centrale, rue Neuve (adresse qui figure sur son acte de décès).

Situation de fortune

Sans fortune personnelle, il a mené une vie besogneuse. Stendhal parle de sa «pauvreté constante» (S, p. 328), de son «infortune constante» (p. 330), le montre «brisé par le malheur et par le caractère de sa diablesse de femme» (p. 332). A son arrivée à Paris, moins fortuné que les compagnons dont il partage les folies et les orgies, il paie son écot en écrivant et en lisant de petits contes immoraux en vers. Ni la littérature ni le journalisme ne semblent l'avoir enrichi. Après avoir travaillé huit ans à la Gazette de France, «il obtint les mille écus de retraite accordés à ses prédécesseurs immédiats. MM. l'abbé Arnaud, Suard et Bret : il n'en jouit que pendant dix-huit mois» (B.V. Grenoble, ms. R 7710, f° 61). La Révolution le priva de ce revenu et l'obligea à se tourner vers l'enseignement. A la fermeture de l'Ecole Centrale, il perd son traitement de professeur et vit chichement à Chimilin.

Opinions

Le scandale d'Ericie lui valut une réputation de philosophe militant qu'il n'avait sans doute pas cherchée. Commentateur politique du Mercure et de la Gazette, il eut plutôt le goût de la modération. Ennemi du despotisme, il fut cependant favorable à la Révolution et, selon le mot de Stendhal, «resta toujours citoyen français» (S, p. 331). Il participa à Grenoble aux fêtes révolutionnaires et fut choisi pour brûler les « rouleaux du despotisme» (A.D. Isère, LL 218). Idéologue convaincu, il se réclame, dans sa critique littéraire, de Locke, de Voltaire et de Condillac. Sa largeur d'esprit, son goût classique, sa vaste culture lui valurent l'admiration de ses élèves, en particulier de Stendhal (M ; Del Litto, p. 13 et suiv.). Quelques lettres de lui sont conservées à Grenoble (à Baculard d'Arnaud, ms. N 3515 ; au marquis Capacelli, B.V., mss N 1042 et 1907 ; à Champollion-Figeac, ms. N 1042, et à Chalvet, son prédécesseur à la Bibliothèque), ainsi que de nombreux brouillons de ses lettres (R 6110) et plusieurs manuscrits de ses articles (R 7710, R 9760).

Activités journalistiques

Il aurait collaboré à L'Année littéraire de 1754 à 1775 (B. Un.; F.L. ; R) : cette collaboration fut certainement épisodique, car sur ces vingt années, D. en passa environ la moitié à l'étranger. La biographie manuscrite de Grenoble ne parle que du Mercure, qu'il entreprit après sa traduction des Métamorphoses d'Ovide : « Le public accueillit aussi favorablement plusieurs morceaux littéraires qu'il inséra dans le Mercure de France, pendant neuf ans qu'il en dirigea la partie politique. C'est à ce travail qu'il dut ensuite la rédaction de la Gazette de France, qu'il garda pendant 8 ans» (B.V. Grenoble, R 7710, f° 61). Si l'on en croit cette chronologie, D. serait entré au Mercure vers 1770 ; il est entré à la Gazette en 1783. Son exil en 1770 paraît toutefois exclure une participation à la rédaction du Mercure ; tout au plus fut-il à cette époque correspondant du journal. Pensionné de la Gazette en 1787 ou 1788, il aurait perdu, dix-huit mois plus tard sa pension, sans doute au moment où il dut quitter Paris. Ces dates restent pourtant très hypothétiques et D., chargé dans ces journaux, de la «partie politique» a pu, à diverses époques, envoyer simplement des nouvelles des pays du Nord.

Il a collaboré à la rédaction de L'Observateur français à Londres en 1773, quand Damiens de Gomicourt, son fondateur, fit transférer le journal à Deux-Ponts (D.P.1 1076).

Journal de politique et de littérature, édité par Panckoucke, à Bruxelles et à Paris, 1774-1783 (réuni au Mercure en 1778 ; D.P.1 684) : D. y entre à la fin de 1776 (M.S., 6 déc. 1776), pour en assurer la partie politique ; il y demeure jusqu'en 1781, époque probable de son entrée à la Gazette de France ; mais il continuera d'écrire pour divers journaux de Panckoucke, notamment le Journal historique et politique (D.P.1 754) et le Journal politique de Bruxelles (D.P.1 777).

Gazette universelle de littérature ou Gazette des Deux-Ponts (D.P.1 507) : D. fonde en 1770 le bureau de nouvelles et la gazette, qu'il dirige jusqu'à la fin de 1775. Une lettre de Guynement de Kéralio (voir ce nom) à Gjôrwell (voir ce nom) en date du 29 juillet 1770 (fonds Gjôrwell de la B.R. de Stockholm) précise la date initiale de la direction de D. : il a pris en main le journal trois mois plus tôt (début mai), il y a déjà 500 souscripteurs ; Voltaire, d'Alembert, Diderot et Duclos ont honoré la gazette de leurs « suffrages » ; Kéralio se préoccupe de trouver des correspondants étrangers (et en particulier le journaliste Gjôrwell pour la Suède). Le 20 août 1770, D. écrit à Formey pour lui demander une contribution régulière : « des nouvelles fraîches et sûres et de tout genre, voilà à peu près ce qu'il faut pour la gazette politique ; la littérature demande de bonnes notices ; celles des ouvrages allemands et autres qui se publient dans le nord feraient beaucoup de plaisir en France, où l'on commence à connaître la littérature étrangère» (Staatsbibliothek Berlin, Nachlass Formey). Une dizaine de lettres de D. à Formey entre 1770 et 1775 semblent indiquer une collaboration suivie mais anonyme de Formey. Interrompue en 1781, la gazette prend en 1783 le titre de Journal de littérature française et étrangère, qu'elle garde jusqu'en 1792 ; mais à cette époque, D. n'en fait plus partie. Si l'on en croit les propos un peu vagues de Stendhal (S, p. 330-331), D. aurait gardé des intérêts dans la gazette jusqu'au moment de sa suppression par les armées de la Révolution. En fait le « Privilège de l'Etablissement d'une Imprimerie et de deux gazettes politique et de littérature» accordé par le duc de Deux-Ponts à Le Tellier en 1776 précise les possesseurs précédents de ce privilège : « d'abord [en 1769] le Sr La Combe, libraire», suivi par «le Sr Varennes, av1 au Parlement de Paris [jusqu'au 15 mai 1773]». Le privilège est renouvelé « à une société de gens de lettres et d'amateurs, laquelle [...] l'a transmis au Sr Fontanelle qui offre de le céder à Le Tellier» (privilège du 20 mars 1776, Landesarchiv Speyer B 2/225 ; voir Kuhn, p. 241-242). D. n'aurait donc gardé le privilège que de mai 1773 à septembre 1776 au plus. Jean Louis Castilhon, qui viendra lui-même à Deux-Ponts en 1777, donne dans une lettre du 19 janvier 1776 à D. quelques précisions sur le fonctionnement de l'entreprise au moment où se termine l'activité de son prédécesseur. Les frais de composition pour les deux gazettes s'élèvent alors à 8000 £, et le produit des ventes à 10 000 £ (H.S.D.). (Renseignements fournis par J. Schlobach).

Gazette de France : D. succède à Antoine Bret le Ier juillet 1783 ; il sera rédacteur unique de la Gazette pendant huit mois ; en mars 1784, Mallet Du Pan lui est adjoint pour la partie politique (G. Feyel, L'Annonce et la nouvelle : la presse d'information et son évolution sous l'ancien régime (1630-1788), thèse, U. de Paris IV, 1994, t. III, p. 980-981).

Publications diverses

Connu surtout par Ericie et par sa traduction des Métamorphoses d'Ovide en 1767, D. s'essaya successivement et sans grand succès à tous les genres à la mode : comédie sentimentale, drame historique, conte moral, traduction de romans anglais. Son Cours de Belles-Lettres, rédigé à l'Ecole Centrale de Grenoble (avec une préface du 20 septembre 1798) et publié en 4 vol., chez Dufour en 1813, reste son ouvrage le plus important. On trouvera la liste de ses œuvres dans Rochas et dans Cior 18, ^25518-25536. Y ajouter le recueil manuscrit de poésies fugitives et de contes rassemblés dans les deux volumes manuscrits «Mea Juvenilia» à la B.V. de Grenoble.

Bibliographie

B.Un.; Q. ; D.B.F. ; Tucoo-Chala. – A.D. Isère, fonds Masimbert. – B.V. Grenoble, ms. R 7710, f° 61-64, notice biographique anonyme ; ms. R 4736, correspondance de C.C. Renauldon ; ms. R 9760, «Coup d'œil sur la tragédie» de D. avec notes de l'abbé Gattel ; ms. R 6110, brouillons et minutes de la correspondance de D. – (R) Rochas A. de, Biographie du Dauphiné, Paris, Charavay, 1856. – Pilot de Thörey, notice bibliographique de D. et additifs : Revue des Alpes, n° 72 et 73, 1858. – (M) Martineau H., Petit Dictionnaire stendhalien, Paris, éd. du Divan, 1948. – (S) Stendhal, Vie de Henry Brulard, éd. H. Martineau, Paris, éd. du Divan, 1949. – Id., Vie de Henry Brulard, éd. V. Del Litto, Paris, Pléiade, 1982. – Del Litto V., La Vie Intellectuelle de Stendhal, genèse et évolution de ses idées (1802-1821), Paris, P.U.F., 1959- – Michel F., Fichier stendhalien, Boston, Hall and Co., 1964, t. I. – En ce qui concerne les gazettes de Deux-Ponts (renseignements fournis par J. Schlobach) : Pfälzisches Staatsarchiv Speyer, B2/225/3, fol. 16 ; (H.S.D.) Hessisches Staatsarchiv Darmstadt (Hausarchiv), Abteilung Du, Kon-volut 128 ; Kuhn K.H., Das Französischsprachige Pressewesen im Herzogtum Pfalz-Zweibrücken, diss. dact., Trier, 1989.

Auteur(s) de la notice


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