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Jean DONNEAU DE VISE (1638-1710)

État civil

«Jean Donneau naquit le 3 ou le 4 décembre 1638, et fut baptisé le 5, fils d'Antoine Danneau [sic] de Visé, maréchal des logis de Monsieur, frère unique du Roi, et de Dlle Claude Gaboury» (Jal). Son parrain était Jean Gaboury, son grand-père, «valet de chambre ordinaire du Roi et garde-meuble de S.M. » ; sa marraine, Renée Coudray, femme de Jacques Donneau de Vizé, «commissaire de l'artillerie de France». De l'extrait baptistaire reproduit par Jal et disparu depuis, il ressort que D. naquit le 3 ou 4 décembre et fut baptisé à Saint-Germain l'Auxerrois, non pas le 3 mais sans doute le 5. Son père, Antoine Donneau (1599-1676) était le quatrième fils de Gilles Donneau, écuyer et gentilhomme du pays de Liège, établi en France en 1562 et naturalisé en 1579 (Mongrédien, p. 89) ; Antoine Donneau fut, comme son père, officier au service du roi puis de Monsieur, et s'illustra lors de plusieurs campagnes. Il épousa Claude Gaboury, fille d'un officier de la couronne, et eut d'elle cinq enfants : Jean, l'écrivain ; Henriette (6 oct. 1641-29 août 1737), qui sera femme de chambre de Marie Thérèse, puis du duc d'Anjou ; Claude, qui épousera Savinien de Rifflé ; Marie Madeleine (née en 1652), qui épouse en 1677 son cousin germain Gaspard Donneau (1630-1699) ; Jacques, qui sera portemanteau de la Reine (pour la généalogie de la famille Donneau, voir Mongrédien, p. 89-94). D., qui renonça, on ne sait pour quelle raison, à la carrière des armes, se montra jaloux de la réputation de sa famille et publia dans le Mercure de février 1699 (p. 158-195) une longue et confuse généalogie des «Devizé» ; les faits d'armes de son père, Antoine Donneau, et de son cousin germain, Gaspard Donneau, y étaient longuement énumérés. Les Donneau de Visé eurent cependant du mal à obtenir leurs lettres de noblesse : n'ayant pu fournir sur requête leurs titres en 1668, ils durent recourir au roi qui, par lettres patentes du 25 avril 1670, les dispensa de preuves ; la Cour des aides ayant refusé de s'incliner, le roi dut user d'autorité ; les lettres de noblesse des Donneau ne furent enregistrées que le 3 juillet 1673 (Mongrédien, P- 95-97).

D. se maria une première fois en 1670 avec Anne Picou, fille de feu Robert Picou, peintre et valet de chambre du roi, garde des tableaux de ses cabinets, et d'Anne Sauvequin (M.C., contrat de mariage, 20 juil. 1670, p. 179). Anne Picou meurt en 1681 (M.C., testament, 4 mars 1681, et inventaire après décès, 11 juin 1681, p. 179). D. se remarie, le 14 janvier 1698, avec Marie Catherine Le Hongre, fille d'Etienne II Le Hongre, «maître sculpteur et bourgeois de Paris» (Jal, art. «Vizé» et «Le Hongre»). Il a d'elle plusieurs enfants dont on ne sait rien ; vers 1705, dans une supplique adressée au roi, il se dit «obligé de nourrir trois enfants» (Mongrédien, p. 112). Dans la même lettre, il fait allusion à «deux opérations» qu'il doit subir. Il devient aveugle en 1706 ; il meurt au Louvre le 8 juillet 1710. Son nom s'écrit « Devizé », « de Vizé » ou « de Visé », cette dernière forme étant, d'après Jal, celle que donne l'extrait baptistaire.

Formation

Moreri affirme qu'il était destiné à l'état ecclésiastique et déjà pourvu de bénéfices quand il quitta le petit collet pour se marier. Sa vocation littéraire se manifeste plus tôt encore : dès février 1662, il demande un privilège pour son premier livre, les Nouvelles nouvelles.

Carrière

Il se fait connaître en 1663 par ses prises de parti contre et pour Corneille, par ses attaques contre Molière ; il fréquente alors les milieux précieux de la capitale et figure, avec Boursault, de Pure et Somaize, dans les Délices de la poésie galante de 1663 (Adam, t. III, p. 159). Il se réconcilie avec Molière pour représenter au Palais-Royal sa première comédie, La Mère coquette ou les Amants brouillés (23 oct. 1665). Après avoir donné deux ou trois comédies, il se lance en 1670 dans la tragédie avec machines et grand spectacle, qui lui vaudra ses plus grands succès ; après la mort de Molière, il écrit, avec Thomas Corneille, pour la troupe du théâtre Guénégaud : Circé, le 17 mars 1675, puis La Devineresse, le 19 novembre 1679 (en collaboration avec T. Corneille) connaissent de véritables triomphes (Mélèse, p. 162) et valent à la troupe des recettes exceptionnelles (Adam, t. III, p. 199, 207). A partir de 1672 et surtout de 1678, le Mercure galant lui assure une place de premier plan dans la vie littéraire parisienne. Avec T. Corneille (contrat du 15 déc. 1681), il exploite méthodiquement le succès de son journal et s'assure une place de journaliste officiel et de panégyriste du roi ; il se donne en 1699 pour «historiographe de France» (Mercure galant, févr. 1699, p. 186), mais c'est à ses frais qu'il publie, de 1697 à 1703, la somptueuse édition des Mémoires pour servir à l'histoire de Louis le Grand (10 vol.) qui le ruinera.

Situation de fortune

Il passe pour avoir été le plus riche des écrivains du temps. Sa fortune personnelle semble pourtant avoir été réduite ; il a hérité de la charge de «garde-meubles de la maison du Roi, des princes étrangers et ambassadeurs extraordinaires » (M.C., contrat de mariage, 20 juil. 1670, p. 179) qu'avait détenue son grand-père Gaboury, mais cette charge est estimée à 500 £ (Mongrédien, p. 110). Sa première femme semble surtout lui avoir apporté des dettes (M.C., inventaire après décès, 11 juin 1681, p. 179) ; l'année de son second mariage, il paie les dettes de ses beaux-frères (ibid., 20 déc. 1698, p. 180), puis répare la maison Le Hongre ; il est en même temps subrogé tuteur des cinq enfants de son cousin G. Donneau (ibid., 16 mars 1699). C'est de sa carrière littéraire qu'il a tiré l'essentiel de ses revenus, et sans doute grâce aux conseils avisés de T. Corneille. Leur association au théâtre Guénégaud s'étant révélée fructueuse (plus de 1000 £ de recette pour chaque représentation de La Devineresse en 1679-1680), les deux écrivains transforment leur «convention verbale » en un « contrat de société » pour « l'exploitation du privilège du Mercure galant» le 18 janvier 1682 (M.C., p. 163 ; Mélèse, p. 163-166) ; ils s'engagent à «partager également les bénéfices, les dons en nature» et éventuellement, une pension accordée par le roi. D. entendait qu'on lui paie la propagande qu'il faisait en faveur du pouvoir : en témoigne sa lettre à Chamillard pour lui présenter la facture du t. X de ses Mémoires pour servir à l'histoire de Louis le Grand (Burger). Dans le domaine de la propagande, il aurait servi les intérêts des Stuart (Vincent, «Ecrits touchant la conversion de Charles II»), ce qu'on ne lui pardonna guère. Un Poème latin, Mercurius parisinus, présenté en 1705 à la reine Anne par l'Université d'Oxford atteste une réputation bien assurée outre-Manche (D. ; renseignements transmis par F. Moureau).

On ne connaît pas les bénéfices du Mercure ni ses recettes publicitaires, qui furent certainement considérables. Les pensions de D., elles, sont connues ; elles ont fait de lui «le mieux rente de tous les beaux esprits». Après une demande infructueuse en 1682 (Mélèse, p. 168), il obtient 6000 £ en février 1684, puis 2000 £ augmentées de 4000 £ en mars 1691 ; la charge de garde-meuble ayant été supprimée en 1697, il obtient 1000 £ de dédommagement ; le 7 juillet 1697, il obtient une nouvelle pension de 2000 £, ce qui porte ses revenus annuels à 15 000 £ (Mongrédien, p. III). Peu de temps après, il commence à connaître des difficultés d'argent. Le 17 août 1699, il passe un contrat avec un « bourgeois » qui lui a suggéré de demander au roi les « deniers non réclamés qui se trouvent dans les dépôts publics de la généralité de Lyon» (M.C., p. 181) ; en 1705, il supplie le roi de le sauver de la ruine (Mongrédien, p. 112) ; il n'en garde pas moins sa pension et les revenus du Mercure, ainsi que son logement au Louvre ; sa famille continuera d'ailleurs d'y habiter après sa mort (Moreri).

Opinions

Dans les Nouvelles nouvelles de 1663, il critiquait Corneille et Molière. Au cours de la querelle de L’Ecole des femmes, la même année, il prend la défense des «marquis» et attaque violemment Molière, avec qui il se réconcilie en 1665 (voir le détail de la querelle dans Mélèse, chap. I ; Adam, t. III, p. 286-292). Ces débuts fracassants lui ont donné une réputation de versatilité et de mauvaise foi. Camusat, qui ne l'aime pas, énumère complaisamment ses querelles (t. II, p. 198-215). On ne peut cependant lui refuser d'avoir été pendant 40 ans l'allié et le porte-parole des «modernes». Dès sa jeunesse, il appartient aux salons précieux, aux milieux artistiques, au «beau monde» ; il sera l'ami de Perrault, de Mme de Brégy, de Le Clerc, de T. Corneille ; et il attaque inlassablement les «savants» ou les partisans des «anciens», d'Aubignac, Boileau, Racine, La Bruyère. Il a joué un rôle considérable dans le développement d'un nouveau goût théâtral après 1670, d'une «nouvelle préciosité», d'un certain réalisme dans le roman. G. Mongrédien a publié en 1971 les principales pièces de la polémique avec Molière (La Querelle). Violemment attaqué par La Bruyère - «Le H... G... est immédiatement au-dessous de rien», Caractères, 146 - il sut faire preuve de modération (Moreri). Le mot de La Bruyère se retrouve cependant dans toutes les biographies comme témoignage sans réplique.

6. Le Mercure galant «contenant plusieurs histoires véritables, et tout ce qui s'est passé depuis le 1er janvier 1672 jusques au départ du Roi » paraît en mai 1672 chez C. Barbin et T. Girard (achevé d'imprimer le 25 mai 1672), avec un privilège du 15 février 1672 (D.P.1 919). L'Avis au lecteur annonce un volume tous les trois mois ; l'ouvrage «n'a rien qui ressemble au Journal des savants» ; il comporte des «histoires amoureuses», des «nouvelles des ruelles les plus galantes», des sonnets et des madrigaux, des critiques des comédies nouvelles et de «tous les livres de galanterie». La forme littéraire est celle des « lettres » hebdomadaires. Le 2e volume et le 3e, publiés simultanément, ne paraissent qu'à la fin de l'année (achevé d'imprimer le 17 décembre 1672 ; 1673 en page de titre) mais l'auteur s'affirme dépassé par son succès. Malgré une conjoncture plus propice aux nouvelles militaires qu'à la littérature, D. publie son 4e volume au milieu de juin 1673, les 5e et 6e volumes au début de décembre. Pour des raisons inconnues (guerre, difficultés commerciales, maladie?), le 7e volume ne paraîtra pas.

Le Nouveau Mercure galant paraît en avril 1677 (pour janvier-mars) chez Blageard, et devient mensuel ; le 2e volume est publié en mai et les volumes suivants seront publiés régulièrement en début du mois ; la collection comprend 10 volumes à la fin de l'année. Un nouveau privilège est accordé le 31 décembre 1677 ; «J.D. Ecuyer, Sieur de Vizé » le cède à Blageard, et simultanément à T. Amaulry qui publie, à partir de septembre 1680, une édition lyonnaise du Mercure. A partir de 1678, D. donne un supplément trimestriel, l'Extraordinaire du Mercure galant, essentiellement consacré aux lettres de lecteurs et qui connaîtra un très grand succès (D.P.1 927). Il institue un système d'abonnements de 3, 6 et 12 mois (févr. 1678). De 1688 à 1692, il publiera un autre supplément trimestriel, Les Affaires du temps (D.P.1 5). De 1677 à 1714 paraîtront 477 volumes du Mercure, 40 volumes d'Extraordinaires et 12 volumes des Affaires du temps (B.H.C., p. 24 ; Mélèse, p. 175 et suiv.). D. multiplie en même temps les tirés à part et les éditions spéciales sous le nom de Relations historiques, Voyages des ambassadeurs, etc. : la quasi totalité des journaux énumérés par Cior 17 et jusqu'aux Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV sont en fait des réimpressions d'articles du Mercure.

D. assure la direction du Mercure jusqu'à sa mort, en fait jusqu'en mai 1710 («Mémoire historique», Mercure, mai 1760, p. 127). Jusqu'en 1706, il a probablement rédigé la plus grande partie des articles de critique littéraire. De 1681 à 1697, il est assisté par T. Corneille et par nombre de collaborateurs occasionnels : Fontenelle, Longepierre, de Vins, Le Clerc. Il faut compter aussi parmi ses collaborateurs tous les lecteurs, écrivains ou non, qui lui adressent leurs œuvres, ou ceux dont il a racheté massivement les manuscrits : ainsi, le 12 février 1688, D. et Corneille rachètent au libraire Guérout, qui les tient d'Anne Aupetit, pour 2000 £ de manuscrits (M.C., p. 180).

En 1681, un projet de Journal général de France qui était lié à un Bureau d'Adresse mis sur pied par D., fut réduit à néant par l'intervention du négoce parisien inquiet de voir se développer un centre de vente par correspondance (exemp. conservé, B.N., f.fr. 21741, f° 245 : renseignement transmis par F. Moureau).

Publications diverses

On trouvera la liste des œuvres de D. dans Mélèse, p. 254-258, et dans Cior 17, n° 25874-25945.

8. B.Un. ; Jal ; Moreri. – Larousse mensuel, 1938 (art. d'E. Magne). – B.N., f.fr. 21741, f° 223-224 : lettres de La Reynie, 25 et 29 nov. 1681 ; f° 245 : Journal général de France, 1681, imprimé. Ms. Dupuy 945 : lettre de D., Paris, 5 avril 1681 et fragment, f° 87-88 ; «Essai de l'histoire de Louis le Grand, dessein général du livre et son utilité», f° 89-90. – Le Mercure galant, févr. 1699. – Gacon F., «Satire contre les auteurs du Mercure galant», Le Poète sans fard, 1696, p. 43-45. – Le Noble E., L'Ecole du monde, 17e Entretien, p. 16 ; 20e Entretien, p. 150 (Œuvres, t. IV) : jugement sur le Mercure galant de D. – Camusat D.F., Histoire critique des journaux, Amsterdam, J.F. Bernard, 1734, t. II, p. 198-215. – Denis P., «Lettres inédites de P. Bayle», R.H.L.F., t. XIX, 1912, p. 185 (lettre de P. Bayle à l'abbé Dubos, 16 avril I7°5)- – Mélèse P., Un homme de lettres au temps du Grand Roi, Donneau de Visé, fondateur du Mercure galant, Paris, Droz, 1936. – Mongrédien G., «Le Fondateur du Mercure galant, Jean Donneau de Visé», Mercure de France, t. CCLXXIX, oct. 1937, p. 89-116. – Adam A., Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Paris, Domat, 1948-1956. – (M.C.) Jürgens M., Documents du Minutier central concernant l'histoire littéraire (1630-1700), Paris, P.U.F., 1960. – La Querelle de l'Ecole des femmes, comédies de Jean Donneau de Visé, Edme Boursault, Charles Robinet, A.J. Montfleury, J. Chevalier, Philippe de la Croix, éd. G. Mongrédien, Paris, Didier, S.T.F.M., 1971,2 vol. – Wright Vogler F. (éd.), Zélinde (1663), Chapel Hill, U. of Carolina Press, 1972. – Vincent M., «Le Mercure galant et son public féminin», Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte, Heidelberg, 1979, p. 76-85. – Burger P.F., «Autour de deux propagandistes de Louis XIV : Vuoer-den et Donneau de Visé», XVIIe siècle, n° 137, oct.-déc. 1982, p. 412-416 (lettre de de Visé à Chamillard, 8 juin 1704, A.N., G 7554, dossier 6, pièce 14). – Vincent M., «Ecrits touchant la conversion in articulo mortis de Charles II, roi de la Grande-Bretagne», XVIIe siècle, n° 137, oct.-déc. 1982, p. 417-420. – Dotoli G., «Il Mercure galant de Donneau de Visé», dans L'Informazione in Francia nel seicento, Bari, Adriatica et Paris, Nizet, 1983. – Leozappa E., «La critica d'arte nel Mercure galant di Donneau de Visé, 1672-1678», dans Storiografìa, Bari, Adriatica et Paris, Nizet, 1986. – Van der Cruysse D., «Donneau de Visé et l'ambassade siamoise (1686) : entre l'histoire et la littérature», Actes de Columbus, Columbus, 1989, p. 199-208. – Vincent M., Donneau de Visé et le «Mercure galant», Lille, Atelier de reproduction des thèses, Paris, Aux Amateurs de livres, 1987. – Dotoli G., «Le Mercure galant de Donneau de Visé», dans Littérature et société en France au XVIIe siècle, Fasano, Schena, Paris, Nizet, 1987. – Vincent M., « Musique et littérature dans le Mercure galant», XVIIe siècle, t. XLI, 1989.

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