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Claude de CREBILLON (1707-1777)

État civil

Claude Prosper Jolyot de Crébillon est né le 14 février 1707 à Paris, paroisse de Saint-Etienne-du-Mont (extrait baptistaire dans F, p. 355) ; il était fils de Prosper Jolyot de Crébillon et de Marie Charlotte Péaget, mariés à la Vilette le 31 janvier 1707 (F, p. 24, 354). Un second fils, Pierre, naît le 9 novembre 1709 et meurt en 1713. Marie Charlotte de Crébillon était morte le 12 février 1711 (F., p. 25) ; Prosper de Crébillon mourra le 17 juin 1762 (F, p. 359). La famille Crébillon (du nom de Crais-Billon, dans la région de Dijon) était de très petite noblesse : Prosper de Crébillon et C. tenteront de faire valoir en 1750 et en 1761 leur titre d'écuyer, degré inférieur de la hiérarchie nobiliaire (F, p. 334, 339). C. a épousé, le 23 avril 1748, dans la paroisse d'Arcueil, Henriette Marie de Stafford, fille de Jean Stafford, vice-chambellan et secrétaire de la reine d'Angleterre, et de Thérèse Strickland (F, p. 45) ; de ce mariage est né Henry Madeleine, le 2 juillet 1746, ondoyé dans la maison paternelle, baptisé le 13 novembre 1749, mort le 27 janvier 1750 (F, p. 357). Henriette de C. meurt le 5 novembre 1755 à Saint-Germain-en-Laye (E.D.). C. est mort le 12 avril 1777 et a été inhumé en l'église de Saint-Germain l'Auxerrois le 13 avril, en présence de J. de La Porte, de C. Collé, de Rulhière et de Bret, ses amis (F, p. 360).

Formation

C. fait des études jusqu'en 1717 sous la conduite du sieur Thomas, maître ès arts en l'Université de Paris, puis entre au collège Louis-le-Grand. Les frères Pâris paient sa pension, Prosper Jolyot ayant été ruiné par le Système (F, p. 25-26). Le P. Tournemine s'efforcera en vain de le garder dans la Société de Jésus (F, p. 26). En 1726, il figure sur la liste des entrées gratuites à la Comédie-française, grâce à son père ; il se lie avec Collé (F, p. 26-27). Sa culture était très vaste, comme en témoignent son inventaire après décès et le catalogue de sa bibliothèque, vendue après sa mort (F, p. 363-389). Il a été reçu à l'Académie de Dijon le 13 juin 1766 (F, p. 359).

Carrière

Vers 1730, il fréquente la Comédie-italienne, collabore à des parodies (Eloge de C. publié dans le Nécrologe, 1778) et publie Le Sylphe, son premier récit. Dépourvu de moyens d'existence, il loge alors chez son père. Avec Collé et Piron, il fonde en 1733 la Société du Caveau, fréquente les «Dîners du bout du banc» de Mlle Quinault et la société de La Poplinière. Au début de décembre 1734 paraît Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise, roman satirique, très hostile à la Constitution Unigenitus, qui lui vaut d'être enfermé à Vincennes le 8 décembre (F, p. 30) ; il en sort le 13 décembre sur intervention de la princesse de Conti. La publication du Sopha, sans privilège, au début de 1742, lui coûte un nouvel avertissement : il est exilé, le 22 mars, à trente lieues de Paris, sur demande du chancelier d'Aguesseau au cardinal Fleury (F, p. 36) ; il n'obtient sa grâce qu'à la fin de juillet, contre promesse de se montrer discret. Il ne publiera plus rien sous son nom pendant douze ans. Lié à Mlle de Stafford dès 1744, marié en 1748 et privé de ressources, il doit s'établir à Sens pour raison d'économie en août 1750. A partir de 1754, le couple s'installe à Saint-Germain en Laye, dans un appartement réservé à l'ancien chambellan de Jacques II. C. recommence à publier en 1754 : Les Heureux Orphelins et Ah quel conte!, puis La Nuit et le moment (1755). En 1759, il est nommé censeur royal. En 1762, il hérite de la pension de son père, grâce à la protection du marquis de Marigny. En 1774, il est «censeur de la police» spécialement chargé du théâtre ; il renonce à cette charge en septembre 1766 et obtient une pension sur le Mercure.

Situation de fortune

C. a connu toutes les vicissitudes du métier d'écrivain. Son père ne lui a, semble-t-il, rien donné, pas même le petit salaire qu'il versait à un certain «Rousseau» pour le suppléer dans ses tâches de censeur ; C. s'en plaint en mars 1749 (F, p. 47). Il semble avoir vécu de petits travaux de librairie : parodies au théâtre des Italiens, collaboration à des recueils collectifs, remaniement et édition de textes, ce qui pourrait expliquer le nombre des oeuvres qui lui sont attribuées à tort (Atalzayde, Les Amours de Zeokinizul, etc.). On le voit encore, en 1765, réclamer avec insistance le versement de ses droits à Prault (lettre du 23 mars, F, p. 345). Cette pauvreté qui restait compatible avec la vie qu'il a menée jusqu'en 1742, ne l'est plus avec des charges familiales. Henriette de Stafford, avec qui il est lié, sans doute depuis 1744, disposait de revenus en Angleterre (3000 £ tournois par an à partir de 1748 selon les documents rassemblés par M. Ebel-Davenport dans «The silent Muse», art. à paraître), et le contrat de mariage signé le 21 avril 1748 précise que chaque partie apporte en propre 10 000 £, mais il s'agissait en bonne partie d'espérances, et les Crébillon parvinrent difficilement à se faire verser leurs revenus anglais ; C. lui-même ne garda semble-t-il que peu de chose des biens de sa femme (voir la lettre de 1763, F, p. 59, 343) : l'héritage des Stafford passa à un neveu d'Henriette de C., bâtard légitimé (dossier Ebel-Davenport). Le couple semble avoir connu le fond de la pauvreté en 1750, peu après la mort de Henri Madeleine, leur fils. C. parle en septembre 1750 du «mauvais état de [sa] fortune», qui l'oblige à s'établir à Sens avec sa femme (F, p. 334). Il fera à cette époque de fréquents voyages à Paris, tandis que Mme de C. demeure au couvent Notre-Dame de La Pommeraye (dossier Ebel-Davenport). C'est bien évidemment pour trouver une source de revenus immédiats que C. accepte de sa charger de la rédaction de La Bigarrure entre 1751 et 1752. A partir de 1754, le couple bénéficie de l'appartement de fonction de l'ancien chambellan de Jacques II à Saint-Germain. En 1759, C. obtient la charge de censeur, et par là son premier revenu régulier ; en 1762, il recueille, grâce à Mme de Pompadour, la pension de 2000 £ dont avait bénéficié Prosper Jolyot de C. (M.S., 2 juil. 1762, cité dans F, p. 57). Devenu en 1774 censeur de la police, il bénéficiera, après s'être dessaisi deux ans plus tard de cette charge trop lourde (voir la lettre du 22 août 1775 à d'Aigaliers, publiée par M. Brisebois dans «Trois lettres inédites de Crébillon fils», Dix-Huitième siècle, n° 25, 1993, p. 271), d'une pension sur le Mercure. Il hérite en 1775 de 5000 £ de sa tante Péaget, qu'il convertit en rente viagère (F, p. 67). A sa mort, il était parvenu à une relative aisance, ce dont témoigne son testament : il laisse 1200 £ à son domestique Denis Hamard, «regrettant de ne pouvoir mieux récompenser ses longs et fidèles services» (F, p. 362) ; sa collection d'estampes et sa bibliothèque, vendues après sa mort, montrent ce que pouvait être la médiocrité dorée d'un homme de lettres.

Opinions

Sa pensée philosophique et politique n'a guère été étudiée. On note qu'à l'époque de Tanzaï et Néadarné, il s'attaque vigoureusement aux Jésuites et à la politique de Fleury, sans pour autant se réclamer du jansénisme. Il paraît surtout avoir été influencé par la pensée de Montesquieu, qu'il lui arrive de transposer jusque dans les Lettres athéniennes. Longtemps apprécié des philosophes et de Voltaire en particulier, son indépendance d'esprit et son esthétisme l'en éloignent après 1754 ; les comptes rendus de la C.L. ne cessent plus, à partir de cette date, de lui être défavorables.

Activités journalistiques

La collaboration de C. à La Bigarrure (1749-1753 : D.P.1 175) nous est connue grâce à une lettre de Durey de Morsan aux auteurs de la Société typographique de Neuchâtel : «L'auteur trop médiocre & trop médiocrement payé qui faisait à La Haye le petit journal hebdomadaire sous le titre de La Bigarrure avait décrédité cet ouvrage périodique. On augmenta du double le salaire ; j'y travaillai pendant un an, & avec succès. On augmenta encore la retribution, & je fus remplacé par Crébillon fils qui m'effaça, j'en fais l'aveu sincère» (lettre du 26 août 1769, B.C.U. Neuchâtel, ms. 1145). Le premier auteur fut certainement le chevalier de Mouhy (voir ce nom), et sa collaboration à la Bigarrure peut se dater à peu de chose près de septembre 1749 jusqu'à la fin de 1750, comme l'a montré J. Dagen (D, p. 336-337). La collaboration du second auteur, Durey de Morsan, est plus difficile à établir : si l'on tient compte du changement de page de titre du journal en juin 1750 (t. IV) et du ton nettement favorable à Voltaire qui apparaît dans les comptes rendus à cette époque, la main de Durey de Morsan pourrait s'y déceler (D, p. 337-338) ; mais une autre lettre de Durey de Morsan retrouvée par S. Charles donne à croire que sa collaboration à La Bigarrure n'a pas dépassé quelques mois ; l'analyse interne du journal suggère que la collaboration de C. a commencé dès le t. III et a pu se poursuivre jusqu'au t. XVII (voir «Catalogue des œuvres de C. Crébillon», p. 18). On ne sait quand elle cesse ; l'analyse interne du journal menée par J. Dagen laisse penser que C. n'intervient plus dans les t. XIX-XX ; il pourrait avoir abandonné La Bigarrure dès juillet-août 1752 (t. XVII : D, p. 342). La revue ne semble pas avoir bénéficié d'une équipe de rédacteurs ; C. aurait donc rédigé le plus grand nombre des articles parus dans les t. XIII à XVII. J. Dagen a noté dans ces volumes un style épistolaire plus raffiné, un ton anti-jésuitique affirmé et des sympathies pour le déisme anglais, un moralisme laïc et rationaliste, qui rendent extrêmement vraisemblable leur attribution à C.

Publications diverses

Onze romans : Le Sylphe (1730), Lettres de la Marquise de M *** au Comte de R *** (1732), Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise (1734), Les Egarements du coeur et de l'esprit (1736-1738), Le Sopha (1742), Les Heureux Orphelins (1754), Ah quel conte! (1754-1755), La Nuit et le Moment (1755), Le Hasard du coin du feu (1763), Lettres de la Duchesse (1768), Lettres athéniennes (1771).

Diverses participations à des oeuvres collectives : Etrennes de la Saint-Jean (1739), Recueil de ces Messieurs (1745 ; attribution confirmée par F.L. 1769, t. II, p. 490), parodies du Théâtre italien (non identifiées).

Bibliographie

(F) Funke H.G., Crébillon fils als Moralist und Gesellschaftskritiker, Heidelberg, Carl Winter, 1972 : cet ouvrage rassemble à ce jour tout ce que nous savons de la biographie de C. – (ED) Ebel-Davenport M., Crébillon fils moraliste, thèse dact., U. d'Iowa, 1973.– (D) Dagen J., «Crébillon fils gazetier à La Bigarure», dans Le Siècle de Voltaire. Hommage à René Pomeau, Oxford, 1987, 2 vol., t. I, p. 133-347. – Sgard J., «Catalogue des œuvres de Claude Crébillon», R.H.L.F., 1996, n° 1.

Additif

Activités journalistiques : L’attribution de la Bigarure à Crébillon ne fait pas de doute ; par contre, l’étendue de sa participation à la revue éditée par Pierre Gosse junior à La Haye reste incertaine. Dans une étude très minutieuse, Shelly Charles a montré que la collaboration de Mouhy à la première époque de la revue n’était nullement prouvée : une note de l’inspecteur d’Hémery en date du 17 juin 1751 mentionne l’abbé d’Estrées. L’intervention de Crébillon pourrait prendre place au milieu du tome III et serait confirmée par le changement de titre du tome IV en juin 1750. La lettre de Durey de Morsan à son père, datée de septembre 1755, limite à quatre mois sa collaboration à la Bigarure. La main de Crébillon reste toutefois indiscernable : toute tentative de critique interne se heurte à des difficultés considérables, la revue étant pour une bonne part constituée d’emprunts à différents périodiques (Voir « Crébillon journaliste », dans les Oeuvres complètes , Classiques Garnier, t. III, 2001, p. 733-746). Dans ma biographie de Crébillon, Crébillon fils. Le libertin moraliste (Desjonquères, 2002, p. 180-182), je me suis rallié à cette prudente analyse. Sous toutes réserves, on peut admettre que Crébillon a dirigé la Bigarure du milieu du tome III à la fin du tome XVII, d’avril 1750 à juillet-août 1752 ; son éditeur, Prault fils était en relations constantes avec Pierre Gosse, qui lui a servi à plusieurs reprises de prête-nom ; il a pu servir de relais. C’est en août 1750 que Crébillon, à la suite de son mariage avec Henriette Stafford, a dû s’établir à Sens et trouver de nouvelles ressources pour satisfaire aux besoins du ménage. Et à la fin de l’hiver 1752, le prince Louis-Philippe d’Orléans lui accorde une pension, ce qui lui permet d’échapper aux servitudes de la revue (Crébillon moraliste, p. 171).

Bibliographie: Charles, Shelly, « Crébillon journaliste », dans les Oeuvres complètes de Crébillon, Classiques Garnier, t. III, 2001, p. 733-746). – Sgard, Jean, Crébillon fils. Le libertin moraliste (Desjonquères, 2002). (J.S.)

Auteur(s) de la notice


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