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Jean CORNAND DE LA CROSE (1661-1705)

État civil

Jean Cornand est né à Grenoble en 1661 (Critique), de Gaspard Cornand, avocat au Parlement de Grenoble, et d'Olympe Bozonnier (B.V. Grenoble, ms. R 3294 et R 8676 cités dans D.B.F.). Gaspard Cornand, fils de Moïse Cornand, procureur en Dauphiné, et de Jeanne de La Croze, descendait par sa mère d'une famille de bourgeois de Genève établis en cette ville depuis 1595 ; Jeanne de La Crose, née vers 1618, veuve de Moïse Cornand vers 1648, remariée au sieur Mar- connis et veuve de nouveau vers 1660, semble être alors retournée en Suisse, d'où un long procès avec les héritiers de son second mari (B.V. Grenoble, ms. R 3224). Jean Cornand joindra à son nom celui de La Crose, à l'époque sans doute où il commence ses études à Genève (1681). En 1685, Gaspard C. fait «profession de la R.P.R. » (A.D. Isère, GG 223) et s'exile; Olympe C. est arrêtée (A.D. Isère, GG 224, lettres du 19 sept. 1685 et correspondance de Gaspard C). On sait peu de chose de la famille Cornand après son exil; un «Louis Cornand» quitte Genève pour la Prusse vers 1740 (Cabinetsorder an das General-Directorium, Potsdam, 25 févr. 1749). C. est mort, selon la plupart de ses biographes, à Londres en 1705. Depuis 1692 au moins (The Works of the learned, add. févr. 1692), sa santé semble avoir été précaire.

Son nom est souvent orthographié La Croze, Lacroze ; en latin, Ioh. Cornandus de la Crose ou Cornandus a la Crosa ; à partir de 1691, il signe parfois «J.D. de La Crose». On l'a très souvent confondu avec Mathurin Veyssière de La Croze ( 1661-1739), comme lui réfugié en Hollande et converti au protestantisme, mais qui finit ses jours en Prusse comme «bibliothécaire et antiquaire du roi de Prusse». La confusion est relevée dès 1741 par Jordan dans son Histoire de la vie et des ouvrages de Mr. La Croze, biographie de Mathurin Veyssière: «Avant de commencer l'histoire de ce savant homme, il sera bon d'avertir que bien des personnes, surtout en Allemagne, ont confondu Mr. La Croze avec un certain Cornand de La Croze, qui a séjourné en Hollande pendant quelque temps, et qui a été en partie auteur des neuf premiers volumes de la Bibliothèque universelle, et seul auteur du 11e volume, comme l'a remarqué Monsieur Marchand dans les Notes sur les lettres de Bayle. Ils n'étaient absolument point parents».

Formation

C. s'inscrit à la faculté de théologie de Genève le 23 novembre 1681 ; il semble qu'il se soit rendu suspect assez tôt car le témoignage honorable lui est refusé le 2 juin 1682; il est censuré le 9 juin suivant pour «refus de lire» (Stelling-Michaud, t. III, art. «Cornand»). La Critique des Ouvrages de M. Le Grand fait allusion, à un épisode de l'année 1681 au cours duquel C. a été accusé, à Lyon, de menées séditieuses : «On le mit en prison à Lyon le 23 de juin 1681, qu'il avait à peine 20 ans, et on le laissa longtemps au milieu d'une troupe de criminels, d'où enfin l'argent et les sollicitations de ses parents et de ses amis, dont plusieurs étaient Cath. Romains, le tirèrent quatre mois et demi après». Il s'agit alors d'un manuscrit protestant intitulé: «Les devoirs de l'Eglise, ou les motifs de la conversion du P. Sanson, Recol­let». On ne connaît rien des relations de C. à cette époque, mais il a pu connaître J. Le Clerc à Grenoble en 1678-1679 -Le Clerc étant alors précepteur du fils aîné de M. Sarrasin de La Pierre, conseiller au Parlement de Grenoble - ou à Genève, où Le Clerc arrive au printemps de 1680.

C. sait le latin, le grec, l'hébreu, lit et écrit l'anglais et le néerlandais ; il a de bonnes connaissances en mathématiques.

Carrière

C. se rend en Hollande vers juillet 1682. Suite à l'incident de Lyon, il a en effet été condamné à une « espèce de bannisse­ment civil» (Critique); de Genève, il se retire en Hollande «sept ou huit mois après» (ibid.), c'est-à-dire peu après la censure de la faculté de théologie. En 1684, il est à Zwolle où se rassemblent les réfugiés venus par la route (Memoirs for the ingenious, lettre 47, sept. 1693). Lors de la Révocation, il se décide à accepter le droit de bourgeoisie hollandaise. Il voyage en Hollande, en Allemagne, imprime à Francfort-sur-le-Main la Lettre écrite à Francfort par un homme destitué de passion (1686), puis revient en Hollande pour collaborer à la Bibliothèque universelle. Après sa brouille avec Le Clerc, il passe en Angleterre, soit dans les premiers mois de 1689: «au commencement de l'année passée», écrit-il dans l'aver­tissement de la Critique (publiée en 1690). Un passeport est accordé le 23 mai 1689 à un «La Crose»; nombreux sont alors les émigrants qui songent à s'installer en Angleterre où Guillaume III vient d'accéder au trône. Entre février 1692 et août 1693, C. loge à Londres chez «Mr Fage, a Turner, in Play-House-Yard, Blackfriars» (The Works of the learned, févr. 1692). Il est admis dans l'Eglise anglicane et signe les Memoirs for the ingenious (août 1693): «J. de la Crose, Eccl. Angl. Presb. ». Le registre des Ordinands conservé à la Guild-hall Library de Londres révèle que «John de la Crose», de Grenoble, a été ordonné diacre le 5 avril 1690 et prêtre le 9 avril ; mais rien ne prouve qu'il ait été pensionné du diocèse de Londres (ms. 9535/3. p. 61).

Situation de fortune

Il ne figure pas sur la liste des «assistés de la bourse française» de Genève en 1681-1682. Par ses écrits de cir­constance et ses flatteries, il semble avoir recherché l'aide de Guillaume III et de Marie. En janvier 1692, il vend les droits de The Works of the learned au libraire et journaliste John Dunton, dont le nom figure le 22 février 1692 sur les registres de la Stationer's Company (voir aussi Athenian Mercury, t. VI, préface).

Opinions

C. est surtout connu par une querelle retentissante avec Jean Le Clerc. Celui-ci résume ses griefs dans la préface de la Bibliothèque universelle et historique, t. XXI, 2e part. On ne sait pas ce que Le Clerc entend par les «desseins chimériques» de C, ou «les autres fautes qu'il a commises» ou «un côté qui lui fait peu honneur», mais C. semble avoir été instable, opportuniste et parfois peu scrupuleux. Protestant convaincu, il célèbre dès 1684 la politique des Etats Généraux {Chants de triomphe). Lors de la «querelle de la prise de Bude» en 1686, il prend vivement à partie la propagande française du «bourgeois de Cologne» (cf. Description historique de la glorieuse conqueste de la Ville de Bude, Cologne, Jean-Jacques Le Jeune, 1686; ire, 2e et 3e Lettre d'un bourgeois de Cologne à un ami sur la prise de Bude et sur les autres affaires présentes, Cologne, P. Marteau, 1686, lettres datées du 14 sept., 30 sept, et 10 nov. 1686) et réplique par sa Lettre écrite à Francfort par un homme destitué de passion (1686).

C. s'est intéressé au quiétisme et met à profit la curiosité provoquée dans les milieux réformés par ce que dit de Molinos Gilbert Burnet dans ses « Voyages » (publiés avec grand succès au début de 1687), d'où les Trois lettres touchant l'état présent d'Italie, «supplément aux lettres du docteur Burnet», et le Recueil de diverses pièces concernant le quiétisme et les quiétistes (1688). C. réhabilite le mysticisme; le système de Molinos, comparé curieusement à celui de Descartes, «tend à la des­truction du Papisme».

A la suite de Burnet qu'il a rencontré aux Pays-Bas en mai 1686, C. s'attache au «parti orangiste». Il prend le parti de Burnet dans ses controverses avec Varillas et avec le jésuite Joachim Le Grand, auteur d'une Histoire du divorce de Henry VIII (voir la Critique). Il abandonne pourtant Burnet après la condamnation de The Pastoral care (1692 ; brûlé par la main du bourreau le 25 janv. 1693): voir les Memoirs for the ingenious, t. I, n° 8, lettre 31. Soucieux d'obtenir l'ordination anglicane, C. cherche en effet à se démarquer des déistes et des sociniens de Hollande, et à faire oublier sa compromettante collaboration avec Le Clerc, qu'il n'ose toutefois attaquer directement : voir The Works of the learned, nov. 1691, Memoirs for the ingenious, t. I, n° 8, sept. 1693. Ce dernier ouvrage semble avoir eu pour but de flatter les puissants de l'Eglise anglicane et de conférer à C. le statut avantageux de savant et de théologien orthodoxe.

Il a fait une cour sans relâche à Guillaume III et à Marie ; voir en particulier l'épître du t. IX (1688) de la Bibliothèque universelle et historique, dont les indiscrètes flatteries précipite­ront sa brouille avec Le Clerc. Le dernier livre de C, An historical and geographical description of France (Londres, 1694), appelle Guillaume au trône de France, dans une préface extravagante.

Activités journalistiques

Bibliothèque universelle et historique (B.U.H.) :C. a collaboré avec Le Clerc (voir ce nom) du t. IV au t. XII (voir les avertissements des t. IV, IX, X, XI, XV, XXI, et Nicéron, P. Marchand, Struve, Desmaizeaux, etc.). Le Clerc a fait l'historique de cette collaboration dans la préface du t. XXI, 2e part., du journal: jusqu'au t. III, l'ouvrage est anonyme; C, «mourant d'envie de se faire connaître», ajoute le nom de Le Clerc et le sien, sur épreuves et à l'insu de Le Clerc, en tête du t. IV; les avertissements des tomes suivants sont signés «J. Le Clerc, J.C. de la Crose». «Depuis ce temps-là, chacun fit dans quelques volumes suivants la moitié tout de suite, sans que néanmoins on apprît encore aux lecteurs en quel endroit la part du premier finissait». C'est à partir du t. IX que les contributions sont distinguées, Le Clerc se désolidarisant des positions de C. sur « la retraite des pasteurs français». De la p. 292 à la fin, les recensions du t. IX sont de C. seul ; le t. X est de Le Clerc ; le t. XI, de C, commence par une dédicace à la princesse d'Orange et défend la « doctrine de l'Eglise Anglicane». Cette dédicace suscite la colère de Le Clerc (lettre à Locke, Amsterdam, 13 févr. 1689, Lettres inédites de Le Clerc à Locke, éd. G. Bonno, U. of California Press, 1959). Le t. XII est de Le Clerc seul et C. cesse de participer dès lors à la composition du journal.

The Universal historical bibliothèque : 3 numéros publiés par C, janv.-mars 1687, sans doute à l'insu de Le Clerc. C. avait dessein de traduire en anglais la B.U.H. (voir The Works of the learned, oct. 1691, n° 1, préface); l'ouvrage n'est cepen­dant pas une simple traduction de la B.U.H., et C. emprunte aussi bien au Journal des savants, aux Acta eruditorum et à II Giornale de'letterati, en les adaptant au public anglais.

The History of learning by one of the two authors of the Universal and historical bibliothèque, Londres, juil. 1691 - févr. 1692: l'ouvrage ne consiste plus en traductions mais en extraits des ouvrages nouveaux, sur le modèle des Philosophi­cal transactions, qui ont interrompu leur publication.

The Works of the learned, Londres, août 1691 - avril 1692 : C. s'oriente de plus en plus vers un journalisme «savant». Toute une partie de la diatribe de Le Clerc contre C, dans le t. XXI de la B.U.H., vise cet ouvrage que Le Clerc considère comme un concurrent direct à la B.U.H.

Memoirs for the ingenious, Londres, janv.-déc. 1693: C. utilise ici le procédé de la «lettre», emprunté au Gentleman's journal de Pierre Motteux, lancé l'année précédente. Sous le même titre paraît en 1694 un nouveau journal dont seul sera imprimé le numéro de janvier {Memoirs for the ingenious; or the Universal Mercury, janv. 1694).

History of the Works of the learned, janv. 1699 - dec. 1711, 13 vol., en collaboration avec plusieurs auteurs, dont George Ridpath. Un journal entièrement distinct mais portant le même titre a paru en 14 vol. à Londres, de janvier 1737 à décembre 1743. Le journal de C. est le principal journal littéraire publié sous le règne de la reine Anne, et le premier à donner des comptes rendus d'ouvrages récents (voir Rich­mond P. Bond, Studies in the early English periodicals, U. of North Carolina Press, 1957).

Publications diverses

Les Devoirs de l'Eglise, ou les motifs de la conversion du P. Sanson, Recollet (ms., Lyon, 1681?). – Chants de triomphe sur la trêve de XX années, Amsterdam, Aart Dirksz. Oossaan, 1684. – Lettre écrite à Francfort par un homme destitué de passion qui dit son sentiment sur les deux lettres du bourgeois de Cologne, Francfort, Balthasar des Forges, 1686. – Trois lettres touchant l'état présent d'Italie, écrites en l'année 1687, Cologne, Pierre du Marteau, 1688. – Recueil de diverses pièces concer­nant le quiétisme et les quiétistes, ou Molinos, ses sentiments et ses disciples, Amsterdam, A. Wolfgang et P. Savouret, 1688. C. y traduit plusieurs pièces de Molinos et annonce une « apologie du quiétisme » qui, semble-t-il, n'a pas paru. – Cri­tique de quelques endroits de l'histoire du divorce de Henry VIII composée par M. Le Grand, Amsterdam, A. Wolfgang, 1690, rééd. de l'article publié dans la B.U.H., t. IX, art. 24, p. 511.An historical and geographical description of France, extracted from the best authors, both ancient and modern, Salisbury, 1694.

Bibliographie

Nicéron, t. XL; Haag; B.H.C.; D.B.F.; Clor 17; Conlon. – A.D. Isère, GG 223-224, R 3224. – Calendar of state papers, Domestic series, William and Mary, 1689-1690, Londres, 1895. – A transcript of the Registers of the Worshipful Company of Stationers, 1640-1708, Publications of the Huguenot Society of London, Londres, 1914. – Struve B.G., Bibliotheca historiae litterariae selecta, Iéna, 1754, t. II. – Walch LG., Bibliotheca theologica selecta, Iéna, 1757, t. I. – Barbier A., Examen critique et complément des dictionnaires historiques les plus répandus, Paris, 1820, t. I. – Weiss P.C., Histoire des réfugiés protestants, Paris, 1853. – Arnaud E., Emigrés protestants dauphinois, Grenoble, 1885. – Recueil de documents relatifs à l'histoire [...] du Dauphiné, Grenoble, 1885. – Agnew D., Protestant exiles from France, 3e éd., Edinburgh, 1886. – Schickler F. de, Les Eglises du Refuge en Angleterre, Paris, 1892. – Reesink HJ., L'Angleterre et la littérature anglaise dans les trois plus anciens périodiques français de Hol­lande de 1684 à 1709, Paris, 1931. – Barnes A., Jean Le Clerc, Paris, 1938. – Le Livre du Recteur de l'Académie de Genève (1369-1878), éd. S. Stelling-Michaud, t. III, Genève, 1972.

Auteur(s) de la notice


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