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Guillaume de CORANCEZ (1734-1810)

État civil

Guillaume Olivier de Corancez est né en 1734, ainsi que nous l'apprend sa fille, Julie de Cavaignac, dans le récit de son enfance. Corancez a fait aussi allusion à sa famille dans ses écrits; malgré cela, il a laissé le flou sur son identité exacte et les renseignements que nous donnons ici sont le produit de nombreux recoupements et de recherches en cours dans diverses archives. II est possible d'avancer qu'il appartenait à la prolifique famille Olivier dont plusieurs branches résidaient à Chartres et dans toute la région de Saumur jusqu'à Versailles, au XVIIIe siècle. Il n'est pas exclu que les Ollivier originaires de Brest puissent être comptés dans cette famille (A.N.). A Chartres, les Olivier ont comme patriarche un marchand drapier ; ils sont procureurs, conseil­lers du Roi, contrôleurs de greniers à sel (A.N.) ou avocats (A.D. Eure-et-Loir; états civils). Corancez est peut-être né à Ver­sailles, comme l'un de ses frères, Pierre Louis Olivier Descloseaux (1732-1816). Il eut d'autres frères et sœurs. Orphelin de bonne heure, il a peut-être vécu dans le petit village de Corancez, situé au sud-est de Chartres et dont il prit le nom. Il épousa vers 1766, Elisabeth Jeanne Pierrette Romilly (1744?-1815) (voir D.P.1 682) avec qui il eut six enfants: trois fils: le premier, Malfosse, mourut vers 4 ou 5 ans; le second, qui prit rang d'aîné, Louis Alexandre (1770-18..), célèbre orientaliste, plusieurs fois chargé de mission à l'étran­ger, épousera sur le tard une fille de Prony (B.Un.); Godefroy (vers 1773-1793), officier d'artillerie; et Adrien (vers 1786-1804), qui mourut à Bagdad, alors qu'il était vice-consul sous son frère aîné. Corancez eut aussi deux filles : Clémentine (vers 1775-1810) qui épousa en 1793 M. de Foissy, ex-officier de la Garde constitutionnelle de Louis XVI et qui mourut à Sauvage (au nord de Chartres) en 1797. En secondes noces, Clémentine épousa le célèbre médecin Dubois, dont elle eut une fille, Clémentine Antonie en 1802 et dont elle divorça six mois plus tard. Enfin Marie Julie, née le 22 mai 1780, qui épousa le Conventionnel Jean Baptiste Cavaignac en décembre 1797. Elle eut trois enfants: en 1801, Godefroy; en 1802, Louis Eugène et en 1811, Caroline. Corancez est donc ainsi le beau-père du général qui réprima les insurrections de Prairial, et le grand-père maternel du fondateur de la Société des Droits de l'Homme, Godefroy, et du général qui réprima l'insurrection de juin 1848, Louis Eugène. Corancez mourut le 21 septembre 1810, en présence de son fils Louis Alexandre et du libraire Crapart, éditeur de celui-ci, en sa maison de Fontenay-aux-Roses, rue de Paris (A.M., état civil).

Formation

Sa mère, très dévote, le fit ainsi que son frère, élever dans un collège parisien, où il prit le goût des vers et de la littérature. Il fit des études d'avocat, influencé par son oncle ou son cousin. Il y eut en effet plusieurs avocats Olivier. Un de ses oncles, Olivier de Champ-Oudri était avocat à Chartres et aussi poète, à ses heures (De Jean-Jacques Rousseau). Corancez avait aussi une riche cousine, résidant à Sauvage, non loin de Mévoisins. Elle recevait tout ce que la région de Chartres comptait de littérateurs et notamment Collin d'Harleville. Corancez séjournait chez elle tous les étés. Son cousin, lui aussi avocat, était son ami intime. Il s'agit peut-être de Jacques Guillaume Olivier, de deux ans son aîné, et c'est peut-être en sa mémoire que le fils aîné de Corancez signa son premier ouvrage des fausses initiales F.G. en guise de prénom. Toute sa vie, Corancez mentionna son titre d'avocat, mais sa vraie passion était la poésie et pendant la Révolution il fréquentait un club poétique, «la Veillée des Muses».

Carrière

Sa fille pense qu'il ne plaida pas plus que quelques causes. En tout cas, en 1774 encore, il fréquentait le Palais, puisque J.J. Rousseau lui envoya une lettre à cette adresse (Leigh, n° 7050). Dans une lettre à J.J. Rousseau, datée de novembre 1767 (Leigh, n° 6111), J. Romilly (voir D.P.1 682) nous donne une autre indication dont le mystère reste à percer: « c'est au bon et parfaitement bon Mr Pigot de Rouen que mon gendre en a une [place] infinimen audessu plu heureux et a Paris que celle qu'il avoit chez un Helvetien qui n'est pas de prés ce qui peut être de loing ». Sa fille précise aussi que l'« amitié de M. Turgot » le sortit de cette carrière et que « plus tard, M. de Miromesnil, qui l'aimait aussi, créa pour lui une sorte de fortune »; il s'agit, pour le premier, d'une place de commis des fermes, mais nous n'en avons pas encore trouvé la preuve; pour le second, du lancement du Journal de Paris. Nous avons un exemple de ses activités de financier. Il participa aux affaires de son associé Cadet de Vaux. Entre 1781 et 1782, il est intéressé avec celui-ci au privilège de l'équarrissage et à la société du ventilateur (voir art. « Cadet de Vaux »). Il acquiert ainsi une propriété à Javelle, paroisse de Vanves. En 1782, il est aussi associé dans une entreprise de carrosse, ce qui expliquerait peut-être sa nouvelle rési­dence, rue des Fossés Saint-Germain, point d'aboutissement d'une ligne venant de Chartres. Mais, de l'avis de sa fille, « il était trop paisible, ami du repos, doux pour être homme d'affaires », et si, à la veille de la Révolution sa famille était « dans un état de fortune plus proche de la richesse que de l'aisance », cela était dû à « l'excellente administration de la mère de famille » (Cavaignac, p. 2). Corancez a eu plusieurs adresses et plusieurs propriétés: vers 1774, rue Platrière; en 1776, rue Poupée, paroisse Saint-André des Arts; en 1778, Hôtel Leblanc, rue de Cléry; dès 1781, rue des Fossés Saint-Ger­main. Avant la Révolution, il possédait une maison de cam­pagne à Sceaux, qu'il revendit en 1793 après la mort de son fils (Cavaignac, p. 86). Il s'agit peut-être de celle de Vaugirard, où mourut sa sœur Clémentine et dont nous avons vu les conditions d'acquisition. En revanche, il perdit deux héritages qu'il escomptait de sa famille chartraine et sa fortune dimi­nua de beaucoup dans les dernières années de sa vie : il perdit le Journal de Paris, Roederer ayant manœuvré pour l'obliger à vendre sa part peu après le 18 brumaire, au ministre Maret, pour seulement le prix de « deux années de revenus », ce que sa fille considère comme une spoliation. A cela s'ajouta « la banqueroute d'un homme d'affaires chez lequel il avait un capital considérable, puis le prix payé en assignats d'un immeuble vendu en argent » (Cavaignac, p. 182). Le 23 janvier 1791, Corancez est élu maire de Sceaux, dont il venait de faire sa résidence principale pour la circonstance. Il ne garde ses fonctions que jusqu'au mois de novembre. Ce peu de temps lui suffit à obtenir de la part de l'Assemblée de la paroisse une motion de reconnaissance pour ses services rendus. C'est à cette époque qu'il participe à la pétition pour faire entrer J.J. Rousseau au Panthéon. En 1796, il est commissaire du Comité de bienfaisance de son quartier.

Opinions

Corancez et son épouse s'influencèrent mutuellement. Corancez, « en relation avec les philosophes, était irréligieux, cela se mon­trait dans sa conversation ». Il fréquentait Helvétius. C'est à Voré que son épouse devint républicaine, en voyant ce philosophe se conduire comme un Seigneur et envoyer aux galères ses paysans pris à braconner. Elle lui fit connaître le milieu protestant genevois. Ils étaient reçus chez les Delessert. Tous deux étaient rousseauistes convaincus et éduquèrent leurs enfants selon les préceptes de l'auteur de l'Emile. Marie Julie fut seulement baptisée et ne reçut aucune éducation religieuse. Corancez connut J.J. Rousseau par l'intermédiaire de Romilly, son beau-père. Dans son petit ouvrage, De Jean-Jacques Rousseau, Corancez affirme qu'il l'a fréquenté pendant douze ans. Il l'aurait donc rencontré dès l'époque de son mariage. Leigh met en doute cette affirmation, avec cet argument qu'une lettre de J.J. Rousseau, datant de 1772, montre que celui-ci ne connaissait pas l'adresse de notre journaliste. Mais cela peut tout simplement signifier qu'à cette époque Corancez, une fois de plus, venait de déménager. Et vraisemblablement c'est chez son beau-père que Corancez, longtemps, dût voir le grand homme qu'il idolâtrait. Celui-ci devait être un peu irrité de cet admirateur parfois trop zélé, et c'est surtout l'épouse de Corancez qu'il affectionnait, la connaissant depuis toujours ; mais il sut bien, en 1778, lui être reconnaissant pour la publicité que Corancez fit de son Devin du village dans le Journal de Paris. Tous trois collaborèrent pour écrire et mettre en musique quelques romances, qui furent publiées dans le quotidien (Leigh, n° 7119 et 7151). Corancez présenta Gluck à J.J. Rousseau. Corancez recevait beaucoup, avait beaucoup de relations, car il était « bienveil­lant, serviable ». il aimait le monde « où il plaisait et se plaisait ». Sa fille cite plus de vingt personnes, auteurs drama­tiques en vogue, savants, artistes fréquentant régulièrement la maison. C'était aussi pour Corancez une nécessité de son métier. Il recevait ainsi La Harpe et Palissot, avec lesquels pourtant il ne s'entendait pas. Corancez et son épouse accueillirent la Révolu­tion avec enthousiasme et furent de « chauds démocrates », « républicains convaincus » même pendant La Terreur, quoi­que la déplorant. Corancez n'était pas ami, mais voisin de Condorcet ; lorsque celui-ci fut proscrit, en 1794, Corancez le cacha quelques temps chez lui, à Sceaux, alors que, aux dires de sa fille, les Suard, amis du philosophe, n'en eurent pas le courage (Cavaignac).

Activités journalistiques

Journal de Paris, quotidien, 4 p., in-4° (D.P.1 682). C. reçut, le 11 septembre 1776, le privilège du premier quoti­dien français (R.P.), en société avec son beau-père, Romilly, Louis d'Ussieux et Cadet le jeune, tous liés à la finance parisienne (D.B.F.). Premier numéro le 1er janvier 1777; la rédaction est dirigée par La Place, démis le 18 janvier suivant (Journal de Paris, 30 janv. 1777) et remplacé par Sautreau de Marsy. Corancez resta en place sous la Monarchie, la Révolution et le Directoire. Peu avant le 18 brumaire, Roederer, son nouvel associé, le contraignit à vendre la moitié du journal à Maret (Cavaignac, p. 181-182). Corancez avait la haute main sur le journal dont il rédigeait parfois la partie littéraire. Quotidien d'information générale, le Journal de Paris traitait de tout ce que la censure et les divers pouvoirs l'autorisaient à dire (interdiction d'une chronique parlementaire en 1777: ms. J.F.).

Corancez et sa femme, fille de l'horloger genevois Jean Romilly, ont été honorés de l'amitié de Jean Jacques Rousseau: ils défendent, en toute occasion, sa mémoire. Corancez et son beau-père règlent l'enterrement du philosophe à Ermenonville (De Jean-Jacques Rousseau, p. 59-60): cette dernière visite est à l'origine de la thèse du suicide (L), que Corancez soutint dans des articles du Journal de Paris (repris en volume sous le titre : De Jean-Jacques Rousseau, An VI-1798) contre toutes les polé­miques qui en naquirent (Girardin, etc.). Le Journal de Paris a publié en outre des inédits de Rousseau (Moureau): 1) 11 janv. 1778, lettre à Mme de Corancez; 2) 20 juil. 1778, Mémoire de févr. 1777; 3) 24 juil. 1778, Fragments d'obser­vations sur l'Alceste de Gluck; 4) 27 juil. 1778, Romance du Saule; 5) 30 juil. 1778, Préambule des Confessions; 6) 17 févr. 1779, lettre à Jean Edme Romilly (6 févr. 1759); 7) 9 mars 1779, lettre à une demoiselle; 8) 4 avril 1779, lettre à Deleyre (5 oct. 1758); 9) 18 août 1788, Fragment sur Paride ed Elena. Corancez défendit le Citoyen de Genève contre La Harpe (30 oct. 1778) et Diderot (25 janv. 1779, c.r. de l'Essai sur Sénèque) [alinéa rédigé par F. Moureau].

Contributions de Corancez au Journal de Paris: Sur le Devin du village et la petite polémique qui suivit: 29 et 30 janv.; 10 et 25 févr.; 2 mars 1777. – 11 mai 1780: vers à Mme de Villette, signés O.C.D. – 18, 21 et 24 août 1788: rubrique « Arts », trois lettres sur le chevalier Gluck (reproduites dans De Jean-Jacques Rousseau).– Le 20 mars 1791, Corancez insère un supplément dans le Journal de Paris, pour se justifier de son attitude lors d'incidents qui eurent lieu dans le parc Bourbon-Penthièvre à Sceaux, ouvert au public pour un bal au profit des pauvres. On y voit l'action de Florian, capitaine de la Garde nationale, tentant de ramener le calme parmi les jeunes danseurs.

Publications diverses

Œuvres de Corancez : Daphnis et Chloé, 1774, pastorale, mise en musique par Rousseau (Foster, p. 164). – De Jean-Jacques Rousseau, Paris, Imprimerie du Journal de Paris, An VI, 75 p., reproduction des articles du Journal de Paris, an VI, n° 251, 256, 258-261 (B.N.). Trad, anglaise: Londres, 1798 (B.L.). Poésies, suivies d'une notice sur Gluck et d'une autre sur J.J. Rousseau, Paris, 1796 (B.Un. ;Q.).

Bibliographie

B.Un. ; N.B.G. ; D.B.F. – (R.P.) B.N., f.fr. 21967: Registre des privilèges (1775-1778). – (J.F.) B.N., ms. Joly de Fleury 1682, f° 148 et suiv. (août 1777): chronique parlementaire du Journal de Paris. M.S., 5 nov. 1778. – Leigh, t. V. –Girardin S. de, Lettre [...] sur la mort de J.J. Rousseau, P. Dupont, 1825. – Musset-Pathay V.D. de, «Réponse», dans Girardin, op. cit. – Cavaignac M.J. de, Les Mémoires d'une inconnue, Paris, Pion, Nourrit, 1894. – Foster E.. « Le dernier séjour de J.J. Rousseau à Paris », Smith College Studies in modem languages, t. II, n° 2-3, janv.-avril 1921, 184 p. – (L) Leigh R.A., « La mort de J.J. Rousseau: images d'Epinal et roman policier », R.H.L.F., mai-juin 1979, p. 187-198. – Moureau F., «Les inédits de Rousseau et la campagne de presse de 1778», D.H.S., n° 12, 1980. – Musset-Pathay, Histoire de la vie et des ouvrages de ].]. Rousseau, nouv. éd., Paris, Brière, 1822, t. II, p. 49-50: notice sur Corancez – Prod'homme J.G., Gluck, Paris, S.E.F.I., 1948.

Additif

État civil: Guillaume OLIVIER ; nom de substitution : Corancez, ou bien Olivier de Corancez, ou bien Guillaume Olivier de Corancez. Le journaliste utilise son nom de famille – Olivier – comme prénom. Le procès-verbal de décès, rédigé en présence de son fils indique "Guillaume Olivier de Corancez", sans plus de précision, comme s'il s'agissait de deux prénoms. Il existe (sites généalogiques) des Olivier de Corancez, mais c'est une graphie postérieure, qui ne remet pas en cause la graphie indiquée. La recherche de l'acte de baptême est toujours en cours (Nicole Brondel).

Auteur(s) de la notice


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