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Claude COMIERS (?-1693)

État civil

Né à Embrun, à une date inconnue, Claude Comiers mourut à Paris en octobre 1693, à l'Hôpital des Quinze-Vingts où aveugle il s'était retiré en 1690.

Formation

Il participa au cercle académique de Jean Baptiste Lantin à Dijon. Reçu dans les cercles savants de la capitale, il s'y lia à Henry Justel et à Nicolas Hartsoeker et participa en mai 1681 aux conférences académiques organisées par Nicolas de Blégny au cours desquelles il expérimenta, avec regret, que le corail rouge gardait sa couleur au cours d'une ébullition dans de la cire blanche. Il fréquenta aussi l'Observatoire où il assista, avec ses élèves, à l'étude d'une éclipse en décembre 1685.

Carrière

Les plus anciens renseignements sur C. nous le montrent à la recherche d'une position et d'un protecteur. Au cours de la Fronde, il servait le marquis de Saint-André Montbrun, maréchal de camp, lieutenant général et gouverneur du Nivernais pour lequel il se rendit, en 1652, au nom du roi au Fort l'Ecluse en Bugey. Il y occupa ses loisirs à des expériences d'optique pour lesquelles il fit exécuter des instruments à Genève. Il séjourna ensuite à Lyon où il rencontra en 1653 le cardinal Alphonse de Richelieu frère du ministre. En 1654, une maladie l'empêcha d'accompagner le Père Alexandre de Rhodes, jésuite avignonnais, premier missionnaire du Tonkin, qui se rendait en Perse. Demeuré au service de Montbrun qui le dota en 1655 de la prévôté du chapitre de Ternand (proche de Villefranche-sur-Saône), il participa en 1660 à ses côtés aux négociations avec le comte de Dohna, gouverneur d'Orange, ville que Louis XIV entendait occuper pendant la minorité de Guillaume-Henri de Nassau, et il dissuada une délégation des protestants cévenols de répondre aux demandes d'aide de Dohna. Dans le même temps il avait commencé à enseigner comme précepteur de jeunes nobles étrangers (ainsi le fils du marquis de Nocle-Sommeldicks), activité qui le mena au journalisme. D'environ 1656 jusqu'en 1665, il s'occupa de théologie tout en continuant de s'intéresser aux mathématiques. Cela le conduisit chez l'érudit dijonnais Jean Baptiste Lantin, éditeur de Sau-maise, ami d'Henry Justel, assidu du Cabinet Dupuy et de l'Académie Bourdelot lors de ses passages à Paris, et qui réunissait à Dijon un cercle savant composé surtout de magistrats comme Jean Bouhier ou Philibert de La Mare. C. y présenta un microscope de sa fabrication en 1655 et en 1664 il y montra un miroir ardent, instrument mis à la mode par les expériences du Lyonnais Villette. A cette époque, il se lia avec Moreri et La Poterie qui l'honorèrent de quatrains et il rencontra Mariotte chez Lantin, qui peut-être l'introduisit auprès de ses relations parisiennes. En 1665, exploitant le passage d'une comète, il publia à Lyon son premier ouvrage La Nature et présage des comètes, puis après 1670 il quitta la province pour Paris où il continua d'enseigner, de présenter des démonstrations et de publier, activités qui le firent entrer dans les milieux scientifiques parisiens. Il fournit des extraits et des mémoires à plusieurs périodiques scientifiques ou mondains et s'occupa tout particulièrement de machines. En 1676 il en présenta plusieurs à l'Académie des sciences, la plupart simplement irréalisables, fait caractéristique de cette époque d'engouement pour la mécanique envisagée seulement sur le papier. Cette connaissance des machines l'amena à fréquenter Hubin, émailleur et orfèvre qui fabriqua des machines pour le roi, et à assister à ses expériences sur le vide en septembre 1684. En 1680, il se rendit probablement en Ecosse, après quoi il donna en postface à la traduction du Digesteur de Denis Papin une version simplifiée de cet appareil (1681) et servit d'interprète en 1682 entre Seignelay et des Anglais inventeurs d'une nouvelle pompe utilisable sur les bateaux. Devenu aveugle avant 1689, il se retira aux Quinze-Vingts et publia jusqu'à sa mort des articles et des plaquettes, poursuivant la vulgarisation mondaine d'un savoir préscientifique qui lui avait permis de s'élever de la fréquentation des érudits provinciaux jusqu'aux cercles savants parisiens.

Activités journalistiques

A Paris, sa collaboration à des périodiques, successivement le Journal des savants (J.S.), les Nouveautés journalières et le Mercure galant, va de pair avec ses cours ou conférences et lui ouvre l'accès aux cercles curieux et aux assemblées savantes.

Une lettre de Henry Justel à Samuel de Fermât du 25 février 1679 nous apprend que C. réalisait les extraits des livres de mathématique pour le J.S., témoignage précieux puisqu'il identifierait l'auteur de près du tiers des extraits de livres à une époque où seuls les mémoires publiés par le J.S. sont signés. C. divulgua aussi les machines qu'il avait présentées à l'Académie des sciences dans huit articles illustrés de tailles douces de mai à septembre 1676, à quoi s'ajoutent quelques contributions en 1676 et 1677: un secret pour rendre les corps imputrescibles, un avis d'astronomie et deux mémoires de géométrie. Tous ces textes témoignent d'un esprit entiché de curiosités et de chimères, ces machines sont irréalisables et ces problèmes appartiennent aux lieux communs de la géométrie; vulgarisateur et démonstrateur mondain et non savant, C. vise la renommée par l'accumulation des publications qu'il cite de l'une à l'autre.

Ses problèmes lui valurent les réponses de deux mathématiciens célèbres : d'une part Vincenzo Viviani dernier disciple de Galilée publia en 1677 à Florence Enodatio problematum universis geometris propositorum a clarissimo, ac reverendissimo d. Claudio Comiers, in-40 de 63 p. consacré à la trisection de l'angle par la cycloïde qui fut analysé dans le J.S. du 15 mai 1679, et resta cité jusqu'au XXe siècle parmi les œuvres notables de Viviani; d'autre part Jacques Ozanam, membre de l'Académie des sciences, qui donna en 1681 une plaquette in-4° intitulée Réponse [...] au problème de géométrie, qui a été proposé [...] par M. Comiers.

Cette collaboration au J.S. commencée au plus tard en 1676 avec la publication des machines s'acheva avant septembre 1680 date d'une contribution de C. aux Nouveautés journalières concernant les sciences et les arts, le troisième périodique de Nicolas de Blégny. L'article publié dans les Nouveautés journalières du 7 septembre 1680 sous forme d'une lettre au rédacteur marque une rupture avec La Roque ; sous couvert d'un éloge de Blégny, C. y énumère les défauts que celui-ci ne partage pas : travaillant plus pour les autres que pour lui-même il n'est pas de ceux qui monnaient contre des livres, des maquettes et des présents, leur pouvoir d'établir une réputation. Cette accusation de cupidité, qui ne pouvait désigner que l'unique concurrent et adversaire de Blégny, rejoint les remarques de Leibniz, dans une lettre de novembre 1678 au duc Johann Friedrich de Brunswick, où il compare La Roque se laissant faire la violence d'une gratification à la servante de Georges Dandin qui refuse un présent, mais tend son tablier derrière elle. Cette lettre fut la seule contribution aux Nouveautés journalières dont Blégny cessa la publication en octobre 1680 pour repasser de l'in-4° à l'in-12 avec le Journal des nouvelles découvertes, commencé en janvier 1681, auquel C. collabora chaque mois de mars à novembre, sauf en août. Les cinq articles qu'il y signa sont consacrés soit à des sujets d'ordre médical, recettes pour pétrifier les corps poreux et secs, pour cuire des viandes, pour extraire des os une gelée nourrissante ou discussion de l'effet pathogène des comètes, soit à des observations de physique comme l'expérience sur le corail rouge réalisée par C. dans la conférence du 9 mai 1681 de l'Académie de Blégny dont la relation introduisit cinq livraisons d'une «Philosophie des couleurs» sujet sur lequel Mariotte travaillait à la même époque.

En même temps qu'il publiait ces articles dans le Journal des nouvelles découvertes de Blégny, C. commença à collaborer en juin 1681 au Mercure galant avec une dissertation consacrée aux miroirs ardents et il lui donna des textes très régulièrement jusqu'à sa mort : on en compte près de trente dei68iài693. Selon la convention du Mercure ils prennent le plus souvent la forme de lettres supposées, mais ce sont aussi des dissertations et des traités divisés en plusieurs livraisons (une douzaine pour un « Traité des lunettes » dont la parution s'étala sur trois ans de juillet 1682 à mai 1685) et souvent des tailles douces les accompagnent pour montrer instruments, monstres ou découvertes archéologiques. Cette abondante production peut s'ordonner autour de quelques thèmes: la physique et la mécanique comme «L'homme artificiel anémoscope» en mars 1683, la «Lettre [...] contenant [...] tout ce qui concerne les jets d'eau » dans l'Extraordinaire d'avril 1688 ou la «Lettre astronomique à M. le Marquis de Nocle-Sommeldicks, sur l'éclipsé de lune du 10 décembre 1685»; avec le «Traité des phosphores» de juin et juillet 1683, prolongé par un article dans les Acta erudito-rum de 1684, et la «Lettre sur la vitrification» de mars 1687, on touche la chimie; enfin le «Calendrier perpétuel et invariable » ou « La baguette justifiée » de mars 1693 relèvent des curiosités.

Une étude plus attentive de ces articles révèlent chez C. le souci de traiter des sujets à la mode : une gratification du roi et l'achat d'un de ses miroirs pour l'Observatoire avaient attiré l'attention sur l'ingénieur lyonnais Villette en 1680 et C. profita de sa venue à Paris en juin 1681, annoncé par Blégny dans son Journal des nouvelles découvertes, pour publier sa « Dissertation sur les miroirs ardens » ; de même le début de la publication du «Traité sur les lunettes» en juillet 1682 peut-il être rapproché de la visite du roi à l'Observatoire en mai de la même année et la «Lettre contenant toutes les machines anciennes et modernes pour élever les eaux» d'avril est contemporaine de l'achèvement de la machine de Marly et d'une série de mémoires et d'extraits de livres publiés sur le même sujet dans le J.S.

Publications diverses

Les ouvrages de C. se regroupent sous deux thèmes: la vulgarisation d'une physique de salon et les curiosités. Au premier se rattachent la présentation d'instruments d'optique (lunettes, miroirs ardents) ou de physique (anémoscope ou baromètre d'Otto de Guericke, et machines diverses) et de remèdes, tous ouvrages prétendant exposer des connaissances scientifiques dans un but pratique. Le second comporte des publications justifiant les pouvoirs de la baguette de sourcier et son usage par médium pour découvrir des criminels et un recueil de quatrains divinatoires. Ces choix trahissent une attitude préscientifique que confirme le traitement des preuves: beaucoup de ces ouvrages offrent un centon de témoignages ; déplaçant à la physique une démarche scolastique, C. forge des chaînes de citations dont la validité est fonction de la qualité du témoin, le passeport au royaume de ouï-dire. Il arme ses écrits de références mondaines, le trait d'esprit d'un maréchal de France cité dans La Nature et présage des comètes (exemple de contamination du rang social relevé par Gaston Bachelard), un remède du chancelier Le Tellier rapporté dans La Médecine universelle, la qualité du cité validant l'information et rejaillissant sur l'auteur. Cette démarche analogique sous-tend aussi les démonstrations de C. : ici l'image virtuelle obtenue au miroir ardent expliquerait la nature des comètes, là une baguette dont le bois a poussé sur des mines possède la vertu d'en déceler les métaux, enfin on a observé la transmission de la goûte par le fauteuil d'un goûteux et la délivrance par la combustion du meuble. Joignant un goût pour la construction d'instruments à une démarche analogique C. s'apparente aux amateurs de cabinets de curiosités, ses lecteurs, et rappelle les démarches de certains de ses contemporains académiciens. A partir de la compilation des catalogues de la B.N., de la B.L., de la National Union et de la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel on a pu dresser cette chronologie des livres de C. : La Nature et présage des comètes, Lyon, 1665. – La Duplication du cube, la trisection de l'angle, et l'inscription de l'heptagone régulier, Paris, 1677. – Le Pantographe physico-mathématique, s.l., 1677. – Nouvelles instructions pour réunir les Eglises prétendues réformées à l'Eglise romaine, Paris, 1678 (dans son catalogue P. Marchand indique un prix de 1 £ 15 s.). – C. donna une postface à la deuxième édition du livre de Denis Papin, La Manière d'amollir les os, Paris, 1682. – Lettres de Monsieur Comiers [...] à Mgr le Marquis de Seignelay, sur l'excellence et usages de la nouvelle pompe, Paris, 1682. – La Médecine universelle, Paris, 1687. L'Art d'écrire et de parler occultement et sans soupçon, Paris, 1690 (C. a présenté sa Sténographie impénétrable à l'Académie des sciences le 15 mars 1690). – Traduction polyglotte du verset du psaume 112, s.l., 1691. – Traité de la parole, langue et écritures, Bruxelles, 1691. – La Baguette justifiée et ses effets démontrez naturels, s.l., 1693. – Factum pour la baguette divinatoire, s.l., 1693. – Calendrier perpétuel et invariable, s.l., 1693. – Pratique curieuse, ou les oracles des sibylles, Paris, 1694 (vendu 1 £ 10 s. selon Marchand). – C. publia aussi Explication de la planche représentant la ligue d'Augsbourg par une hydre renversée, s.l.n.d. Beaucoup de ces ouvrages sont en relation avec les articles de périodiques, qu'ils en constituent le prolongement comme La Duplication du cube de t 677, qui offre une autre méthode de trisection de l'angle que celles publiées dans le J.S. du 21 décembre 1671, ou plus souvent qu'ils soient formés d'articles rassemblés derrière une préface de circonstance ; ainsi des mémoires publiés dans le Mercure galant en juin, juillet et août 1687 furent repris dans La Médecine universelle publiée aussi en 1687 à Paris et d'un article du Mercure de mars 1693, «La baguette justifiée» paru en volume in-8° la même année sous ce titre. En tête de plusieurs de ses livres et articles C. plaça des dédicaces adressées à des mathématiciens appartenant à la bonne société et à des amateurs mondains réputés pour leur savoir comme Mme de La Sablière, hommages traditionnels chez un auteur cherchant des gratifications et reflétant son audience. Celle-ci est encore attestée par les rééditions de certains de ses ouvrages, deux pour La Médecine universelle et jusqu'à neuf pour la Pratique curieuse, et sa renommée peut être mesurée par le fait que Moreri lui consacra une notice enrichie d'un inventaire presque complet de ses publications et que Furetière mentionna des travaux de C. à l'appui de cinq articles de son Dictionnaire: anémoscope, clepsydre, comète, duplication du cube (pour laquelle Furetière parle d'une «fort belle démonstration de Comiers») et lunette. Ainsi la carrière et les publications de C. nous offrent à côté du médecin (Renaudot, Blégny) et de l'homme de lettres (Visé, Bayle), l'exemple d'un autre type de journaliste du XVIIe siècle, le clerc pourvu ou non d'un bénéfice qui emploie sa plume à une vulgarisation mondaine de sujets scientifiques à la mode et, comme ses confrères, exploite sa veine par l'édition de recueils d'articles d'abord divulgués dans un périodique.

Bibliographie

D.P.1 670 et 710; Moreri, art. «Comiers». – A.N., M 758, Recueil de notes historiques et critiques (par le P. Léonard de Sainte-Catherine). – B.N., f.fr. 23253, Lanti-niana. N.S.U.B., Göttingen, Rara 4° Bibl. Uffenb. 44, Machines de M. Comiers. – B.U. Leyde, March. 7, P. Marchand, Catalogue général de tous les livres imprimés à Paris depuis 16so jusqu'en 1705. – B.M. Toulouse, ms. 846, Lettres d'Henry Justel à Samuel de Fermât (1669-1679). – Furetière A., Dictionnaire universel, rééd., Paris, 1978. – Leibniz G.W., Sämtliche Schriften und historischer Briefwechsel, Reihe I, Allgemeiner politischer und historischer Briefwechsel, Darmstadt, 1923 et suiv. – Ozanam J., Réponse au [...] problème de géométrie, qui a été proposé [...] par Mr Comiers, s.l., 1681. – Viviani V., Enodatio problematum universis geometris propo-sitorum a clarissimo, ac reverendissimo d. Claudio Comiers, Florentia, ex typographia Joannis Guglianti, 1677. – Bachelard G., La Formation de l'esprit scientifique, Paris, 1938. – Sergescu P., «La littérature mathématique dans la première période (1665-1701) du Journal des savants», Archives internationales d'histoire des sciences, n° 1, oct. 1947, p. 60-99. – Vincent M., «Un philosophe du XVIIe siècle, le Père Comiers, < savant universel >», XVIIe siècle, oct.-déc. 1990, n° 169, p. 473-480. – Vittu J.P., «De la Respublica literaria à la République des lettres, les correspondances scientifiques autour du Journal des savants», dans Le Travail scientifique dans les correspondances entre savants au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, Colloque international 10-13 juin 1992, à paraître. Voir également art. «Hansen» et «La Roque».

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