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Louis CHAVIGNY DE LA BRETONNIERE (1652-1698)

État civil

Louis-François de La Bretonnière est né en 1652 (M.). Il était «fils d'un homme de robe à Paris» (nouvelles à la main citées par Ravaisson). Le procès-verbal du 11 janvier 1685 le nomme «Louis Chauvigny, âgé de 33 ans, de Paris» (van Eeghen). Il semble qu'il ait pris ce nom en Hollande ; un procès-verbal du 14 septembre 1682 le nomme «François Chavigny» (M.). Il est mort au Mont Saint-Michel en 1698.

Formation

Entré contre son gré dans la Congrégation de Saint-Maur (Ravaisson), il prononça ses voeux à l'abbaye de Saint-Faron (diocèse de Meaux) le 11 mai 1671, âgé de dix-neuf ans (M.). Il poursuivit ses études au monastère de Saint-Denis dont il devint procureur. Nommé ensuite procureur de Saint-Germain des Prés (L.P. Manuel, La Bastille dévoilée, Paris, 1789-1790, t. III, p. 76, note 78), il s'enfuit, emportant 600 pistoles (Ravaisson).

Carrière

Signalé en 1682 à Amsterdam, il est accusé le 2 septembre 1683 d'avoir imprimé divers pamphlets, dont «Mercure au gibet et le banqueroutier» (van Eeghen). Convoqué devant le bailli le 14 septembre, il refuse de se présenter, étant déjà sous le coup d'une contrainte par corps pour dettes ; le 19 octobre, on lui assigne un curateur de faillite. De nouveau cité en justice le 29 août l684, à la demande du comte d'Avaux, ambassadeur de France, pour avoir imprimé des nouvelles, il ne se présente pas.

Il écrit, la même année, Le Cochon mitré, violente satire contre Charles Le Tellier, archevêque de Reims, frère de Louvois. Il en propose, semble-t-il, le manuscrit au comte d'Avaux (voirDucatiana, Amsterdam, Humbert, 1738, p. 106-107), qui le lui achète 50 pistoles ; mais il en vend un autre exemplaire remanié au joaillier de la Cour de France, Alvarez de Coursan, puis entreprend de l'imprimer. Louvois s'adresse à d'Avaux (lettre du 7 déc. 1684 : Ravaisson), qui intervient auprès des autorités hollandaises. Le 21 décembre, il est arrêté ; interrogé le 11 janvier 1685, il nie être l'auteur du Cochon mitré ; il est libéré le 20 janvier (van Eeghen). D'Avaux fait alors agir Alvarez qui soudoie deux complices de Chavigny, Michel Crosnier et Chapuzot La Chaise. Attiré hors d'Amsterdam puis à Bruxelles, Chavigny est enlevé puis arrêté au Bourget le 4 mars (lettre de Louvois du 5 mars, Ravaisson), transféré à la Bastille d'où il sort le 3 mai pour être remis à ses supérieurs bénédictins (lettres de Louvois du 9 avril et du 4 mai : Ravaisson). Ceux-ci l'enferment dans la prison du Mont Saint-Michel où il restera treize ans, dans une étroite cage de bois (cf. P. Gout, Le Mont Saint-Michel, histoire de l'abbaye et de la ville, A. Colin, 1910, t. I, p. 364 et suiv.). Il en est extrait en 1698, infirme et fou, pour mourir peu après.

Situation de fortune

Il était payé 22 £ par semaine pour les «lardons» (remarques satiriques) qu'il insérait dans les périodiques français d'Amsterdam (Ravaisson). Ses imprudences paraissent liées à la faillite de 1683.

Opinions

On ignore l'origine de sa haine contre Le Tellier, mais celui-ci s'est montré souvent hostile aux ordres religieux. Il semble qu'on ait voulu intenter à Chavigny en 1685 un procès de magie (van Eeghen). On note que le 11 janvier 1685, il reconnaît avoir vendu une copie du Cochon mitré à la comtesse de Soissons (Olympe Mancini, exilée à Bruxelles à la suite de l'affaire Voisin).

Activités journalistiques

Avec Jean Crosnier, arrêté en même temps que lui en janvier 1685, il a collaboré à plusieurs périodiques : ils sont libérés le 20 janvier à condition de ne plus écrire de gazettes (van Eeghen), mais on ne connaît pas de Mercure burlesque de cette année-là. Sans doute s'agit-il d'une suite du Mercure burlesque de 1681-1682 (D.P.1 913).

Le 29 août 1684, il est convoqué en justice en même temps que Cornelis Jansz Swoll, éditeur de la Gazette d'Amsterdam (van Eeghen). L'auteur de La Bastille dévoilée dit qu'«il faisait la Gazette sous le nom de La Fond» (t. III, p. 76). Il faudrait entendre que Jean Alexandre de La Fond, directeur de la Gazette dès 1667, lui en a confié la rédaction ; mais il peut s'agir du supplément de la Gazette, intitulé Gazette burlesque de Paris (B.H.C., p. 84), que l'on désignait alors par le terme générique de «lardon» ; cf. l'exemple cité par Littré : «Sa Majesté nous fit lire le lardon de Hollande qui était excellent», Journal de Dangeau, t. I, p. 26, 13 juin 1684. Faute d'exemplaires connus de la Gazette d'Amsterdam et de ses suppléments pour cette époque, on ne peut affirmer que Chavigny, spécialiste des «lardons» et «mercures burlesques», ait rédigé la Gazette d'Amsterdam.

Publications diverses

Le Cochon mitré. Dialogue, à Paris, chez le Cochon, s.d., 32 p. Voir la liste des éditions dans les Variétés historiques et littéraires d'Edouard Fournier, Paris, Jannet, 1856, t. VI, p. 209-212, en tête de la réédition, p. 213-244. E. Fournier date de 1688 l'édition en 32 p., et signale une édition en 24 p. de 1689.

Parmi toutes les oeuvres qui lui sont attribuées, notamment par Ralph C. Williams (Bibliography of the seventeenth century novel in France, Century co., New-York, 1931) et Cior 17, on ne saurait lui attribuer avec certitude que les oeuvres signées : Sophie ou la veuve vénitienne, «Mémoires galands. Par Mr. de Chavigny», Leyden, Jean van der Linden, 1682. – La Galante hermaphrodite, «Nouvelle amoureuse. Par le Sr. de Chavigny», Amsterdam, Jean Chambord, 1683. – Octavie, ou l'épouse infidèle, «Nouvelle historique. Par le Sr. de Chavigny», Cologne, P. Marteau, 1683.

Sur la foi du catalogue de l'Arsenal, P. Conlon lui attribue en outre (Prélude au siècle des Lumières en France, t. I, 1681-1691, Genève, 1970) : La Fausse Abbesse, ou l'amoureux dupé, La Haye, G. Rammazeyn, 1681 (Conlon, n° 537).– L'Amant parjure, ou la fidélité à l'épreuve, La Haye, A. Arondoeus, 1682 (Conlon, n° 942).– L'Amante artificieuse, ou le rival de soy-même, Amsterdam, J. Le Blanc, 1682 (Conlon, n° 943). – Egalement enfin, d'après Gay : Les Entretiens de la grille, ou le moine au parloir, Cologne, 1680 (Conlon, n° 178) ; mais aucune de ces attributions n'est prouvée.

Bibliographie

D.O.A. ; Ravaisson F., Archives de la Bastille, t. VIII, 1876, p. 336-341 ; D.B.F. – Brunet J.C., Manuel du libraire et de l’amateur des livres, Paris, 1860-1865. – (M.) Matricula monachorum, éd. Dom Chaussy, Bibliothèque d’histoire et d’archéologie, Paris, Librairie Perrée, 1959,, n°2787, p. 59. – Van Eeghen I.H., «De gevangene van de Mont Saint-Michel» [«Le Prisonnier du Mont Saint-Michel»] dans Spieghel historiael, 1 et 2 nov. 1966.

Additif

État civil : Louis François de La Bretonnière est mort très probablement en 1705. L’intendant de Normandie, Nicolas Joseph Foucault (1643-1721), en visite d’inspection au Mont Saint-Michel en 1698, a rencontré Chavigny, fameux auteur du « lardon d’Hollande » et lui a fait donner une relative liberté dans l’enceinte du Mont. Il signale en 1706 que Chavigny « est mort dans cette abbaye, où il a été vingt ans » (Mémoires de Nicolas Joseph Foucault, publiés par Baudry dans la série des "Documents inédits sur l'histoire de France", Paris, Librairie impériale, 1862, p. 327). Chavigny, incarcéré en 1685, a dû mourir en 1705.

Formation : La rupture entre Chavigny et Crosnier est rapportée de façon allusive par ce dernier dans le Mercure burlesque du [26 août 1683] : « Le sept du signe de Virgo,/ Mercure ayant baisé Margo,/ A son ouvrage s’allait mettre,/Quand on vint lui rendre une lettre/ Contre un renégat de Clugny/ Que l’on appelle Chavigny, / Pour publier son infamie… ». Crosnier méprise les « écrits scandaleux », mais signale que Chavigny « vend quatre fois le même livre », qu’il pille les auteurs, qu’il vit de maquerellage, et « Qu’il a fait des livres maudits/ Qui méritent que l’on le grille ». Chavigny a été inculpé le 2 septembre pour avoir publié divers pamphlets (DP2, n° 171). Crosnier a dû se montrer plus bavard encore devant la police.

Carrière : Il s’est probablement enfui en Hollande au lendemain des traités de Nimègue, fin 1679 ou début 1680 : son premier roman, La Belle Hollandaise ou la Captive affranchie. Histoire galante (Cologne, Pierre Marteau), est daté de 1680. Après avoir collaboré au Mercure burlesque de Crosnier en 1682, il rompt avec lui et publie : Les Francs fripons dans Mercure au gibet et le libraire banqueroutier, opuscule coléreux dont il reste un exemplaire à la British Library ; Le « Mercure au gibet » désigne Crosnier, et le « Libraire banqueroutier » son complice, le libraire Jean Maximilien Lucas, qui avait fait faillite en 1680. Chavigny, sans ressource, gagne sa vie en publiant de brefs romans, dont les trois Entretiens de Vénus dans le cloître, puis passe au service de Van Swoll, directeur de la Gazette d’Amsterdam.

Dès septembre 1683, il était poursuivi pour dettes et menacé de saisie (interrogatoire de la police d’Amsterdam, 14 septembre 1683).

Opinions : Les lardons de 1684 attaquent violemment la politique absolutiste de Louis XIV et se rangent dans le parti des « républicains » de Hollande ; ils dénoncent les préparatifs de guerre du Roi et sa collusion avec les Turcs ; ils appellent tous les princes protestants à se liguer contre lui ; ils défendent les protestants de France contre le soupçon de fomenter une guerre civile. Bien que la police de Louvois n’ait pu trouver aucune preuve de la conversion de Chavigny au protestantisme, il est évident qu’il est favorable aux Réformés. Vénus dans le cloître laisse paraître une certaine sympathie pour le spinozisme ; l’ami de Chavigny, G. de Ceinglein, était le traducteur du philosophe.

Activités journalistiques : Les lardons, feuilles volantes publiées chaque semaine en supplément à la Gazette d’Amsterdam, étaient devenus, sous la direction de Gabriel de Ceinglein, de véritables pamphlets politiques. Ceinglein meurt en février 1684 et Chavigny prend sa succession au début de l’année ; il s’annonce lui-même, dans le numéro du 7 mars, comme un ancien bénédictin de Saint-Germain-des-prés. C’est alors que Louvois, par l’entremise de l’ambassadeur d’Avaux, tente de faire supprimer les « lardons ». Il y parviendra en juin. Nous ne connaissons aucun numéro de ces feuilles, qui paraissaient tantôt sous le nom de « nouvelles raisonnées », mais le plus souvent sans titre et sans indication de lieu d’édition : Louvois semble être parvenu à les faire disparaître totalement. Nous en connaissons du moins le contenu approximatif par les citations qu’en fait le Mercure galant durant le premier semestre de 1684. Eugène Hatin en a donné l’essentiel dans Les Gazettes de Hollande (Paris, Pincebourdre, 1865, p. 107 et suiv.), sans toutefois identifier l’auteur.

Publications diverses : La responsabilité de Chavigny dans la composition du Cochon mitré est attestée dans les interrogatoires de police, aussi bien à Amsterdam en 1683 qu’à la Bastille en 1685. Toutefois, l’édition de 1689, parue après son incarcération, ne peut lui être attribuée ; elle comporte d’ailleurs toutes sortes d’interpolations et d’erreurs qui sont le fait de complices maladroits, peut-être Crosnier ou Chapusot La Chaise. Il faut par contre rendre à Chavigny ce qui est son meilleur ouvrage : Vénus dans le cloître, ou la Religieuse en chemise. Quatre raisons militent en ce sens : 1) l’édition de « Pierre Marteau », datée de 1683, est certainement l’originale : elle contient trois Entretiens, suivis du mot « Fin » et d’un errata de neuf fautes, qui d’ailleurs n’ont pas été corrigées dans les éditions suivantes. 2) Lenglet Dufresnoy confirme dans sa Bibliothèque des romans que le roman date bien de 1683. 3) Le thème de la « religieuse en chemise » ou « sans chemise » se rencontre dans un roman précédent de Chavigny, Les Entretiens de la grille en 1680. 4) Un témoignage de 1685 montre qu’on attribuait au « renégat et athée » Chavigny une « religieuse toute nue » (cité par Ravaisson, Archives de la Bastille, ty. IX, p. 340). Les éditions suivantes s’augmentent de trois autres Entretien dûs à des auteurs différents.

Bibliographie : La Bretonnière de Chavigny L., Sgard J. (éd.), La Religieuse en chemise et le Cochon mitré, coll. « Lire le XVIIIe siècle », Presses universitaires de Saint-Étienne, 2009. (J.S.)

Auteur(s) de la notice


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