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Abraham de CHAUMEIX (1725-1773)

État civil

Abraham Joseph de Chaumeix naquit à Orléans le 20 mai 1725, de Gabriel de Chaumeix et d'Anne Pierret (reg. par., A.M. Orléans, GG 399 ; K, p. 315) ; son père, originaire du village de Saint-Pardoux d'Arnet près de Crocq (Creuse) était officier du génie ; sa mère était la fille d'un professeur de mathématiques (D, p. 45-46). «Il [Chaumeix] est fils d'un homme à ce qu'il dit qui était dans le génie, petit-fils d'un Notaire de Lyon» (H, f° 90 ; K, p. 306-307). Son père se retira du service avant l'âge de trente ans avec le grade de major du corps royal de génie. Après la mort de sa femme en 1729, il s'installa dans sa terre à Chanteau avec ses enfants : Abraham Joseph, sa soeur aînée Anne Elisabeth et son frère cadet Antoine ; trois autres enfants moururent jeunes (D, p. 45). Abraham Joseph épousa à Paris, le 17 mai 1759, Béatrix Françoise Le Clercq, fille d'un marchand de Lille, Simon Le Clercq, et de Marie Magdeleine Cousin (Paris, A.N., Minutier central, XVII, 848 ; K, p. 310). De leur union naquit une fille, Sophie Joseph qui se maria avec un académicien, Pierre François Célestin Joseph Duquesne. Chaumeix mourut à Saint-Pétersbourg le 15 novembre 1773 (K, p. 308).

Formation

Chaumeix commença ses études de latin avec le curé de la paroisse de Chanteau ; «mais il ne se borna pas là : il voulut savoir le grec, l'apprit, de lui-même, fit l'acquisition d'une bonne suite d'auteurs grecs» (P, p. 2). A Orléans, il étudia la philosophie au collège jésuite et la théologie chez les Sulpiciens au Séminaire. Il entretint, semble-t-il, l'idée de se faire prêtre : «M. Chaumeix a porté assez longtemps l'habit ecclésiastique sans avoir jamais été tonsuré» (P, p. 2) ; mais la scholastique enseignée par les Sulpiciens n'était pas de son goût et il abandonna sa vocation de prêtre pour étudier le droit à l'Université (ibid.). Sous l'influence de son curé et des juristes d'Orléans, sa formation religieuse prit une teinte janséniste (K, p. 12-14).

Carrière

Selon Pataud, il quitta Chanteau après la mort de son père en 1741 pour venir à Orléans où il devint précepteur du fils du maire, puis chez M. Boilève, conseiller au baillage (p. 1). Son succès lui gagna le préceptorat d'autres jeunes gens de la ville. Il essaya de faire une carrière dans le droit : «Il accepta l'office du procureur fiscal dans la principauté d'Henrichement : mais il y a été très peu de temps» (P, p. 2). En 1757 Chaumeix vint s'installer à Paris pour vivre de sa plume : il fut d'abord précepteur chez un certain Viard, maître de pension, rue de Seine (H, f° 90 ; K, p. 307) ; cette pension étant tombée, il fut répétiteur de philosophie pendant un an chez M. Savouré, maître de pension (P, p. 3). Les Archives de la Bastille le disent demeurant rue des Noyers, paroisse Saint-Benoît, en 1759 (t. XII, p. 446). Après ses démêlés avec Voltaire et le camp philosophique, au printemps 1763, Chaumeix partit en exil pour la Russie où Catherine II lui procura un poste de tuteur d'un jeune seigneur russe ; sa femme et sa fille restèrent en France (D, p. 40-43).

Situation de fortune

A Orléans Chaumeix négligea ses affaires domestiques et dépensa bien au-delà de son pouvoir. Il finit par perdre l'héritage de son père, et arriva à Paris, «ayant moins que rien» (P, p. 3). Selon Hémery, après la faillite de la pension Viard, «Chaumeix s'est retiré à la Croix d'or rue de la Tissanderie où il s'était amouraché de la servante à qui il avait fait une promesse de mariage avec un dédit de 3000 £. Ayant manqué de parole à cette fille, pour l'apaiser et retirer sa promesse, Hérissant libraire parvis Notre Dame lui a donné au nom de Chaumeix la somme de 3000 £» (H, f° 90 ; K, p. 307). Dusaulchoy indique que Chaumeix profita de la protection active du Dauphin et que ce dernier encouragea sa réfutation de l'Encyclopédie (D, p. 41). Ayant perdu la protection du Dauphin et n'espérant plus rien gagner en France, Chaumeix fut accueilli par Catherine II qui «ne cessa de le combler de bienfaits» (D, p. 42).

Opinions

Dès son arrivée à Orléans ses tendances jansénistes se révélèrent (K, p. 13-14). A Paris il travailla à la suppression de l'Encyclopédie et à la condamnation du livre De l'Esprit d'Helvétius dans les huit volumes de ses Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie (1758-59) qui lui valurent l'inimitié des philosophes. Ceux-ci tâchèrent de le rendre ridicule par une série de comptes rendus et de pamphlets :

a) Comptes rendus des Préjugés légitimes dans le Journal encyclopédique (15 févr. 1759, p. 139-140 ; 15 mars 1759, p. 145-146) auxquels Chaumeix a répliqué par une Réponse et des Réflexions. Pierre Rousseau chercha à destituer Chaumeix de la paternité des Préjugés en insinuant que l'auteur était l'abbé de Lignac. Celui-ci s'en défendit dans la préface de son Examen sérieux et comique des discours sur l'Esprit, Amsterdam, 1759, p. 63.

b) Mémoire pour Abraham Chaumeix contre les prétendus philosophes Diderot et d'Alembert, Amsterdam (Paris), 1759, que l'on a attribué à Diderot malgré ses protestations (Roth, t. 2, p. 117, 132 ; C.L., t. IV, p. 109), ou à Morellet (La Harpe, Correspondance littéraire, t. II, p. 283), et dernièrement à l'abbé du Laurens (Fellows and Green, p. 67-68). Après l'apparition de ce Mémoire au mois de mars 1759, le Parlement essaya d'appréhender l'auteur ; Diderot fut impliqué et s'en défendit. La Police ne réussit qu'à arrêter le colporteur (Archives de la Bastille, t. Xll, p. 446-455). L'ouvrage fut inséré dans la Collection complète des oeuvres de Diderot, Londres, 1773, t. IV, p. 333-424, et dans le Porte-feuille d'un philosophe, éd. Du Laurens, Cologne, 1770, t. I, p. 30-67.

c) Note de M. Marmontel sur un passage du livre des Préjugés légitimes dans le Mercure de France (avr. 1759, t. III, 2e part., p. 82-86) reproduite dans le Journal encyclopédique (15 avr. 1759, p. 127-132) ; à cette Note Chaumeix répliqua par une Réponse.

d) Justification de plusieurs articles du dictionnaire encyclopédique ou Préjugés légitimes contre Abraham-Joseph de Chaumeix, Bruxelles et Paris, 1760, par Leclerc de Montlinot, à laquelle un compte rendu très favorable est consacré dans le Journal encyclopédique (15 févr. 1760, p. 2-23 ; 1er mars 1760, p. 61-80). Chaumeix y répondit par Les Philosophes aux abois.

e) Voltaire attaqua Chaumeix dans une quinzaine d'ouvrages de 1760 jusqu'en 1773, surtout dans Le Pauvre Diable (éd. Moland, t. X, p. 97-113) et dans la Correspondance où Chaumeix figure dans la litanie des bêtes noires du philosophe. Voltaire répéta les accusations des ennemis de Chaumeix (auxquelles il ne faut accorder aucun crédit) : Chaumeix convulsionnaire. vinaigrier, etc.

Le travail anti-philosophique de Chaumeix fut appuyé par les jansénistes dans les Nouvelles ecclésiastiques (1758, p. 201 ; 1759, p. 9, 32, 57, 61, 72, 159) et par les représentants de Rome. Chaumeix fit envoyer par le cardinal Gualtieri les deux premiers volumes de ses Préjugés à Rome (Archivio segreto Vaticano) moyennant quoi il reçut des lettres élogieuses de Clément XIII et du Cardinal Passionei, lettres qu'il inséra aussitôt dans l'Avertissement du tome IV des Préjugés. Malgré cette approbation, Chaumeix sentit sa vie menacée et porta plainte au commissaire de la police le 5 avril 1759 (Archives de la Bastille, t. XIII, p. 446-448).

Dusaulchoy rapporte qu'au commencement de son séjour en Russie, Chaumeix vit avec horreur qu'on ne donnait pas la sépulture aux pauvres, mais qu'on les jetait dans les champs comme des animaux, où ils devenaient la proie des bêtes. Révolté par cet état de choses, il osa en parler à l'impératrice qui au lieu d'être offensée par cette liberté rendit une ordonnance par laquelle des mesures décentes furent prises pour l'inhumation des pauvres (D, p. 41-42). De même, selon une lettre de Catherine II à Voltaire, deux ans après son refuge à Saint-Pétersbourg, Chaumeix rédigea un factum contre des capucins qui avaient refusé la sépulture à un Français mort subitement, sous prétexte qu'il n'avait pas reçu les sacrements. «Voilà donc Abraham Chaumeix en Russie qui devient raisonnable» (D 12865, 22 août [2 sept. n.s.] 1765). Voltaire la félicita d'avoir «rendu Abraham Chaumeix tolérant» (D 12973, c. nov. 1765).

Activités journalistiques

Le Censeur hebdomadaire, Utrecht et se trouve à Paris, chez Cuissart, 1760-61, 8 vol. (D.P.1 203). Chaumeix, qui partagea le privilège avec d'Aquin, quitta l'équipe dès le huitième cahier du premier tome. On lit dans l'«Avis du libraire» du tome II (1760) : «Les cinq derniers cahiers du premier tome du Censeur hebdomadaire et tout le second volume sont de M. d'Aquin. M. de Chaumeix, occupé avec MM. les Encyclopédistes, a trop peu de tems de reste, pour travailler à ce journal. Il vient donc de donner son désistement, et le privilège reste actuellement en entier à M. d'Aquin. Voici ce qui appartient à M. de Chaumeix dans les huit premiers cahiers du Censeur : 1) Le Prospectus et sa Réponse à M. d'Alembert ; 2) les articles sur la littérature et la critique ; 3) quelques extraits : par exemple, ceux du Traité de la nature de l'âme ; des Lettres critiques de M. l'Abbé Gauchat ; du Philosophe moderne ; de l'Histoire littéraire de la France ; des Mélanges de M. d'Alembert, où il est question des Elemens de Philosophie et des Principes des connaissances humaines ; des Instructions de la jeunesse ; du Tableau du siècle ; de l'article Citation de l'Encyclopédie par M. Faiguet ; de l'A de l'Encyclopédie ; du livre latin intitulé : Patrum Ecclesiae» (p. 216).

Publications diverses

Oeuvres diverses dans l'ordre chronologique : Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie et essai de réfutation de ce dictionnaire, 8 vol., Bruxelles et Paris, Hérissant, 1758-1759. – Réponse de A.J. Chaumeix d'Orléans, à la note de M. Marmontel, sur un passage du livre des Préjugés légitimes, contenue dans le Mercure de France, avril 1759 avec un examen critique du passage de l'article Gloire rapportée dans ce Mercure, Bruxelles et Paris, 1759 (Préjugés, t. VI, Appendice). – Réponse à un article du journal Encyclopédique, février 1759, au sujet des Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie, Bruxelles et Paris, 1759 (Préjugés, t. VI, Appendice). – Les Philosophes aux abois, ou Lettres de M. de Chaumeix à Messieurs les Encyclopédistes au sujet d'un libelle anonyme intitulé : Justification de plusieurs articles du dictionnaire encyclopédique, Bruxelles et Paris, Vve Lamesle, 1760.

Ouvrages attribués : Le Sentiment d'un inconnu sur l'oracle des nouveaux philosophes pour servir d'éclaircissement et d'errata à cet ouvrage. Dédié à M. de Voltaire, Villefranche, chez Philalète à la bonne foi, 1760 : cf. D.O.A., t. IV, col. 465 ; attribution très douteuse selon Pomeau, p. 342. – Plan nouveau d'études, ou Essai sur la manière de remplir les places dans les collèges que les Jésuites occupèrent ci-devant, par M.L.A.P.D.P.S.D.H., 2 vol., Cologne [Paris], 1762 ; cf. D.O.A, t. III, col. 507. – La Petite Encyclopédie, ou Dictionnaire des philosophes. Ouvrage posthume d'un de ces messieurs, Anvers, J. Gasbeck, 1771, 1772 ; cf. D.O.A., t. III, col. 854. – Voltaire aux Champs-Elysiens. Oraison funèbre, histoire, satire, etc., etc., etc. Le tout à volonté, mis au jour par M. Abraham Chaumeix, Trévoux, chez les Journalistes, 1773 ; Cior 18, n° 65 377 ; Kessler trouve le style de ce pamphlet «diamétralement opposé» à celui de Chaumeix (p. 306).

Bibliographie

D.O.A., N.B.G., B.un., C.L.. – Ravaisson M., Archives de la Bastille, 18 vol., Paris, 1881. – (K) Eugène Edmond Kessler dans sa thèse, «The Role of Abraham Chaumeix' Préjugés in the Official Condemnation of the Encyclopédie» (University of California, Irvine, 1970) a répertorié tous les manuscrits des actes de l'état civil de Chaumeix et de sa famille. Ainsi a-t-il pu corriger bien des erreurs répétées par les dictionnaires biographiques ; cette notice lui est redevable de l'essentiel des renseignements biographiques. – (P) B.V. Orléans, ms. 987, Pataud F., «Biographie orléanaise». – (H) B.N., n.a.fr. 10781-83 : Hémery, «Historique des auteurs en 1752». – Archivio segreto Vaticano, Nunziatura di Francia, ms. 501, f° 90. – Brainne Ch., et al., Les Hommes illustres de l'Orléanais, Orléans, Gatineau, 1852, t. I, p. 245-248. – Diderot D., Correspondance, éd. G. Roth et J. Varloot, Paris, Minuit, 1955-1971. – (D) Dusaulchoy J.F.N., Etrennes aux uns et aux autres, par quelqu'un qui a fait connaissance avec eux, Paris, 1789. – Fellows O.E. and Green A.G., «Diderot and the abbé Dulaurens», Diderot Studies, I (1949), p. 64-94. – Irailh A.S., Querelles littéraires depuis Homère jusqu'à nos jours, Paris, 1761. – La Harpe J.F. de, Correspondance littéraire dans Oeuvres, Paris, 1778, t. Xll. – Pomeau R., La Religion de Voltaire, 2e éd., Paris, Nizet, 1969. – Sabatier de Castres A., Trois siècles de littérature française, Amsterdam et Paris, 1772, t. I, p. 251-252. – Smith D.W., Helvétius. A study in Persecution, Oxford, Clarendon, 1965. – Volatire, Correspondence and related documents, The Complete Works of Voltaire, Banbury, The Voltaire Foundation, 1968.Id., Oeuvres complètes, éd. L. Moland, Paris, Garnier, 1877-1885.

Auteur(s) de la notice


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