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Henri David CHAILLET (1751-1823)

État civil

Henri David Chaillet est né le 12 juillet 1751 dans le village montagnard de La Brévine, et mort accidentellement à Auvernier le 30 octobre 1823. Il venait d'une famille appartenant à l'ancienne bourgeoisie de Neuchâtel : un de ses ancêtres, Abraham Chaillet, fut anobli en 1670 par la princesse Anne de Bourbon, duchesse de Longueville et régente du comté de Neuchâtel (Jeanneret, p. 126). Le nom devrait donc être précédé de la particule, mais les Neuchâtelois du XVIIIe siècle omettaient fréquemment de la mentionner (Ph. Godet, Madame de Charrière, t. I, p. 217, n. 1). Henri-David était le fils de Samuel Chaillet, pasteur de Serrières et de Peseux, puis de Saint-Aubin ; et de Barbe Tribolet, fille du conseiller d'état David Tribolet (mort en 1754). Il épousa en premières noces, le 10 septembre 1774, Marie Françoise Charlotte Rognon, fille de feu David Rognon, pasteur de Bevaix, et en secondes noces, à Neuchâtel, le 10 juin 1801, Rose, fille de Jean Jacques Dupasquier.

Formation

Il fit d'abord ses études de philosophie à l'Université de Bâle (1766-1769), puis à la Faculté de théologie de l'Académie de Genève où il fut reçu, le 19 avril 1771, avec «témoignage très honorable» (S.-M., t. II, p. 450). Il y avait suivi les sermons de Jacob Vernes et de Romilly, les cours de Maurice et de Jacob Vernet. Il se lia d'amitié à Genève avec le physicien Pierre Prévost (1751-1839), et surtout avec l'illustre Charles Bonnet, qui exerça une forte influence sur le développement de sa personnalité.

Carrière

Chaillet avait exercé à Genève, alors qu'il faisait encore ses études de théologie, les fonctions de précepteur dans la famille Massé-Dunant. Il revint ensuite à Neuchâtel en 1771 pour préparer et recevoir la consécration au ministère, le 5 août 1772. Il fut successivement suffragant du pasteur de Bevaix, David Rognon (1772-1775), suffragant à Colombier du pasteur Le Chambrier (1775-1787), diacre à Valangin (1788-1789) et pasteur à Neuchâtel de 1789 à 1806. Président de la chaire d'éducation à Neuchâtel, il faisait également passer au collège de la ville des examens de grec, de latin et de littérature française. Il fut ensuite membre des audiences générales de 1816 à 1823.

Opinions

Le «Grand Chaillet» (Ph. Godet, Histoire littéraire de la Suisse française, p. 371-379) a été à la fois un théologien de renom et un prédicateur doué, et, comme principal rédacteur du Journal helvétique (1779-1784), un publiciste actif en même temps que le premier critique littéraire suisse «national». Il fut également, notamment en raison de son appartenance au cercle de Madame de Charrière – dont il défendit les Lettres neuchâteloises en 1784 –, un des représentants les plus marquants de la vie littéraire en Suisse romande. Il avait une certaine hardiesse de pensée : lorsque la Vénérable Classe (la Compagnie des Pasteurs) condamna en 1771 le banneret Ostervald et son gendre Elie Bertrand pour avoir fait publier par la Société typographique de Neuchâtel le Système de la nature du baron d'Holbach, il confiait son indignation à son journal d'étudiant en parlant de tous «ces saints» qui «criaient à pleine tête et déraisonnaient à l'envi» (Ph. Godet, Madame de Charrière, t. I, p. 219).

Comme théologien, il n'était «ni un exégète subtil, ni un maître de la dogmatique» (Ch. Guyot, p. 294), mais un disciple de l'orthodoxie éclairée implantée en Suisse par Ostervald, Turrettini, Werenfels, et Bonnet. Son attitude est typique de l'ambiguïté où est obligée d'évoluer l'apologétique protestante du XVIIIe siècle, qui sacrifie à la nécessité d'un rapprochement avec les tenants de la rationalité tout en s'inquiétant d'un certain glissement vers le socinianisme. Plutôt médiocre dans l'exercice de ses fonctions pastorales, il a par contre été un excellent prédicateur : cinq volumes de Sermons publiés de 1783 à 1822 assirent sa réputation dans ce domaine.

Activités journalistiques

Chaillet avait repris en 1779 aux associés de la Société typographique le Mercure suisse, ou recueil de nouvelles historiques, politiques, littéraires et curieuses (1732-1737) fondé par Louis Bourguet, et devenu un recueil exclusivement littéraire sous le titre de Journal helvétique (1738-1769). De 1769 à 1780, ce périodique s'appellera Nouveau journal helvétique ou Annales littéraires et politiques de l'Europe et principalement de la Suisse, et il parut mensuellement (sauf les livraisons de février-juin 1779) en 131 fascicules. De 1781 à 1782, il porta le titre de Journal de Neuchâtel, ou Annales littéraires et politiques de l'Europe, et principalement de la Suisse (mensuel, 24 fasc. in-8°) avant de se nommer Nouveau journal de littérature et de politique de l'Europe, et surtout de la Suisse (15 janvier-31 décembre 1784 : Ch. Guyot, p. 125-152 ; J.D. Candaux, p. 154-162, et D.P.1 679, 979, 981).

Lorsque Chaillet accéda à la direction, le journal végétait et n'avait plus guère de suisse que le nom. J.J. Rousseau en avait parlé avec mépris comme d'une «manière de journal dans lequel ils [les Neuchâtelois] s'efforcent d'être gentils et badins» (au maréchal de Luxembourg, 20 janvier 1763). Chaillet parvint à lui redonner vie, tant par ses extraits et critiques d'ouvrages français que par l'attention qu'il portait à la littérature romande (Tissot, Abauzit, Bonnet) et alémanique (Breitinger, Zimmerman, Lavater). Dans le domaine de la littérature allemande, il fit oeuvre de pionnier (F. Jost, p. 81-115) en révélant dans les pays de langue française La Messiade de Klopstock (1748), le Choix de poésies allemandes de Gellert, le Phédon de Mendelssohn (1772). Les articles de Chaillet sont signés C, et on peut lui attribuer avec certitude, selon Jeanneret, les critiques portant sur l'édition de 1780 de l'Heptaméron de Marguerite de Navarre par Sinner, tous les articles portant sur la première édition des Oeuvres de J.J. Rousseau, entre autres sur les Confessions, les réflexions sur le beau et les arts à propos de Falconet, les analyses de Shakespeare, de Delille, de Wieland, des premiers ouvrages de Madame de Genlis, du Tableau de Paris et des drames de Mercier. On ajoutera à cette liste les extraits de Rétif de la Bretonne, que le journaliste avait appris à connaître par l'intermédiaire de son collaborateur Grimod de la Reynière, qui avait été chargé de la chronique des théâtres parisiens. Ces articles concernent Le nouvel Abeilard (oct. 1779), les Contemporaines (oct. 1781 ), et L'Andrographe (fév. 1782) ; voir J. Marx, «La renommée helvétique de Restif de la Bretonne», p. 792-793). Ils constituèrent incontestablement une nouveauté : les deux Bridel en relevèrent l'audace dans leurs Mélanges helvétiques de 1782 à 1786 (Lausanne, 1787, p. 220), et E.H. Gaullieur reprocha à Chaillet son admiration «paradoxale» pour le «Rousseau du ruisseau» («La jeunesse de Benjamin Constant», p. 248). A mentionner également les articles relatifs aux Oeuvres d'histoire naturelle et de philosophie de Charles Bonnet, échelonnés entre juillet et décembre 1779, et surtout une Défense de M. Bonnet publiée en octobre 1780. Chaillet y réagit contre une campagne de dénigrement dont le philosophe genevois avait dû souffrir de la part du Mercure de France (dans sa livraison du samedi 24 juin 1780). Il dénonce les prétentions autarciques de «l'esprit français», identifié avec la manie de l'impiété, et défend la littérature nationale de son pays avec beaucoup de conviction. La devise du journal était Non fumum ex fulgore sed ex fumo dare lucem ; Chaillet y déploya tous les talents d'une vive personnalité, et des qualités de journaliste perceptibles surtout dans le style. La spontanéité, la sincérité, le génie de la formule frappante, le talent d'exposition en furent les marques de fabrique. Philippe Godet l'a défini comme «le journaliste de l'Europe qui se hâte le plus lentement» («Un critique neuchâtelois», p. 513).

Publications diverses

La Subordination (sermon sur la mort de Frédéric le Grand, prononcé à Colombier) Neuchâtel, 1786 . – Sermons sur les dogmes fondamentaux de la religion naturelle, Neuchâtel, 1787 . – Discours qui a obtenu l'accessit au jugement de l'Académie de Besançon, sur la question proposée pour le prix d'éloquence en 1788 : le génie est-il au-dessus de toutes règles? 1789 . – Sermon sur la nécessité et le but de la prédication, Neuchâtel, 1789 . – Sermon sur les devoirs domestiques en général, Neuchâtel, 1812 . – Sermon sur la débonnaireté, s.d. . – De la simplicité de la doctrine chrétienne, à M. Cellerier, pasteur à Satigny, Neuchâtel, 1819 . – Sermons sur divers textes de l'Ecriture sainte, Neuchâtel, t. I, 1797 , t. II, 1810 ; t. III, 1810 ; t. IV, 1822 ; t. V, 1822 . – Les derniers sentiments d'un chrétien, 1822 . – Sermon prononcé à Neuchâtel le 3 mars 1793, Neuchâtel, 1793 . – Oraison funèbre de M. Mieg, docteur-médecin, prononcée à Colombier, Neuchâtel, 1823.

Bibliographie

Bâle, Universitatsbibliothek, Matricule AN II 5af, et Akad. Kat. Genève, B.P.U., Registre Archives P 5 (Contributions pour la bibliothèque), p. 70. – Genève, Archives d'Etat, Registres Académie Ge 1, n° 959 et Registres de la Compagnie des Pasteurs, XXXI, 108. – Neuchâtel, Archives d'Etat, Cartulaire des pasteurs neuchâtelois. – Gaullieur E.H., «La jeunesse de Benjamin Constant», Bibliothèque universelle, Genève, 1847, p. 248 et, du même, Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française, particulièrement dans la seconde moitié du XVllle siècle, Genève, 1856, p. 180. – Jeanneret F.A.M., et Bonhôte J.H., Biographie neuchâteloise, Locle, 1863, t. I, p. 126-139. – Godet Ph., «Un étudiant neuchâtelois il y a cent ans : H.D. Chaillet», Bibliothèque universelle, Genève, janv.-mars 1890, p. 91-117. et, avr.-juin 1890, p. 513 ; id., Histoire littéraire de la Suisse française, 2e éd., Paris, 1895, p. 371-379 ; id. , Madame de Charrière et ses amis, Genève, 1906, t. I, p. 217-230. – Rossel V., Histoire littéraire de la Suisse romande, Genève, 1889, t. II, p. 219. – Beaujon G., Un critique neuchâtelois au XVllle siècle : Henri David Chaillet, Berne, 1894. – Dictionnaire historique et biographique de la Suisse, Neuchâtel, 1924, t. II, p. 465. – Guyot Ch., La Vie intellectuelle et religieuse en Suisse française à la fin du XVllle siècle. Henri David. Chaillet, Neuchâtel, 1946. – Jost F., Jean-Jacques Rousseau suisse, Fribourg, 1961, t. I, p. 81-115. – (S.M.) Le Livre du Recteur de l'Académie de Genève (1559-1878), éd. S. Stelling-Michaud, Genève, 1966, t. II, p. 450, notice de Léon Matthey et Alfred Schnegg. – Marx J., «La renommée helvétique de Restif de la Bretonne au XVIIIe siècle», Revue belge de philologie et d'histoire, Bruxelles, 1970, XLVIII, n° 3, p. 789-802. – Candaux J.D., «Les gazettes helvétiques. Inventaire provisoire», dans M. Couperus, L'Etude des périodiques anciens, colloque d'Utrecht, Paris, 1972, p. 126-172 ; id., notices de D.P.1 679, 979, 981.

Auteur(s) de la notice


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