CARRA

9. Additif

Opinions: Très peu de temps après la notice d’A. Nabarra a paru le livre de Stephan Lemny : Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d’un révolutionnaire (L’Harmattan, 2000, préface d’E. Leroy-Ladurie), qui apporte sur la vie de C. des informations nouvelles : sur la « prison » de C. à Mâcon de juin 1758 à septembre 1760, sur ses fonctions auprès du marquis d’Argenson et ses débuts littéraires, sur son voyage en Angleterre avec le marquis en 1769, sur son rôle (sans doute réduit) dans la publication de l’Encyclopédie d’Yverdon, ses relations avec de Felice, puis Robinet et Pierre Rousseau. La correspondance du marquis d’Argenson apporte à cet égard de nombreuses précisions. S.L. analyse la formation philosophique de C. et son « système » dans Le Système de la raison ou le prophète philosophe, sans négliger le Faux philosophe et le roman Odazir. Il apporte des lumières nouvelles sur les voyages de C., notamment en Moldavie, et sur son Histoire de la Moldavie et de la Valachie. C’est cependant la carrière révolutionnaire de C. qui retient le plus longuement son attention ; il analyse avec minutie les Annales patriotiques et littéraires et les prises de position de C. comme conventionnel, ses tentatives pour rétablir des liens entre ses amis girondins et l’aile modérée des montagnards.

Bibliographie: Lemny, Stephan : Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d’un révolutionnaire (L’Harmattan, 2000, préface d’E. Leroy-Ladurie).(J.S.)

Décès

1793

Auteurs

Naissance

1742

Numéro

141

Prénom

Jean Louis

Né le 9 mars 1742 à Pont-de-Veyle (Ain), Jean Louis Carra est l'aîné des six enfants de Claude Carra, commissaire aux droits seigneuriaux de cette ville, et de Marie Anne Colas. Il meurt guillotiné à Paris le 31 octobre 1793. Marié, il ne semble pas avoir laissé de descendance. Trois des six enfants de Claude Carra moururent en bas-âge. Luce, née le 2 mai 1743, entra comme novice au couvent de la Visitation de Bourg en 1772, et prit le voile en 1779. Philiberte, née le 7 mai 1744, épousa Paul Vallet, procureur et commissaire aux droits seigneuriaux à Pont-de-Veyle (Montarlot, p. 217).

2. Formation

Ses études, faites au collège des Jésuites de Mâcon, sont brusquement interrompues en mars 1758, à la suite d'une accusation de vol portée contre lui (Montarlot, p. 218). Employé par la suite comme écrivain au département des imprimés de la Bibliothèque du Roi, il en est nommé bibliothécaire, conjointement avec Chamfort, le 19 août 1792 (M.U., t. XIII, p. 498). Député de Saône-et-Loire à la Convention Nationale.

3. Carrière

C. eut une enfance troublée. Son père meurt en janvier 1750, alors qu'il a à peine huit ans. Sa mère, remariée en janvier 1752 avec Antoine Pahin, procureur à Pont-de-Veyle, meurt à son tour le 11 mars 1758 (Montarlot, p. 217) Quelques jours plus tôt, dans la nuit du 7 au 8 mars, des marchandises pour une valeur de près de 2500 £ avaient été volées chez une marchande de mode de Mâcon (S.M., 21 fév. 1792). Soupçonné d'avoir participé au vol, Louis C., qui vient d'avoir seize ans, est décrété de prise de corps. Sur le conseil de l'abbé Rivet qui semble avoir joué auprès de lui le rôle de tuteur, il se réfugie à Thoissey, ville franche située dans la principauté de Dombes. Il en est extradé le 1er juin 1758, et ramené à Mâcon entre «deux cavaliers de maréchaussée [...], à pied, enchaîné aux mains et attaché par une corde». Interrogé à plusieurs reprises, il persiste à nier toute participation au vol. L'affaire traîne en longueur, pour aboutir, le 25 septembre 1760, à un jugement «à plus amplement informé» (A.P., 21 janv. 1792).

A sa sortie de prison, deux ans plus tard, C. voyage en Europe, séjournant notamment en Autriche et en Prusse (S.M., 21 févr. 1792). En décembre 1768, il est de passage à Pont-de-Veyle où il règle différentes affaires familiales. Sur l'acte de vente d'un vignoble, il déclare alors résider à Paris et être employé comme secrétaire par le marquis d'Argenson (Montarlot, p. 222). On le retrouve en 1770 à Yverdon, où il travaille pour le libraire de Félice, à une contrefaçon de l'Encyclopédie. Puis à la suite d'une dispute avec de Félice, il offre ses services à Voltaire qui le recommande à Robinet, éditeur du Supplément de l'Encyclopédie, publié à Bouillon. C., engagé par Robinet, se rend en juillet 1771 à Genève pour travailler avec le libraire Cramer, associé à l'entreprise. Il est chargé de revoir les épreuves des Suppléments et de rédiger certains articles de géographie, d'histoire et de «droit naturel». En janvier 1772, il rencontre Robinet à Paris et repart avec lui à Bouillon. Leurs rapports se détériorent rapidement, Robinet lui reprochant notamment de copier ses articles sur ceux de l'Encyclopédie d'Yverdon (D 12769 et 17404, et Le Faux philosophe, p. 20 et suiv.). La querelle s'envenime au point que Robinet et Rousseau déposent une plainte contre C., qui quitte Bouillon en juin 1772. Il se remet alors à voyager en Europe, se rendant notamment en Italie, en Grèce, en Turquie et en Ukraine. En 1775, il est à Saint-Petersbourg où on lui offre d'entrer au service de Grégoire Ghika, hospodar de Moldavie. Il restera un an à Jassy, la capitale, s'occupant «de l'éducation des enfants du Prince de Moldavie et de sa correspondance française» (J.E., 1779, VII, p. 440). Revenu à Paris, C. devient, grâce semble-t-il à l'entremise de D'Alembert (Bacon, p. 8), secrétaire du cardinal de Rohan auquel il dédie son Histoire de la Moldavie et de la Valachie. Il fréquente l'hôtel de Valentinois à Passy, où s'installe Benjamin Franklin à son arrivée en France en mars 1777 (Vidier, p. 53). Son intérêt semble alors se tourner vers la science et il fait paraître plusieurs ouvrages scientifiques, notamment les Nouveaux Principes de physique, dédiés au roi de Prusse, qui lui fait parvenir une tabatière en or pour l'en remercier (M.U., t. XIII, 654). Ce livre, selon le Journal encyclopédique, place son auteur parmi «le petit nombre de ceux qui ont contribué essentiellement à étendre la sphère de nos connaissances en physique» (1782, t. V, p. 191-201 ; voir également 1783, t. IV, p. 205-228 et 1785, t. III, p. 415-435).

Grâce à la protection de Loménie de Brienne, il obtient un poste à la Bibliothèque du Roi, où il se trouve en avril 1784 quand l'ancien lieutenant de police Lenoir en est nommé bibliothécaire. Opposé aux mesures de réorganisation décidées par ce dernier (Vidier, p. 51-58), il fait paraître en 1787 un violent pamphlet destiné à éclairer «le peuple et le gouvernement sur les brigandages de ce Lenoir» (L'An 1787). Il s'attaque, la même année, dans un pamphlet tout aussi violent, écrit d'un «style ferme, dur et méchant» au ministre Calonne (Roland, Lettres, p. 13). Il est, en 1788, un des membres fondateurs de la Société des Amis des Noirs créée par Brissot, qui soutient sa candidature au poste de secrétaire de la Société, mais Mirabeau, qui l'apprécie peu, s'y oppose (Brissot, t. III, p. 54, 68, et t. IV, p. 8). Un nouveau pamphlet, l'Orateur des Etats-Généraux, publié en avril 1789 à la veille de l'ouverture des Etats-Généraux, le fait connaître. Ce pamphlet, qui a un grand succès puisqu'il aura 4 rééditions, fait l'objet d'un ordre de saisie le 28 mai (Tuetey, t. II, n° 2908).

Dans la Révolution qui débute, C. va jouer un rôle important. Un des sept électeurs du district de Saint-Thomas, il soutient, en juillet 1789, l'établissement de la commune et la formation de la garde bourgeoise (M.U., t. I, p. 281). A partir d'octobre 1789, il collabore régulièrement aux Annales patriotiques de Mercier. Ce journal, qu'il dirigera seul à partir de juin 1791, lui fera très vite, selon l'expression de Lamartine, «un nom redouté» (t. IX, p. 163). Il est menacé d'arrestation en mai 1792, à la suite d'une campagne de presse dirigée contre deux ministres de Louis XVI, Bertrand de Molleville et Montmorin-Saint-Hérem, qu'il accuse d'être à la tête d'un «comité autrichien» travaillant secrètement à la victoire de l'ennemi (M.U., t. XII, p. 288, 418, 431). C. avait déjà été inquiété en juillet 1791 : après le massacre du Champ-de-Mars, son nom est en tête des listes de proscription affichées sur les murs de Paris à la suite de la publication de la loi martiale (Gallois, t. II, p. 434, et A.P., 24 juil. 1791). C. est un des instigateurs de l'émeute du 20 juin 1792 où le peuple en armes des faubourgs envahit les Tuileries (Lamartine, t. X, p. 186). On le retrouve fin juillet membre du comité central des fédérés puis du «directoire insurrectionnel» qui prépare secrètement l'insurrection du 10 août dont il sera un des meneurs avec Danton, Santerre, Westermann (id., t. X, p. 307, 330 et suiv.). Roland, revenu au ministère de l'intérieur après le 10 août, le nomme, par décret du 19 août 1792, bibliothécaire de la Bibliothèque Nationale (M.U., t. XIII, p. 498). Le mois suivant, C. est élu à la Convention par huit départements (Bouches-du-Rhône, Charente, Eure, Loir-et-Cher, Saône-et-Loire, Seine-et-Oise, Somme, Orne). Il choisit d'y représenter la Saône-et-Loire.

A la fin septembre 1792, C. est envoyé en mission au camp de Châlon et à l'armée de Dumouriez, en compagnie de Sillery et de Prieur de la Marne. De retour à Paris, il est élu le 16 novembre secrétaire de la Convention (M.U., t. XIV, p. 502). Dans la lutte qui s'engage entre Jacobins et Girondins, il va prendre parti pour ces derniers. Il s'était rendu pour la dernière fois au Club des Jacobins, dont il avait été dès le début un membre assidu et influent, et, pour un temps, vice-président (Aulard, t. IV, p. 247, 284), le 12 novembre 1792. C. va se montrer cependant un des plus ardents parmi les conventionnels à demander la mise en jugement du roi. A l'issue du procès, il vote pour la mort, contre le sursis et contre l'appel au peuple soutenu par les Girondins (M.U., t. XV, 32, 150, 168, 204, 253). En mars 1793, il est envoyé en mission auprès des Armées républicaines de l'Ouest, puis, après la nouvelle répartition des armées décrétée le 30 avril, délégué auprès de l'armée des Côtes de La Rochelle (Montarlot, p. 255-260). Suspecté de prendre part à la «rébellion fédéraliste» par Marat et Robespierre qui demandent sa mise en accusation (Aulard, t. V, p. 273), C. est rappelé de mission à la fin juin. Il se défend farouchement, mais, le 2 août, sur rapport de Couthon au nom du Comité de Salut Public, la Convention, que préside Danton, déclare qu'il y a lieu à accusation contre C. «prévenu de conspiration contre la liberté et le gouvernement républicain, et d'avoir cherché par sa conduite et ses écrits, à maintenir la royauté en France» (M.U., t. XVII, p. 307). Il est arrêté le soir même et emprisonné à l'Abbaye. Il sera par la suite transféré à la Conciergerie. C. comparaît le 24 octobre devant le Tribunal Criminel Révolutionnaire en compagnie des autres députés girondins arrêtés (Lamartine, t. XIII, p. 233-241). Condamné à mort le 30 octobre au soir, il est guillotiné le lendemain à midi.

4. Situation de fortune

La situation de fortune de C. semble avoir été longtemps précaire. Bacon-Tacon, qui il est vrai ne l'aime pas, nous le présente aux alentours de 1777, au retour d'une «tournée philosophique, c'est-à-dire pédestre» en Europe, dans un état pitoyable, sans «plus d'écus que de cheveux» (p. 7). Ses ennemis politiques lui reprocheront d'avoir eu souvent recours à des expédients plus ou moins licites pour vivre (S.M., 21 févr. 1792). Collaborateur en 1771 du Supplément de l'Encyclopédie, C. se plaint de se faire exploiter par Robinet qui lui propose «30 livres, argent de France, par chaque feuille de composition», plus la jouissance «du bénéfice des libraires pour toutes les souscriptions qu'il procurera», c'est-à-dire «20% et la treizième souscription gratis». A Bouillon, il travaille également à des traductions d'anglais pour lesquelles il touche 12 £ la feuille (Le Faux philosophe, p. 27 et suiv.). Son entrée à la Bibliothèque du Roi va lui assurer une certaine stabilité matérielle. En 1788, ses appointements annuels sont de 1500 £. Il est alors deuxième écrivain au département des imprimés (C.H.A., 1908,p. 292). Nommé bibliothécaire, il refusera le salaire afférent (4000 £) pour ne pas le cumuler avec celui de député, mais s'installera dans le logement de fonction, rue de Richelieu. Au moment de son arrestation, en août 1793, il venait d'acheter une «petite maison et un jardin de trois quarts d'arpents» pour une valeur de 12 000 £, près de Montmorency (Précis, p. 3). Tous ses biens seront confisqués après son exécution (M.U., t. XVIII, p. 308).

Par décret du 15 avril 1796, le Conseil des Cinq-Cents octroiera à sa veuve, ainsi qu'à celles des autres députés girondins guillotinés, une pension annuelle de 2000 £ (M.U., t. XXVIII, p. 207).

5. Opinions

Le Système de la Raison ou le prophète philosophe, publié pour la première fois en 1773, montre l'influence du mouvement philosophique sur la pensée de C. Il croit que les progrès de la raison vont entraîner une transformation de l'homme et par là, une transformation de la société : des hommes «plus éclairés, plus sensibles, plus justes» établiront une société nouvelle fondée sur l'égalité et la justice, une société où règnera «la liberté relative, la propriété raisonnable, l'égalité morale et la sûreté individuelle» (Système, p. 3, 179-183). L'évocation de la société future, dirigée par la «Raison», s'accompagne de violentes attaques contre «les tyrans couronnés» et «les fanatiques titrés» qui règnent alors en Europe, et qui se servent notamment de la religion pour mieux asseoir leur autorité. Pour C., «le mot Dieu [...] est un mot vide de sens». S'il reconnaît l'existence d'un «Etre Suprême», celui-ci ne peut cependant être qu'un «être suprême relatif», «lié aux lois du temps et du mouvement», «un tout individuel-représentateur [de nous-même] augmenté à l'infini», «l'idée positive de ce grand être physique dans le sein duquel nous naissons et mourrons», et dont l'homme est une «image diminuée à l'infini» (ibid., p. 23-29).

Réflexion sur l'homme et la société, appel à un changement pour «un meilleur ordre des choses», le Système de la raison annonce l'engagement de C. pendant la Révolution dont il sera un partisan convaincu. Pour C., en effet, le devoir de l'écrivain, du «vrai philosophe», est d'intervenir, d'aider par ses écrits et par ses actions au progrès moral, social et politique, ne serait-ce d'abord qu'en défendant cette liberté de pensée et d'expression sans laquelle le progrès ne peut s'accomplir : «Partout où la presse n'est pas libre, le peuple est esclave et le chef tyran. Partout où l'on craint le génie de la raison et les arguments du vrai droit naturel, l'autorité est absurde et le gouvernement inique [...]. Le premier droit de l'homme est celui d'être, son second droit est celui de penser» (ibid, p. 244-245). Le Système de la raison permet aussi de mieux comprendre certaines des prises de position de C. pendant la Révolution. Ainsi ce discours prononcé au Club des Jacobins en janvier 1792, discours dans lequel il suggère d'appeler au trône de France le duc d'York, fils du roi d'Angleterre. Révolutionnaire convaincu, adversaire résolu de toutes les «aristocraties» et de toutes les «tyrannies», C. n'en restait pas moins toujours persuadé que la France n'était pas encore mûre pour une république «qui ne serait que le produit de l'effervescence de quelques démagogues» et qui mettrait le «gouvernement démocratique» à la merci de cette «foule ignorante et tumultueuse [qui] suit tantôt un avis, tantôt un autre, [...] semblable au flux et reflux de la mer» (A.P., 9 janv. 1792 ; Système, p. 185). D'où cette curieuse proposition qui servira plus tard de prétexte pour motiver sa condamnation à mort.

Jacobin ardent, C. inclinait vers la Montagne, mais il s'est heurté à l'hostilité de Robespierre qui se méfiait de sa fougue et de ses excès. Ce dernier fut d'ailleurs attaqué à plusieurs reprises par C. qui lui reprochait notamment son attitude lors de l'insurrection du 10 août (A.P., 30 nov. 1792). Dès l'automne 1793, C. se rapproche des Girondins, mais il se retrouvera plusieurs fois aux côtés de la Montagne, notamment lors du procès du roi. La montée de Robespierre entraînera sa chute.

C., qui se voulait en juin 1791 «l'homme dévoué au peuple, l'ennemi juré des tyrans et le zélé prédicant de la philosophie et de la liberté universelle», a été jugé diversement. Pour certains il ne fut qu'un «brigand» prêchant «une doctrine de sang» (S.M., 21 févr. 1792) ou un «aventurier sans conscience et sans moralité» qui mettait sa plume «au service quotidien de la démagogie» et ne considérait la Révolution que comme une carrière lucrative (Montarlot, p. 228, 272-273) ; d'autres n'hésitent pas à le placer à côté de Brissot «pour son savoir, son érudition, son style, ses opinions philosophiques et son amour de la chose publique» (Gallois, t. II, p. 436).

C. a joué un rôle important durant la Révolution : on ne peut se dissimuler, souligne Mme Roland, «qu'il n'ait beaucoup contribué à nos mouvements politiques et aux soulèvements qui eurent pour objet de renverser la tyrannie» (Mémoires, p. 122). Ses variations d'attitudes, ses prises de position souvent contradictoires et ambiguës, semblent s'expliquer moins par les calculs de l'intérêt que par la nature même de son caractère. C., nous dit Lamartine, était un de ces hommes qui ont «dans les sentiments plus de lumières que dans l'intelligence» : il dessinait «sur le globe la carte de la liberté et prenait les chimères de son imagination pour le génie de l'homme d'état» (t. XIII, p. 244, 236). Exalté, passionné, fougueux, «enthousiaste de révolution, de république, de liberté» (Mémoires, p. 121), ce «boute-feu» (Aulard, t.VI, p. 692) était l'homme de tous les écarts, que ce soit dans les attitudes, dans les idées ou dans le langage. «Fort bon homme à très mauvaise tête», il s'est laissé emporter par son enthousiasme et son imagination qui lui ont fait trop souvent mal juger et des faits et des hommes (Mémoires, p. 121-122).

6. Activités journalistiques

La réputation de C. comme journaliste est surtout liée à son attitude lors de la Révolution à la tête des Annales patriotiques et littéraires. Il avait cependant acquis une expérience de journaliste auparavant, notamment lors de son séjour à Bouillon de janvier à juin 1772. Il fait alors partie, avec les frères Castilhon et J.B. Robinet, de ce petit groupe de journalistes qui forme «l'état-major» de Pierre Rousseau (Charlier, p. 24-25) et l'aide dans ses multiples tâches. Engagé initialement pour travailler au Supplément de l'Encyclopédie, C. va collaborer à d'autres publications de la maison d'édition (Le Faux philosophe, p. 103 et suiv.). Il est probable qu'il participe aussi à la rédaction de certains articles du Journal Encyclopédique, par exemple à la polémique au sujet de l'Encyclopédie d'Yverdon (J.E., 1772, II, p. 441-449). C. quitte Bouillon en juin 1772, menacé d'un procès par Robinet et Rousseau.

Le Journal Encyclopédique publiera en 1778 une notice sur Grégoire Ghika, hospodar de Moldavie, «communiquée aux auteurs de ce journal par M. Carra» (t. VIII, p. 129-135) et l'année suivante, «avec quelque regret» parce que jugée «un peu trop crue à bien des égards», sa réponse aux critiques faites par Saul à son Histoire de la Moldavie (1779, t. VII, p. 434-443). C. fera en 1781 le compte rendu de la Physique du monde de Marivetz, pour le Journal Encyclopédique (t. VII, p. 312-322 et 485-491).

Le 3 octobre 1789 est publié le premier numéro des Annales patriotiques et littéraires de la France, et affaires politiques de l'Europe, journal libre par une Société d'écrivains patriotes, et dirigé par M. Mercier. Collaboreront notamment à ce journal, D'Argis, Giraud, Guyot, Doppet, Salaville, Daunou, et C. qui y collabore dès les premiers numéros. Les Annales patriotiques paraissent chaque jour sur 4 pages, format petit in-4°, à deux colonnes, avec de fréquents suppléments de 2 pages. L'abonnement est de 36 £ par an, «franc de port par la poste dans tout le Royaume». Mercier se désintéressant bientôt de son journal, la direction passe de fait entre les mains de C., dont le nom apparaîtra dans le titre du journal à dater du numéro du 10 septembre 1790 : Annales patriotiques [...] par une société d'écrivains patriotes, dirigée par M. Mercier et par M. Carra, un des Auteurs. Ce dernier en assumera seul la direction à partir de juin 1791. Sauf en de rares exceptions, comme par exemple les jours qui suivent le massacre du Champ de Mars pendant lesquels il se cache, C. remplit chaque jour presque la moitié du journal.

Après le 10 août, les Annales patriotiques auraient été secrètement financées par le gouvernement. Un pamphlet de l'époque accuse Roland d'en faire acheter chaque jour 2000 exemplaires (Dialogue, p. 9-10 ; voir aussi Mémoires, p. 171-172). Les archives du ministère des Affaires Etrangères révèlent qu'en janvier 1793 Lebrun-Tondu, alors ministre, en fait acheter 3400 exemplaires sur les fonds secrets du ministère (Masson, p. 276).

Sa variété, comme la personnalité de son directeur, font des Annales patriotiques un des journaux les plus populaires et les plus lus de la Révolution. Largement diffusé en province et influent, il fut longtemps, pour les sociétés affiliées, l'«oracle officieux» du Club des Jacobins de Paris. C. sait trouver les mots qui portent : les Annales, remarque Mme Roland, «réussissaient merveilleusement dans le peuple par un certain ton prophétique, toujours imposant pour le vulgaire» (Mémoires, p. 122). Elles auraient eu un temps, selon leur directeur, plus de 12 000 abonnés (Précis, p. 58). Ce succès explique qu'en septembre 1792, élu par huit départements à la Convention, C. soit l'un des hommes les plus populaires de France. Après son élection, ses fonctions de député, et notamment les missions qu'il effectue en province, l'obligent à délaisser quelque peu son journal, mais il continue à le diriger et à y publier des articles jusqu'à son arrestation, le 2 août 1793. Dès le lendemain, son nom disparaît du titre du journal. Jean-Baptiste Salaville va en diriger la rédaction jusqu'en mars 1796, époque à laquelle Mercier reprend la direction du journal qu'il avait fondé. Les Annales patriotiques cesseront de paraître avec le numéro du 12 messidor an V.

C. a également collaboré au Mercure national ou journal d'état et du citoyen, continuation du Journal d'état et du citoyen de Mlle de Keralio (13 août - 27 décembre 1789 ; 32 numéros). Le premier numéro du Mercure national est daté du 31 décembre 1789. Annoncé comme bi-hebdomadaire (jeudi et dimanche), il devient hebdomadaire (dimanche) dès le numéro 3. Il est rédigé par Mlle de Keralio (Louise Guynement-Robert), son mari, François Robert, futur député de Paris à la Convention, son père, Louis-Félix de Keralio, membre de l'Académie des Inscriptions et un temps rédacteur du Journal des Savants, Masclet, Hugou de Basseville. C., qui y a collaboré dès le début, interrompt sa collaboration en avril 1790 et son nom disparaît de la page de titre avec le numéro du 23 mai. Le Mercure national cesse de paraître avec le numéro du 30 août 1790, étant alors absorbé par les Révolutions de l'Europe d'Antoine Tournon (2 juillet - 30 août 1790 ; n° 1 à 16) qui devient à partir du numéro 17 : Révolutions de l'Europe et Mercure national réunis, «journal démocratique» rédigé par Mme Robert, Louis-Félix Guynement, Antoine Tournon, Hugou, François Robert.

L'Orateur des Etats-Généraux a sa place dans la Bibliographie [...] de la presse périodique française d'Eugène Hatin. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un journal, mais il semble que C. ait songé un temps à en faire une publication périodique. L'accueil réservé à L'Orateur des Etats-Généraux, qui aurait eu «au-delà de 50 éditions» (B.H.C., p. 142), avait poussé C. à en écrire une seconde partie, parue en octobre 1789, puis une troisième partie qu'il publiera dans les numéros 4, 6, 7 et 10 du Mercure national (janv. - fév. 1790).

7. Publications diverses

Voir Cior 18, n° 15637 à 15674, et dans Martin A. et Walter G., Catalogue de l'histoire de la Révolution française, Paris, 1936-1943, 5 vol., n° 6229 à 6263.

8. Bibliographie

B.H.C. – (J.E.) Journal encyclopédique. – (A.P.) Annales patriotiques. – (S.M.) Spectateur et Modérateur. – (M.N.) Mercure national. – (J.R.E.) Journal des révolutions de l'Europe. – (M.U.) Moniteur universel, réimpression de 1847, Paris, 32 vol. – (C.H.A.) Correspondance historique et archéologique. – Tuetey A., Répertoire général des sources de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, Paris, 1890-1914, 11 vol. – Kuscinski A., Dictionnaire des Conventionnels, Paris, 1916.- Carra J.L., Le Faux philosophe démasqué ou mémoire du Sr Carra, Bouillon, 1772. – Le Système de la raison ou le Prophète philosophe, Londres, 1773 (éd. de référence : Londres, 1782). – Id., L'An 1787, précis de l'administration de la Bibliothèque du roi, sous M. Lenoir, s.l.n.d., [Paris, 1787]. – Id., Précis de la défense de Carra, député de la Convention nationale, contre ses accusateurs, s.l., an II. – Bacon-Tacon P.J., Réponse de M. Bacon, électeur du département de Paris, à une accusation de M. Carra, faite au Club électoral, s.l.n.d., [Paris, 1792?]. – Chas J., Lettre à Messieurs les Accusateurs publics, s.l.n.d.[Paris, 1791]. – Dialogue entre le Père Duchêne et Carra, sur l'état actuel de la République française, Paris, 1793 (attribué à Dubois-Crancé). – Voltaire, Correspondence and related documents. – Brissot J.P., Mémoires, Paris, 1830, 4 vol. – Mémoires de Mme Roland, Paris, 1966. – Lettres de Mme Roland, Paris, 1900, 2 vol. – Aulard F.A., La Société des Jacobins, Paris, 1889-1897, 6 vol. – Gallois L., Histoire des journaux et des journalistes de la Révolution française, 1789-1796, Paris, 1846, 2 vol. – Lamartine A de, Oeuvres complètes, Paris, 1862-1866, 41 vol. – Masson F., Le Département des Affaires étrangères pendant la Révolution, Paris, 1877. – Montarlot P., «Carra», Mémoires de la Société éduenne, XXXIII, 1905, p. 217-273. – Vidier A., «Lenoir, Bibliothécaire du Roi», Bulletin de la Société d'histoire de Paris, LI, 1924, p. 49-61. – Charlier G. et Mortier R., Le Journal encyclopédique (1756-1793), Bruxelles, 1952.