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Nicolas de BONNEVILLE (1760-1828)

État civil

Nicolas de Bonneville, fils de Pierre Jean de Bonneville, procureur à Evreux, naquit dans cette ville le 12 mars 1760. Sa famille y habitait depuis des siècles. Il fut confirmé à la cathédrale d'Evreux le 17 avril 1775. Marguerite Brasier devint sa compagne (ils n'auraient pas été légalement mariés) et ils eurent deux fils, Benjamin et Thomas. Celui-ci devint général américain. Mme de Bonneville était allée en Amérique en 1802. Son mari l'y rejoignit après 1814 et y resta jusqu'en 1819. Rentré à Paris en cette année, il y devint bouquiniste, rue des Prés Saint-Jacques. Il y mourut dans la misère le 19 novembre 1828. Sa femme retourna en Amérique et mourut à Saint Louis le 30 octobre 1846 (Le Harivel, p. 1-16).

Formation

Il commença ses études à Evreux et les poursuivit à Paris, où il s'enfuit précipitamment, ayant contesté un maître qui critiquait J. J. Rousseau. Il y devint probablement le protégé de d'Alembert. Il étudia notamment la grammaire et les langues vivantes, l'anglais et l'allemand ; il recevait chez lui des Anglais, des Américains et des Allemands. En guise de passe temps il faisait aussi des vers gracieux qui furent la prédilection de la reine Marie Antoinette (Nodier, p. 246). Il lui dédicaça également un volume de contes, imités ou traduits de l'allemand, qui contient ses meilleures pièces dans le genre lyrique, y compris une traduction du monologue de Hamlet que Mallet du Pan jugea supérieure à celle de Voltaire, plus exacte sans être moins littéraire (Mallet du Pan, p. 162). Il publia aussi des imitations de la Bible. Il s'associa à Adam Chrétien Friedel, Allemand d'origine, pour la publication d'un ouvrage de traduction. Le Tourneur se l'adjoignit pour sa traduction de Shakespeare et il travailla longtemps avec Berquin à sa collection étrangère et à l'Ami des Enfants (B.U.C., t. I, p. 535). Il fut aussi l'ami de Thomas Paine, de Kosciusko, d'A. Chénier, de Fontanes, de Roucher, de Rétif de La Bretonne (cf. B.Un.).

Carrière

En 1786, il se rendit en Angleterre et y passa quelques mois. Il y fut initié à la franc-maçonnerie et devint membre d'une loge. Ceci devait exercer une grande influence sur sa pensée pendant la Révolution. En 1789 il devint électeur de Paris ce qui entraîna sa participation à la politique municipale. Il proposa la formation d'une garde bourgeoise, qu'approuva Mirabeau (Michelet, t. I, p. 122-123), dont il était devenu l'ami. L'Assemblée nationale accepta cette idée le 13 juillet 1789. Dès la première assemblée des électeurs (devenue ensuite la Commune), il avait crié : «Aux armes». On lui conseilla : «Jeune homme remettez votre motion à quinze jours» (ibid., p. 135). Par une mission en Normandie il assura l'approvisionnement de Paris en blé, ce qui lui valut d'être décoré par le comte de Provence (futur Louis XVIII). Il écrivit une extravagante lettre au roi, en le tutoyant. En octobre 1789, il forma le projet de créer une association destinée à assurer le bonheur de l'humanité, le Cercle social, à tendance maçonnique, dont il resta un des chefs jusqu'à la fin de son existence en 1793. L'activité du Cercle social pourrait être divisée en trois époques : 1) 1798-1790 : un petit groupe discret de quinze ou vingt personnes qui publièrent un journal. 2) 1790-1791 : la confédération des Amis de la Vérité, de 3000 à 6000 membres ; un des plus grands clubs révolutionnaires. 3) 1791-1793 : une compagnie d'édition et d'imprimerie qui publia des journaux et des livres.

La Confédération tâchait de combiner les idées politiques et sociales des philosophes avec les revendications du Tiers Etat. B. et l'abbé Claude Fauchet en étaient les chefs. C. Fauchet s'en alla en 1791 après une querelle avec B. L'orientation se radicalisa après Varennes et devint plus politique, anti monarchique. La confédération fut dissoute après juillet 1791 (massacre du Champ de Mars). En avril 1791, fusion avec les Jacobins. Le Cercle social restait comme maison d'édition et d'impression (Kates, p. 75-175). Mais B. échoua aux élections à la Législative et à la Convention et ne cacha pas son amertume dans ses écrits. Devenu républicain après Varennes, il participa aux manifestations avec les Girondins. En 1793, il attaqua vigoureusement Robespierre et Danton et fut accusé de royalisme par Marat. Il était horrifié par les excès de septembre 1792 et devança A. Chenier dans d'admirables vers contre les assassins (Nodier, p. 245). Il fut arrêté en mai 1793, relâché, puis de nouveau arrêté après l'expulsion des Girondins de la Convention en juin 1793, car il avait publié une protestation contre cette élimination par la force brutale. La section du Théâtre Français voulait le renvoyer aux autres sections, mais cette décision n'eut pas de suite. Thermidor le sauva. B. reprit la plume. Il publiait alors le Bien Informé, auquel Bernardin de Saint-Pierre et L.S. Mercier fournissaient des articles. De son imprimerie sortirent des ouvrages de Laplace et Lagrange (voir B.C.U., t. I, p. 535).

Le Cercle social possédait une imprimerie, rue du Théâtre Français, que B. dirigeait avec L. Reymer. Aucun autre club n'en avait, ce qui lui fournissait les moyens de diffusion dans le pays entier. Fondée en janvier 1791, elle appartenait à des actionnaires. Entre autres, on publia des traductions anglaises et italiennes de la Constitution, on faisait de la publicité et on vendait les ouvrages des plus recherchés du temps : cent quatre-vingts livres, des journaux, pamphlets et pièces de circonstance, entre 1791 et 1793, dont quarante au dépôt légal. C'était, en effet, le premier déposant de cette nouvelle institution de la Bibliothèque nationale. Le Cercle social publia de 1790 à 1793 tous les journaux mentionnés par la suite ci-dessous. J.M. Roland avança 26 000 £ pour fonder l'imprimerie. Comme ministre de l'intérieur, en 1791-1792, il fournit d'autres subsides généreux. Mais avec la chute du parti Girondin, ces fonds se tarirent et l'entreprise fit faillite. Après Thermidor il n'y eut que quatre dépôts légaux en cinq ans (v. Hess, p. 177-178).

Suspect sous le Consulat à cause d'une comparaison de Bonaparte avec Cromwell (dit-on), B. fut remis en prison et y connut Ch. Nodier. Libéré enfin, il fut surveillé sévèrement par la police et privé de moyens de subsistance par la fermeture de son imprimerie. Pendant son séjour à New-York, il fit la connaissance de Washington Irving, qui parle de lui dans son ouvrage sur son fils, le général américain, explorateur des Montagnes Rocheuses. Selon Nodier, B. était «un des hommes les plus élevés d'esprit que la période révolutionnaire ait produit» (ibid., p. 245).

Situation de fortune

B. ne semble pas avoir connu de moments de véritable fortune, sauf pendant une brève période à la fin de la Révolution, quand des entreprises industrielles l'eurent enrichi (ibid.). Le plus souvent, il dut vivre de sa plume. Les abonnements des journaux et les droits d'auteur ne lui valurent pas grand'chose, ni l'imprimerie non plus. T. Paine lui légua trente actions de la New York Phoenix Insurance Company, d'une valeur de 1500 dollars, ainsi que la moitié de la rente de la partie sud de sa ferme de New Jersey. Il lui légua également la moitié du produit de la rente d'une autre partie de la propriété (Le Harivel, p. 13). Ceci ne l'empêcha pas de tomber dans l'extrême misère à la fin de sa vie. Une demande collective de A. de Vigny et de Ch. Nodier au ministre Martignac, trop tardive, n'aboutit qu'à payer les frais d'enterrement.

Opinions

B. était disciple d'Helvétius, de Mably et surtout de Rousseau, dont il voulait appliquer les principes jusqu'à l'extrême. Fervent lecteur du Contrat social, il en avait accepté le dogme de la souveraineté du peuple. La voix de celui-ci lui sert de juge absolu. Il entrevoit un gouvernement direct par référendum. Le souverain, consistant d'individus, ne peut avoir d'intérêt contraire au leur. A l'instar de Jean Jacques, il revendique aussi une religion civile et laïque, une espèce de panthéisme. L'éducation doit être obligatoire et gratuite. Mais à ces éléments rousseauistes se mêlent des idées illuministes. Michelet le classe avec Fauchet parmi «les mystiques des Girondins» (t. I, p. 1196). Il se lia avec Saint Martin, qu'il édita. Tout en ayant attaqué les théosophes, B. leur doit plus d'une idée. Il en résulta de grandes contradictions dans sa pensée. Même chez ce révolutionnaire on retrouve des vestiges de théocratie. Comme les martinistes, il admet l'enchaînement des êtres ; il croit à la métempsychose (Viatte, p. 264). Avec L.S. Mercier, il admet des migrations interstellaires. Comme Saint Martin, il exige le partage des terres. En outre, il revendique la communauté des femmes. Il rêve d'une société régénérée d'où serait bannie l'injustice et où chacun pourrait développer ses aptitudes physiques et morales.

Activités journalistiques

Le Tribun du Peuple, mi mai-mi juin 1789, d'une périodicité irrégulière et d'une datation très difficile à établir : cahiers de 16 p. in 8°, en forme de «lettres» qui sont adressées à la Nation, aux Etats-Généraux, à Necker, au tribun du peuple, etc. (signées différemment : Joshua S***, électeur de Paris, etc.) ; engagement fervent des «Communes» contre la noblesse et le clergé. Les Etats ne devraient pas se contenter de réformer le système d'impôts, mais transformer entièrement les institutions politiques. «Bonneville fait passer toute sa pensée dans ce texte lyrique et prophétique» (D.P.1 1254). Son importance consiste dans la propagation d'idées radicales trois à quatre mois avant la chute de la Bastille. B. envisageait une interprétation démocratique radicale des idées de souveraineté populaire. Il y eut plusieurs rééditions en 1789, 1790 et 1795.

Le Cercle Social, janvier-mai 1790, 14 numéros, in 8°. Publié avec l'abbé Claude Fauchet. C'était l'organe de la société du même nom. Politiquement il était du côté des Cordeliers. Il fut dénigré farouchement par La Harpe dans le Mercure. C'était «l'un des cercles politiques les plus audacieux des premières années de la Révolution» (v. art. Brissot).

La Bouche de Fer, 2 séries : janvier juin 1790, 17 numéros ; oct. 1790 - juillet 1791, 104 numéros in 8°. Aussi en collaboration avec l'abbé Fauchet, mais les articles sont surtout de B., sous différents noms de plume. Il emprunte des phrases entières à d'autres de ses ouvrages. Il avait établi une espèce de boîte à lettres où on pouvait déposer des écrits, projets, annonces, accusations, etc. Le journal ne publiait pas tous les écrits déposés. Le Cercle se proposait de «déchiffrer» la volonté générale! C'était donc une conception élitiste. En tête un fleuron bizarre. Devise : «Nous avons attaché les ailes de la foudre à la voix la plus faible, aux soupirs innocents.»

La Chronique du mois ou les Cahiers patriotiques, novembre 1791 - juillet 1793, 21 numéros in 8°. B. recruta treize autres rédacteurs : Condorcet, Brissot, T. Paine, Clavière, Collot d'Herbois (pour un temps limité), etc. Aucun autre journal révolutionnaire n'employait autant de leaders politiques comme auteurs réguliers. Ils écrivaient pour la nouvelle bourgeoisie sur des thèmes différents : le droit à la propriété, la circulation libre des grains, laissez-faire, protectionnisme dans le commerce étranger ; ils étaient abolitionnistes (mais modérés) au sujet de l'esclavage. En automne 1791 quelques membres du Cercle social furent élus à l'Assemblée législative ; ils y formèrent une minorité radicale et collaborèrent avec les Jacobins modérés (Girondins). Ce groupe eut un grand rayonnement en France et à l'étranger. Chaque numéro s'orne d'un grand portrait d'un des leaders, fait par François Bonneville, cousin de Nicolas. Il y eut aussi des articles sur le «courage national», sur César, Choiseul, la Ligue.

Le Bulletin des Amis de la Vérité par les directeurs de l'imprimerie du Cercle social, 1793, 4 grandes pages in folio à un prix modique ; parution quotidienne. Il s'adressait à un public plus large. Trente journalistes dont S. Mercier, Condorcet, Gensonné et des auteurs mineurs. Il rendait compte des travaux de la Convention, de la diplomatie étrangère. Ce fut le centre de propagande girondin le plus important. Attaques féroces contre les Montagnards qui ne sont pas toujours exactes. Ton très polémique. Sans commentaire sur le procès et la condamnation du roi. Après l'exécution de celui-ci, le Bulletin abandonne les attaques et se tourne vers d'autres domaines : éducation, religion civique (articles de S. Maréchal et Saint Martin). Des raisons financières contraignirent B. à cesser la publication.

Le Vieux Tribun du Peuple, 1789-1795, in 8°, au total 199 p. Il s'agit d'une réimpression partielle du Tribun du Peuple de 1789-1790 avec d'autres pièces ajoutées, en particulier une autre lettre au roi –plus violente– de juillet 1792. D'autres lettres à la Bouche de Fer, au Cercle Social, à l'Assemblée nationale ; nombreuses citations anglaises, références à l'histoire romaine, etc.

Le Vieux Tribun et sa Bouche de Fer, 1797, in 8°. Il consiste en «envois», reliés en 2 volumes, d'un total de 519 p., avec un appendice de 12 p. Bien des citations en anglais, allemand, italien et latin, avec traduction française par la suite. Des poèmes, des essais de littérature (Rousseau), des écrits politiques, historiques, continués sur plusieurs numéros ; de longues effusions, des récits de prisonniers de guerre français en Hongrie, des extraits d'autres ouvrages de l'auteur, des contes philosophiques. Le plus souvent le ton est très exalté. Deux articles de L.S. Mercier : «Les Parisiens au premier floréal» et «Les bals d'hyver». Des listes de livres à vendre auprès de la rédaction. Dans l'appendice une «Hymne au Combat» et une lettre à T. Paine.

Le Bien informé, 17 fructidor an V - 15 germinal an VIII, in 4°, nombre de numéros inconnu. Avec la collaboration de S. Mercier et Bernardin de Saint Pierre. En 1800 ce fut un des treize journaux (sur soixante) non supprimés par les autorités du Consulat.

Publications diverses

De 1782 à 1785 il publia avec Friedel le Nouveau Théâtre Allemand, en 12 volumes in 8°, qui contenait des traductions de Lessing, Goethe, Schiller, etc., dont il fit la plus grande partie. C'était d'abord des traductions littéraires, ensuite des versions plus libres, sinon adaptées au goût français, mais qui eurent le grand mérite de faire connaître une littérature peu ou mal connue au public français. B. «introduisait dès lors cette manière de crier haut famine et de se poser en mendiant glorieux» (Sainte-Beuve, p. 466-467). – A Londres, en 1788, il publia Les Jésuites chassés de la Franc-Maçonnerie, 2 vol. in 8°, traduit ensuite en allemand. – Dans l'Histoire de l'Europe Moderne, Genève, 1789-1792, 3 vol. in 8, trad de l’anglais de W. Russel – Dans l'Esprit des Religions, 1791, in 8°, oeuvre d'interprétation, il cherche à résoudre le problème du bonheur social. C'est l'ouvrage le plus singulier de B. – Le Choix de Petits Romans imités de l'Allemand, suivis de quelques essais de poésie lyrique, Paris, 1786, in 8°, contient des morceaux de Storz, Wieland, Wall, Meisner, etc. Il a publié d'autres ouvrages mineurs, lettres et traductions, notamment de T. Paine.

Bibliographie

B.U.C. ; B.Un. ; Cior 18. – Mallet du Pan J., «Essais», Mercure de France, Paris, juin 1786. – Nodier C., Souvenirs de la Révolution française, Paris, 1857. – Sainte Beuve, Portraits Contemporains, Paris, 1889. – Michelet J., Histoire de la Révolution française, 2 vol., Paris, 1952. – Viatte A., Les Sources occultes du Romantisme, Illuminisme, Théosophie, Paris, 1865. – Monglond A., «Nicolas de Bonneville», R.H.L.F., XXXII, Paris, 1926. – Le Harivel P., Nicolas de Bonneville, Strasbourg, 1923. – Kates G., The Cercle Social, the Girondins, and the French Revolution, UC Press, Berkeley 1985.– Hesse C., Publishing and Cultural Politics in Revolutionary France, 1789-1810, Berkeley, 1992.

Auteur(s) de la notice


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