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Jean Paul BIGNON (1662-1743)

État civil

Grands serviteurs de la monarchie les Bignon habitaient à Paris sur la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, un hôtel de la rue des Bernardins : Jean Paul Bignon, troisième fils de Jérôme II Bignon et de Suzanne Phélypeaux, y naquit le 19 septembre 1662 et reçut le baptême, le même jour, à l'église voisine. Son aïeul paternel, Jérôme Ier, le «Varron français», avait été avocat au parlement de Paris, grand maître de la bibliothèque du Roi et fondateur des Petites écoles de Port-Royal, et son père Jérôme II exerça à son tour les deux premières charges, alors que son oncle Thierry occupa le siège de Premier président au Grand Conseil. Le côté Phélypeaux apparentait B., aux Talon, aux Montmort, aux Maupeou, aux Caumartin, et surtout à Louis II de Pontchartrain, son oncle et protecteur, chancelier en 1699. B. se trouvait ainsi au centre d'un réseau d'alliances traversant la haute robe. Vivant en concubinage, père d'une fille, il demandait, selon les inspecteurs de police rapportés par Marie Benabou, des services particuliers aux prostituées parisiennes. Il mourut le 14 mars 1743 dans son château de l'Isle-Belle, près de Meulan, où il s'était retiré en 1741.

Formation

B. semble avoir mené de solides études au collège d'Harcourt : Bossuet aurait été frappé de ses qualités lorsqu'il soutint sa thèse de philosophie. A partir de 1680 il poursuivit sa formation au séminaire de Saint-Magloire, recevant la tonsure en 1682 puis l'habit de l'Oratoire le 12 octobre 1684. Pour étudier dans le repos, il se fit envoyer en 1685 à Saint-Paul-aux-Bois (diocèse de Soissons) en compagnie de Maximilien de Sainte-Marthe, rejeton d'une lignée de parlementaires érudits et parent du supérieur général de l'Oratoire de France qui fut exilé dans cette même maison. Rentré à Paris, en 1690, au couvent Saint-Honoré pour des travaux savants, il fut bientôt appelé par son oncle Pontchartrain au service du roi. Le Chancelier donna à son neveu les moyens d'une action dans les lettres et les sciences, en commençant par les académies dont Bignon reçut la direction avant même d'en être membre. Honoraire de l'Académie des sciences en 1691, il y devint titulaire en 1699, alors que l'Académie française l'avait accueilli en 1693, en même temps que La Bruyère. Par ailleurs, il assista depuis 1692 aux séances de l'Académie de peinture et de sculpture (où il fut conseiller honoraire en 1709), et à partir de 1694 à celles de l'Académie des inscriptions, dont il devint honoraire en 1701. Ces fonctions le placèrent aussi en protecteur des diverses académies provinciales créées à la fin du règne, spécialement celle de Montpellier que soutenaient aussi ses confrères à l'Académie des sciences Cassini et Maraldi. Sur ses fonctions dans les académies et à la librairie B. greffa encore des réunions académiques réglées ou informelles, chez lui à jour fixe, où les savants étrangers de passage pouvaient être introduits auprès de leurs confrères parisiens. Ces rencontres comme sa correspondance avec Sloane valurent à .B. d'être reçu Fellow de la Royal Society le 7 novembre 1734 (information de Georges Lamoine).

Carrière

Entré dans le monde à l'appel de son oncle, B. commença, avec succès, une carrière de prédicateur : dès 1691, juste ordonné prêtre, il prêcha devant la cour puis il y fut chargé de l'avent 1692. L'année suivante, après des sermons à Saint-Paul, il reçut le brevet de prédicateur ordinaire du roi, le 17 février. Débuts brillants où transparaît la protection de Pontchartrain. B. poursuivit quelques années cette voie, particulièrement chez les Jésuites, en 1699, 1700 et 1701, comparé par certains à Massillon ou Fléchier, décrié par des jansénistes qui l'avaient cru acquis. Député aux assemblées du Clergé de 1693 et de 1695, il fut chaque fois délégué auprès du roi comme promoteur de l'Assemblée et, en 1701, il reçut la direction du bureau des affaires ecclésiastiques. Ses moeurs lui interdisant la crosse – «Que faire donc d'un prêtre à qui ses moeurs ont ôté toute espérance de l'épiscopat?» note Saint-Simon – B. mit ses talents au service de la monarchie administrative où son oncle lui tailla un département particulier en charge des lettres et des sciences. Responsable de la Maison du roi en 1691, Pontchartrain réunit les académies dans la main de son neveu, comme président des séances ou comme membre titulaire. Son attention aux travaux des compagnies se lit dans son assiduité aux séances, la vérification de leurs registres et sa signature sur de nombreux dessins destinés à l'Histoire naturelle de Claude Perrault. En janvier 1699, B. donna un nouveau règlement à l'Académie des sciences qu'il engagea à reprendre la publication des Mémoires (voir la notice «Galloys»). Il réforma aussi l'Académie des inscriptions, en juillet 1701, sur le modèle de celle des sciences : fixation du nombre de membres avec une distinction entre honoraires, pensionnaires, élèves et associés, impulsion donnée à leurs travaux et vérification de l'assiduité, voire des résultats. Ainsi une commission qui se fondit dans l'Académie des sciences commença une Description des Arts et Métiers, inédite jusqu'à l'Encyclopédie, et son travail sur la typographie aboutit à la gravure des poinçons Grandjean, dits bientôt romains du roi, utilisés pour les éditions de prestige de l'Imprimerie royale elle aussi contrôlée par B. Devenu chancelier, Pontchartrain confia la librairie à son neveu qui en réforma l'administration de 1699 à 1701 : la réorganisation de la censure, pour laquelle il recruta soixante personnes, et le recensement des imprimeurs du royaume, préludèrent à une fixation du nombre de presses dans chaque ville et à la généralisation du système des privilèges, accompagnés d'une censure préalable et d'un adoucissement par les permissions tacites appliquées dès 1709 à Rouen. Dans la réorganisation de la rédaction du Journal des savants en 1701, convergent le dessein académique et la promotion d'une librairie ainsi encadrée. En 1708, la présidence d'un Bureau de la librairie formé au sein du Conseil privé confirma un contrôle que B. exerça jusqu'à la retraite de son oncle, avant laquelle il retrouva quelques temps un rôle dans l'Eglise de France avec la présidence du Bureau des Affaires ecclésiastiques reçue en 1712. Déchargé, en juillet 1714, de la direction des académies, de celle de la librairie et de la conduite du Journal des savants, B. retrouva des responsabilités administratives dès les débuts de la Régence. Il aurait travaillé, en 1718, à l'établissement d'une taille proportionnelle dans les généralités de Niort et de La Rochelle ; peut-être participa-t-il aux enquêtes, et à l'espionnage, techniques lancés par le Régent en 1717. Mais il ne retrouva un rôle à sa mesure qu'avec la mort de l'abbé de Louvois, en novembre 1718, auquel il succéda comme Grand Maître de la librairie royale, grâce à son cousin Maurepas responsable de la Maison du roi. Il y réunit en 1720 les charges des librairies du Louvre (en janv.) et de Fontainebleau (en fév.) et il obtint en 1722 la survivance de cet ensemble de fonctions au profit de ses neveux. Dès son installation à la tête de la Bibliothèque, B. lança plusieurs entreprises. D'abord un récolement des collections qui ne s'acheva qu'en 1723 ; puis leur installation dans un bâtiment mieux adapté : le Louvre un temps promis échappa en 1721 à Bignon, qui obtint en contrepartie la galerie haute du Palais Mazarin, puis en 1724 l'ensemble du bâtiment. Il jeta les bases d'une nouvelle organisation avec le partage du fonds entre cinq départements, le recrutement d'interprètes particulièrement actifs pour les ouvrages orientaux, enfin la création de «rechercheurs de livres» chargés de compléter les collections. Mis en oeuvre dans le même temps, le catalogue thématique de ces 70 000 volumes commença de paraître en 1739 avec le premier volume de la théologie. B. enrichit aussi le fonds par une meilleure exécution du dépôt légal, l'acquisition de plusieurs collections renommées, l'engagement des ambassadeurs dans la recherche de livres et de manuscrits, la mise en jeu de ses correspondants pour obtenir des hommages d'auteurs ou réaliser des échanges avec les doubles, dont quelques ventes discrètes ajoutèrent aux crédits, d'ailleurs augmentés. Enfin, inspiré par un projet encyclopédique, B. voulu couronner son oeuvre de régent des sciences et des belles-lettres, et il proposa sans succès d'installer le Collège royal dans les bâtiments de la bibliothèque ; mais il ouvrit celle-ci au public, deux fois par semaine, au cours des années 1730. Ayant doublé les collections et fondé un système qui a traversé le temps, B., devenu doyen du Conseil en 1738, abandonna trois ans plus tard ses charges à son neveu, dont il resta jusqu'à sa mort le discret conseiller.

Situation de fortune

Outre sa part de la fortune familiale, B. disposa des revenus et prébendes attachés à ses divers titres et charges. En 1693, aux appointements de prédicateur ordinaire du roi, 1000 écus par an, s'ajoutèrent des revenus ecclésiastiques : l'abbaye de St-Quentin-en-l'Isle, les prieurés de Longpont et de St-Nicolas-d'Acy ; puis la charge de conseiller d'Etat d'Eglise lui valut 5500 £ à partir de 1701. Riches dotations qui semblent n'avoir pas suffi à son train de vie puisqu'en 1705, le P. Léonard le dit endetté malgré 40 000 £ de revenus, et obligé de se réduire. Mais bientôt il obtint de nouvelles rentes : en 1710, il fut reçu doyen au chapitre de St-Germain-l'Auxerrois, l'un des plus riches de Paris, bénéfice qu'il abandonna en 1721 ; la charge de garde de la bibliothèque du Roi, acquise 126 000 £ grâce à un emprunt, lui apporta 9800 £ par an. Témoigne de cette fortune la bibliothèque de 60 000 volumes vendue près de 200 000 £ à Law en 1720, et le domaine de l'Isle-Belle, érigé en fief en août 1724, dont la demeure de plus de soixante mètres de façade, possédait un riche mobilier et une cave choisie : bourgogne, grave, alicante, canaries, et aussi champagnes que Bignon recevait par la Seine et qu'il préférait tranquilles.

Opinions

Le ton neutre de ses lettres, style d'administrateur comme d'arbitre de la République des lettres, et sa prudence sur les questions religieuses, laissent pourtant transparaître quelques critiques des positions romaines sur des questions scientifiques, témoin une lettre de 1728 adressée à l'envoyé extraordinaire du roi à Florence, La Bastie, où il note : «Les livres saints n'ont pas été inspirés de Dieu pour instruire les hommes de l'astronomie». Du commerce littéraire que B. développa dès qu'il reçut des fonctions administratives, on ne connaît que des fragments jusqu'au début des années 1720 où l'abbé Jourdain réunit en registres les lettres reçues et les copies des envois. Les études de ces registres et des lettres dispersées dans d'autres fonds, réalisées par Françoise Bléchet et par Annie Devillebichot, permettent d'esquisser les étapes et les voies de la constitution d'un réseau auquel participèrent en France des libraires, des académiciens, des censeurs, des rédacteurs du Journal des savants ou des lettrés provinciaux ; et à l'étranger 94 correspondants, savants, journalistes, responsables des grandes académies, principalement d'Italie, d'Angleterre et de Hollande. La B.N. conserve les douze registres constitués par Jourdain, analysés par F. Bléchet : ms.fr. 22225-22233, lettres reçues, et ms.fr. 22234-22236, copies des lettres adressées. Annie Devillebichot a recensé des lettres conservées aux A.N. séries B et O1, Archive de l'Académie des sciences, B.L., Cambridge U.L., Det Kongelige Bibliotek de Copenhague, Niedersächsische Landesbibliothek de Hanovre, B.U. Amsterdam, B.P.U. Genève. Nous en avons aussi rencontré à Genève, B.P.U., ms.fr. 485, f° 64-69 (Bignon à Turrettini) et à Londres, B.L. Add. 4281 (Bignon à Desmaizeaux), ainsi qu'à la Royal Society, Guard Books B3, n° 34, 35, 58 (Bignon à Sloane). Ce commerce nourrissait la bibliothèque de B. comme celle du roi, les académies et le Journal des savants ; ainsi Hans Sloane qui avait commencé sa correspondance en 1709 avec un dessin de Persépolis fournit-il B. en livres après 1724 et lui procura dix années durant les Philosophical Transactions en retour du J.S. et des publications périodiques des académies (voir Clarke 1980).

Activités journalistiques

B. supervisa la publication des recueils des travaux des académies ou de périodiques placés dans leur mouvance. Relève de la première catégorie l'Histoire et mémoires de l'Académie royale des sciences (H.A.R.S.), annuaire commencé en 1702 avec le volume de 1699 (D.P.1 608), à ne pas confondre avec le remaniement éditorial de ces textes publié à partir de 1729 en une suite portant le même titre, ou avec les Mémoires de mathématiques et de physique, périodique réalisé par Jean Galloys en 1692 et 1693 (voir titres développés dans D.P.1 et Cat.B.N. ainsi que D.P.2 «Gallois»). A ce même groupe appartient l'Histoire et mémoires de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres (H.A.R.I.), suite commencée en 1717, dont les volumes couvrant de deux à sept années de travaux académiques paraissaient par deux. B. contrôlait la publication de ces volumes, de périodicité irrégulière (souvent deux ans pour l' H.A.R.S., trois, quatre ou six ans pour l' H.A.R.I., voir coll. Inst.), dont la rédaction était effectivement réalisée par le secrétaire de chaque académie, avec l'aide de divers confrères : pour les Inscriptions, Danchet collabora avec Gros de Boze, et Réaumur aida Fontenelle aux Sciences. D'autre part B. suivit l'édition de la Connaissance des temps, l'annuaire astronomique qu'il rattacha en 1702 à l'Académie des sciences en lui attribuant son privilège ; sa rédaction revint à un comité d'académiciens dirigés successivement par Lieutaud, Godin puis Maraldi (voir D.P.1 221, notice par F. Bléchet), qui le publièrent l'année même des prévisions à partir de 1724, lorsque Maurepas reçut la Marine, informatrice et utilisatrice de l'ouvrage.

En revanche B. marqua durablement l'organisation, le fonctionnement, la forme même du Journal des savants que son oncle lui confia vers la mi 1701, et sur lequel il exerça une direction véritable (D.P.1 710). Un nouveau privilège du 7 août 1701 confirma les droits de l'imprimeur sur le périodique, Jean Cusson, très à la main du directeur de la librairie. Celui-ci constitua un comité de six rédacteurs, Andry, Dupin, Fontenelle, Pouchard, Rassicod et De Vertot qui succédèrent à Louis Cousin. Fontenelle se retira rapidement, au cours de 1702 semble-t-il, et Dupin dut s'éloigner en 1703 ; dans le même temps de nouveaux arrivants, Bigres, Raguet et Saurin, complétèrent le bureau que Pouchard dirigea jusqu'à sa mort. En 1706, B. recruta trois autres rédacteurs, Burette, Fraguier et Terrasson, pour réaliser le supplément mensuel du Journal qui parut de 1707 à 1709 ; bientôt Havard et Miron les rejoignirent pour remplacer des défaillants. Les carrières de ces rédacteurs témoignent des voies de recrutement de Bignon, relations de sa famille et d'alliés comme les Caumartin, liens nés de ses études sur la Montagne Sainte-Geneviève, direction des académies autour desquelles gravitaient des lettrés besogneux (voir la liste des rédacteurs et leur succession dans D.P.1 710 et leurs notices dans D.P.2).

B. imposa à cette équipe un régime analogue à celui qu'il appliquait aux académies : réunions de travail sous sa direction, et à son domicile ; spécialisation des rédacteurs, chargés chacun d'une ou deux matières ; tenue d'un registre de la distribution des livres et du retour des extraits régulièrement soumis à son visa ; enfin anonymat des extraits, publiés après un polissage de leur style par Pouchard, secrétaire de la rédaction. Les modifications que celui-ci introduisait aboutirent parfois à des conflits, ainsi avec Bigres qui se retira en juin 1703, après quelques mois de collaboration. De même le parti de neutralité affirmé par B. auprès de ses correspondants ne fut-il pas toujours respecté : critiqué pour une traduction de Pline, Sacy attaqua le J.S. en 1707, dans son discours de réception à l'Académie française, auquel la revue répliqua par un exposé des règles du journaliste, peut-être de la plume de son directeur.

La détention du privilège permettait au libraire d'orienter l'édition du Journal selon ses intérêts, ainsi demandait-il aux auteurs de mémoires de prendre à leur charge la gravure des illustrations et il lui arriva d'exploiter le titre du périodique pour publier les brochures d'une querelle scientifique. En contrepartie, Cusson signa un contrat avec Pouchard par lequel il s'engageait à rétribuer les rédacteurs ; mais les dettes inscrites à l'inventaire après décès de l'imprimeur montrent qu'il ne versa pas régulièrement ces pensions.

B. s'efforça d'élargir la portée du J.S. pour les nouveautés du livre, de l'érudition et des sciences. En matière d'édition, il joua de ses pouvoirs de directeur de la librairie pour convaincre, ou contraindre, les libraires de confier leurs productions aux rédacteurs ; règle applicable aux seuls Parisiens (avis de 1709) et qui confortait leur prépondérance sur le marché français. Le commerce de la capitale n'offrant qu'une partie des publications étrangères reçues tardivement, pour des commandes ou par la voie des assortiments, B. puisa dans les acquisitions destinées à sa bibliothèque, et il sollicita ses correspondants dont le réseau s'étendait à mesure qu'il exerçait de nouvelles charges. Ainsi hommages d'auteurs, envois de libraires hollandais friands de publicité, ou encore échanges fournirent-ils au Journal des livres édités hors du royaume. Cette correspondance lui apporta aussi des catalogues et des informations sur les éditions projetées ou en cours qui alimentèrent les «Nouvelles de littérature», et nourrit la revue en mémoires érudits ou scientifiques. B. enrichit la moisson en ce domaine grâce aux échanges épistolaires des académiciens et il suggéra aux rédacteurs d'établir des correspondances personnelles avec les savants étrangers.

Sous la direction de B. la forme du périodique connut des améliorations inspirées du programme initial, des innovations de La Roque, et enfin de concurrents étrangers. Ainsi au sein de chaque numéro des sections spécialisées se dessinèrent avec l'allongement des extraits, l'accroissement de la part des mémoires, et la réunion par lieu d'origine, selon le modèle des gazettes, des informations sur l'édition et les travaux savants, sous le titre de «Nouvelles de littérature».

L'accroissement du volume des livraisons, parallèle à cette esquisse de division, ne suffisant pas à couvrir tout le champ dévolu au Journal, un Supplément mensuel recueillit, à partir de janvier 1707, d'autres extraits, des pièces curieuses, des lettres et des observations scientifiques. La similitude de ce programme avec celui des livraisons hebdomadaires explique probablement l'arrêt, en décembre 1709, de cet appendice peut-être inspiré par celui donné en 1692 aux Acta Eruditorum pour recevoir des articles longs et spécialisés. La revue ainsi réorganisée devint un organe officiel à la mort de Jean Cusson, en 1714 ; le Chancelier qui ne pouvait s'attribuer le privilège le donna à son neveu (voir références dans D.P.1 170).

La retraite de Pontchartrain écarta un temps Bignon du Journal qui pâtit de changer cinq fois de directeur en dix ans et tourna en recueil médical sous l'influence d'Andry (voir ce nom). Devant la menace d'extinction le chancelier d'Aguesseau le confia de nouveau à B. vers la fin de 1723. Ce dernier se soucia d'améliorer son oeuvre comme en témoigne un mémoire conservé dans les archives de la Bibliothèque royale dont l'auteur proposait la création d'une «académie du Journal» au sein de cette bibliothèque (B.N., ms. Archives A.R. 46, f° 30, l'attribution de ce mémoire à Bignon par F. Bléchet [1979] ne peut être retenue). Dix membres de cette compagnie auraient critiqué les livres et dix autres rédigé les extraits en trois mois, après consultation de quatre ou cinq observateurs. La lourdeur de ce projet, son coût puisque dix «académiciens» devaient être pensionnés, expliquent le maintien du système ancien, cette fois en liaison avec la Bibliothèque royale où le bureau se réunissait. Ainsi B. recruta Desfontaines, rédacteur brillant mais éphémère (1723 - fin 1726), puis des lettrés liés à la Bibliothèque, pour renouveler ou aider le bureau des rédacteurs (le plus souvent quatre selon leur succession : v. D.P.1 710). En contrepartie du privilège de quinze ans, J.P.B. obtint du libraire Chaubert, une pension annuelle de 2400 £ pour ces quatre rédacteurs (B.N., ms.fr. 22225, f° 101, 26 déc. 1729), somme que Chaubert fit ramener à 1800 £ en 1736, la mévente l'ayant conduit à une dette de 6400 £ à l'égard des auteurs : Andry, Burette, Héricourt et Du Resnel (B.N., ms.fr. 22225, f° 103, 4 janvier 1736).

B., qui plaçait le Journal sous son égide pour le protéger de la polémique, et qui ménagea toujours les Mémoires de Trévoux, dut souvent intervenir pour tempérer les rédacteurs, spécialement Desfontaines qu'il finit par écarter à regret, à la demande du Chancelier, après plusieurs incartades ; en revanche il défendit Raguet avec succès jusqu'à la veille de sa retraite. Ainsi éloignée des débats contemporains par ce refus de juger les ouvrages ou de prendre position, la revue se trouva pourtant teintée de cartésianisme par son recrutement académique au point de taire presque totalement les travaux de Newton.

Devenu mensuel à partir de 1724, doté par le privilège renouvelé à B. en 1729 d'un champ élargi et plus détaillé, le J.S. offrit davantage de texte grâce à une impression sur deux colonnes et à l'augmentation de plus du tiers de son volume (au moins huit feuilles d'impression chaque mois selon le contrat avec Chaubert). Le libraire réalisa de nouveau, en même temps que l'in-4°, une édition in-12 ; mais pour rivaliser efficacement avec la contrefaçon hollandaise enrichie d'extraits des Mémoires de Trévoux il aurait fallu disposer d'un réseau d'échanges européens (voir Vittu, 1988). En revanche, les amateurs d'in-4° purent compléter leurs collections grâce aux rééditions d'années épuisées dont une série semble due à Noël Pissot et une autre porte l'adresse de Pierre Witte. L'adjonction par ce dernier d'index à certains de ces volumes préfigure la table générale réalisée après 1740, à laquelle Bignon pensait déjà dix ans auparavant, lorsqu'il mettait en chantier les tables des dix premiers volumes de l'Histoire des inscriptions.

Les deux directions de B. marquèrent de façon durable le Journal des savants. Son bureau associa jusqu'à la Révolution au travail d'un petit groupe de rédacteurs pensionnés, l'aide de suffragants, l'apport d'académiciens, d'érudits, de savants ; organisation où l'on reconnaît le modèle académique. Son lien avec la Bibliothèque royale relève du projet inabouti de réunir dans les mêmes bâtiments l'ensemble des institutions scientifiques, dessein autrefois caressé par Leibniz pour Wolfenbüttel (v. Vittu, 1992). La publication actuelle du Journal par l'Académie des inscriptions et belles-lettres est le lointain résultat des tentatives encyclopédiques de cet abbé, autant libertin qu'érudit.

Publications diverses

A côté des mémoires administratifs que l'on peut lui attribuer, Bignon composa deux ouvrages, publiés de façon anonyme : sa Lettre au R.P. Abel-Louis de Sainte-Marthe [...] touchant la vie et la mort du Père François Lévesque..., Paris, Le Petit, 1684, célèbre la mémoire d'un des confrères de l'Oratoire où il entrait, et Les Aventures d'Abdalla fils d'Hanif... traduites en françois sur le manuscrit arabe trouvé à Batavia par M. de Sandisson, Paris, 1712, qui procèdent de la vague orientaliste ouverte par la version des Mille et une nuits d'Antoine Galland. En plus de sa supervision des suites publiées par l'Académie des sciences, celle des inscriptions ou la Société royale des sciences de Montpellier, il aurait aussi collaboré aux éditions officielles des médailles du règne de Louis XIV et de la description du sacre de Louis XV ; enfin on a perdu la trace de ses sermons et d'un commentaire sur la Bibliothèque d'Apollodore.

Bibliographie

Moreri, éd. de 1740 et Nouveau Supplément, 1749, ainsi que Corrections [...] et additions ; B.Un. ; D.B.F. – A.N., M 762, n° 1 11. Très nombreuses pièces dans O1. – M.C., XCVII, 295, 22 mars 1743, Inventaire après décès de B. ; M.C., XCVII, 296, 26 avril 1743, Dépôt du testament olographe de Jean-Paul Bignon. – B.N., ms. Archives Ancien Régime 46, f° 30 ; ms.fr. 22072, pièce 30, f° 91 ; ms.fr. 22225-22233, lettres reçues par B. ainsi que privilèges du J.S. (f° 106 et 107) et ms.fr. 22234-22236, copies des lettres par lui adressées.- Buvat J., Journal de la Régence (1715-1723), présenté par E. Campardon, Paris, 1865. – Fréret N., «Eloge de M. l'abbé Bignon», Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. 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Additif

édition imprimée : Le portrait de Bignon reproduit p. 99 est celui de Jérôme Bignon, père de Jean-Paul B. (J. S.)

Auteur(s) de la notice


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