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Pierre Caron de BEAUMARCHAIS (1732-1799)

Activités journalistiques

Beaumarchais, homme d'action s'il en fut, s'est tôt rendu compte de tous les services qu'un journal pouvait rendre tant à l'homme privé qu'à l'Etat. Impliqué dans de nombreux procès, il voulait qu'on sache urbi et orbi qu'il en était sorti vainqueur. Il tenait à cette publicité, même si les journaux –cette arme à double tranchant– s'étaient donné des libertés sur son compte. Il écrit : «il est bien juste que la mesme voie me serve en bien, comme elle m'a nui en grand mal par le passé» (lettre au comte de Vergennes, 11 septembre 1776, P, t. I, p. 327). Ce n'est pas qu'on puisse trouver grand nombre d'articles de journaux signés Beaumarchais, mais il n'en a pas moins joué, au cours d'un certain nombre d'années, un rôle de tout premier ordre pour un journal publié en français à Londres, le Courier de l'Europe (1776-1792). B. a en effet été l'éminence grise de cette feuille, qui, on le sait, a eu une importance politique exceptionnelle. B. a su rendre ce journal bien utile à la France, comme il l'avait promis dès 1776 au ministre des Affaires étrangères, le comte de Vergennes (lettre du 8 septembre 1776, P, t. I, p. 323). Le journal devient une arme politique. Aussi jette-t-il une nouvelle lumière sur les relations politiques anglo-françaises au cours de la guerre d'Indépendance de l'Amérique. Pour cette époque, le Courier de l'Europe est une source historique capitale, comme l'est d'ailleurs aussi le rôle politique tenu par B. tant à travers ce journal qu'à titre d'agent politique. Avec une fierté légitime, B. peut écrire, le 14 juillet 1783, à Messieurs les Président et honorables Membres du Congrès général des Treize Etats-Unis (P, t. II, p. 754) : «Un seul papier public était propre à donner librement à nos Français de justes notions de vos droits, et des torts envers vous de la vieille Angleterre, c'était le Courier de l'Europe ; ce fut moi, Messieurs, qui sollicitai, qui obtins son admission en France, à laquelle on voyait de grandes difficultés. Ce fut moi, qui composai les premiers articles qu'on y lut en faveur de votre cause, et qui en établis la justice sur des principes adoptés depuis, par tous les gens sensez de l'Europe.»

Ses contemporains, déjà, voyaient dans le Courier de l'Europe l'organe de B. C'était surtout vrai pour les années 1784-1791, période où Theveneau de Morande était le rédacteur en chef du Courier. Grâce à la correspondance de B. et surtout aux nombreuses lettres que lui adressa Morande, nous sommes dans l'unique position de pouvoir suivre de près la vie de ce journal, de déterminer l'influence de B. sur Morande, dans quelle mesure le rédacteur suit ses conseils, est sensible à sa critique et à ses réprimandes. On en mesure facilement l'importance, car nul autre journal du XVIIIe siècle, autant que l'on sache, ne nous livre ainsi ses secrets. B. n'avait pas toujours lieu de se louer de ses rapports avec Morande. Certains articles dus à la plume de cet ancien libelliste étaient de nature à l'exaspérer. Il le blâme ainsi dans une lettre datée du 11 mars 1789 (P, t. II, p. 1040) : «vous faites un tres funeste usage pour vos ressentimens particuliers du papier public qui vous est confié. Si vous saviez combien la malignité meme la plus acharnée vous blame, en riant de vos coups de poignard, vous regreteriez bien de faire un pareil rôle!» B. n'a pas dû être trop content de voir des journaux français lui attribuer des articles sortis directement de la boutique de Morande (cf. M.S., 14 avril 1785, t. XXVIII, p. 305). L'expérience vécue avec Morande et avec le Courier de l'Europe a fortement marqué B. et son oeuvre. Grâce au Courier et aux journaux anglais, il voit l'importance d'une presse libre. Il parle en faveur de la liberté de la presse, inconnue en France avant la Révolution française. Dans une lettre à Pierre Charles Louis Baudin des Ardennes, l'un des rédacteurs de la constitution française de l'an IV, il caractérise ainsi cette liberté : «la liberté de la presse, ce grand Palladium de toute bonne institution humaine» (17 septembre 1796, P, t. II, p. 1169). Le terme Palladium nous a retenu. Directement ou indirectement, B. s'est inspiré d'une phrase de Junius, l'énigmatique écrivain politique anglais. Junius a en effet écrit, en 1772 : «The liberty of the press is the Palladium of all the civil, political and religious rights of an Englishman». Et B. pouvait le répéter à son tour en pleine connaissance de cause. Que n'avait-il pas eu à endurer avec Le Mariage de Figaro, cette comédie ballottée entre ses censeurs et serrée comme dans un étau dans les mains de Louis XVI ? Morande avait aussi fait venir de l'eau au moulin de B., qui n'avait certainement pas oublié ses jérémiades sur la censure du Courier perpétrée par l'abbé Aubert. N'avait-on pas aussi, en haut lieu, retenu la plume de B. quand, en 1779, il voulut riposter à Gibbon et confier au Courier de l'Europe son vigoureux plaidoyer Observations sur le Mémoire justificatif de la Cour de Londres ? (voir P, t. I, p. 93-99.)

Déterminer l'apport exact de B. au Courier n'est pas chose aisée. Il y a bien entendu d'abord les lettres dûment signées par lui, dont une partie a été déjà signalée par B.N. Morton. Nous en ajouterons quelques-unes, mais il y a aussi des articles anonymes. Là, les doutes sur la paternité subsistent toujours. A propos de quelques-uns de ces derniers, on est enclin à les mettre sur le compte de B.. Pour d'autres encore, les preuves manifestes font cependant défaut, mais certains indices sont là pour éveiller nos soupçons. On aura vu plus haut que B. parle des articles par lui composés en faveur de la cause américaine et insérés dans le Courier. Ce sont là malheureusement des articles non signés. Les repérer et déterminer par une démonstration irréfutable qu'ils sont bien de lui, c'est une tout autre affaire. Inutile de s'engager ici sur cette voie. Disons simplement que nous rangeons les articles mentionnés ci-après parmi les articles anonymes susceptibles d'être de sa façon : Courier de l'Europe, 17 septembre 1776, n° 24 (P, t. I, p. 328-329) ; 15 octobre 1776, n° 32 (P, t. I, p. 21) ; 14 janvier 1777, t. I, p. 174 (P, t. I, p. 37-38) ; 29 juillet 1777, t. II, p. 130 (P, t. I, p. 407) ; 7 avril 1778, t. III, p. 219 (P, t. I, p. 62).

En pleine guerre franco-anglaise, B. s'attelle à une entreprise énorme : il décide d'éditer tout Voltaire avec sa correspondance. Cette édition dite de Kehl devait comporter 70 volumes. Il fallait s'adresser aux journaux pour tenir le grand public informé de cette édition. Là, les premières difficultés s'annoncent : à une certaine époque, aucun journal imprimé en France n'avait la permission de parler de l'entreprise de Kehl (lettre à Le Tellier, 15 janvier 1784 ; P, t. II, p. 772-773). Le Courier, seul, peut en parler. Dans cette feuille on trouvera ainsi sur l'édition de Kehl une riche documentation écrite, remaniée ou approuvée par B.. En voici la liste : Courier de l'Europe, 28 janvier 1780, VII, p. 63-64 (P, t. I, p. 568-569) ; 7 juillet 1780, VIII, p. 15-16 (P, t. I, p. 601-602) ; 27 février 1781, IX, p. 129 (P, t. II, p. 647) ; 29 juin 1781, IX, p. 411 (P, t. II, p. 663) ; 29 octobre 1782, XII, p. 280 (P, t. II, p. 721) ; 11 septembre 1783, XIV, p. 31-32 (P, t. II, p. 748-750) ; 17 décembre 1784, XVI, p. 390-391 (P, t. II, p. 861-864) ; 1er juin 1787, XXI, p. 370 (P, t. II, p. 974-975) ; 17 décembre 1790, XXVII, p. 392 (P, t. II, p. 1101-1102).

Voici encore un texte anonyme qu'il faut nécessairement attribuer à Beaumarchais. Un document important relatif au Mariage de Figaro est imprimé dans le Courier en date du 9 juillet 1784, XVI, p. 18-19 (P, t. II, p. 837-839). Il fait partie des nouvelles de Paris. C'est le véritable plan du Mariage de Figaro. Parmi les manuscrits de la famille de B. figure un document fatigué et plein de ratures, intitulé «Programme du Mariage de Figaro» (P, t. II, p. 798-800). D'un bout à l'autre, ce document est écrit de la main de Beaumarchais. C'est de toute évidence l'ébauche originale du canevas de la pièce publié par le Courier de l'Europe. B. aura remanié ce texte. Morande publia, en effet, un texte plus concentré, stylistiquement aussi plus heureux que la première ébauche (voir P, t. I, p. 141-142).

On est tenté d'attribuer à B. la paternité de trois autres textes anonymes. Il s'agit d'abord d'un important article consacré à son ami, le comte d'Estaing et qui le défend galamment contre ses détracteurs dans le Courier du 12 et du 16 juin 1778, III, p. 374-375 et 381-382 (P, t. I, p. 491-493 et 495-498 ; voir aussi P, p. 87). Le second article nous présente les lettres de Voltaire à l'abbé Moussinot et figure dans le journal sous la date du 22 juin 1781, IX, p. 403 (P, t. II, p. 661-663 ; voir aussi ibid., t. I, p. 1). Le troisième texte porte sur Salieri. Sa musique a fait l'objet d'une critique hostile dans le Courier contre laquelle se dresse le pseudonyme «Un Amateur» (B. ?) dans l'article inséré dans le même journal sous la date du 9 février 1787, XXI, p. 98-99 (P, t. II, p. 962-963).

Pour finir cette partie consacrée au Courier de l'Europe, nous donnerons ci-après la liste des documents insérés dans cette feuille et signés par B. : 25 février 1777, I, p. 273 (P, t. I, p. 368) ; 3 février 1778, III, p. 74-75 (ibid., p. 450-453) ; 16 mars 1779, V, p. 174-175 (ibid., p. 519-523) ; 24 septembre 1779, VI, p. 193 (ibid., p. 545-547) ; 27 février 1781, IX, p. 130-131 (ibid., t. II, p. 647-649) ; 5 avril 1785, XVII, p. 214 (ibid., t. II, p. 882-884) ; 6 mai 1791, XXIX, p. 287-288 (ibid., t. II, p. 1104) ; 11 décembre 1792, XXXII, p. 375 (ibid., t. II, p. 1133-1134).

Après 1792, le Courier de l'Europe change de titre et devient Courier de Londres. Le premier numéro de ce journal est daté du 1er janvier 1793. Il contient une lettre en date du 29 décembre 1792 que B. adresse aux Anglais, XXXIII, p. 6 (P, t. II, p. 1138-1140). Le même journal publie encore deux textes de B. : une lettre publiée le 4 janvier 1793, XXXIII, p. 19-20 (P, t. II, p. 1140) et un extrait de la première version de sa Pétition à la Convention Nationale, 15 janvier 1793, XXXIII, p. 45-46 (P, t. II, p. 1141-1144).

Dans le Journal de Paris, on trouve un certain nombre de lettres que B. a adressées à cette feuille. La plus importante en est sans doute celle où, dans un élan rhétorique, il dit qu'il a «du vaincre lions et tigres» pour faire jouer Le Mariage de Figaro. La lettre est datée du 2 mars 1785 et reproduite dans le journal le 7 mars, p. 272-273. Elle lui valut de passer quatre nuits à Saint Lazare sur l'ordre de Louis XVI.

Voici la liste des autres lettres de B. publiées par le Journal de Paris : 3 juin 1780 (P, t. I, p. 590-591) ; 14 mai 1784 ; 4 et 12 août 1784 ; 13 février 1785 ; 12 août 1785 ; 12 et 19 avril 1799.

Lors d'un de ses séjours en Angleterre, B. adressa à «M. l'Editeur du Chronique Matin» une lettre écrite en français et datée du 1er mai 1776. Il l'intitule «Gaité de moi Beaumarchais, faite à Londres, le 1er Mai 1776, pendant que j'étais proscrit de France, après mon procès Goezmann». Il nous a été impossible de retrouver le numéro du journal londonien The Morning Chronicle du 6 mai 1776, cité par Brian N. Morton dans la première édition du présent ouvrage. D'autre part le texte intégral de la lettre de B. se trouve dans P, t. I, p. 268-273.

Le 4 novembre 1797 (14 Brumaire an 6), B. adressa une lettre au propriétaire du Bien Informé (P, t. II, p. 1182-1183).

Le Moniteur universel renferme deux lettres écrites par Beaumarchais. La première, datée du 5 juillet 1791, est publiée le 12 juillet (P, t. II, p. 1086-1087). La seconde lettre, datée du 30 août 1792, paraît le 1er septembre dans une version censurée (P, t. II, p. 1126-1127).

Mercure de France, décembre 1753 ; février 1754 ; mai 1754 ; juillet 1755.

Bibliographie

D.J. (notice de Brian M. Morton). – Morton B.N. et Spinelli D.C., Beaumarchais : a Bibliography, Ann Arbor, 1988. – Voir la bibliographie générale de B. dans : (P) Proschwitz, G. et M. von, Beaumarchais et le Courier de l'Europe. Documents inédits ou peu connus, S.V.E.C. 273-274, 1990.

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